Le jeune duc fixa sur celui qu'il appelait son frère un regard de
terreur. Pour Charles, en effet, il n'y avait plus qu'une chose à faire:
s'en aller! Il ne songeait pas aux grilles, aux sentinelles, aux postes,
aux portes, aux infranchissables obstacles:
--Mon ami... mon frère!... balbutia le jeune homme avec une inexprimable
angoisse.
Pardaillan sourit... Il se tourna donc vers Comtois, lui délia les mains
et lui dit tranquillement:
--Marche devant, et ouvre-moi les portes!
--Je n'ai pas mon trousseau, dit Comtois avec un secret espoir.
--Le voici! fit Pardaillan, goguenard.
Et il tendit le trousseau au geôlier ébahi.
--Vous autres, reprit le chevalier en s'adressant aux quatre soldats,
marchez près de lui; et, s'il fait un geste de trop, assommez-le.
Tactique admirable. Pardaillan, en donnant une mission de confiance à
ces hommes, en paraissant s'en remettre à eux du soin de sa sécurité, en
donnant enfin une occupation à leurs esprits, faisait d'eux ses aides.
--Que voulez-vous voir? demanda le geôlier.
--Les prisonniers! dit Pardaillan. Combien y a-t-il de prisonniers dans
les cachots?
--Vingt-six... dont huit dans la tour du Nord, qui est mon service
spécial.
--Voyons donc les huit de la tour du Nord!...
Comtois jeta autour de lui un dernier regard, comme s'il eût espéré la
soudaine arrivée d'une ronde, puis, voyant toute résistance inutile, il
ouvrit une porte près de celle par où l'on descendait aux sous-sols. Et,
tous ensemble, ils commencèrent à monter. Au premier étage, dans une
chambre spacieuse et assez bien aérée, se trouvaient trois jeunes gens
qui dormaient de tout leur coeur et qui, au bruit de ces gens entrant
dans leur prison, se réveillèrent, effarés.
--Messieurs, dit Pardaillan, veuillez vous habiller en toute hâte et me
suivre.
--Bah! fit l'un, est-ce pour aller en place de Grève?
--Est-ce pour aller achever la nuit auprès de nos maîtresses? fit
l'autre.
--C'est vous qui avez deviné, monsieur, dit Pardaillan.
A ces mots prononcés très simplement, les prisonniers firent un bond et,
tout tremblants, sautèrent à bas de leurs lits. Celui qui avait parlé le
dernier s'élança vers le chevalier et dit:
--Monsieur, écoutez-moi: voici M. de Chalabre, qui a vingt-deux
ans; voici M. de Montsery, qui en a vingt; moi-même, marquis de
Sainte-Maline, j'en ai vingt-quatre. C'est vous dire quelle affreuse
cruauté ce serait de votre part de nous offrir la liberté à l'heure
où nous attendons la mort, si cette liberté n'est qu'une ironie...
Monsieur, nous sommes condamnés à mort par M. de Guise parce que nous
sommes des gentilshommes fidèles à Sa Majesté... Par grâce! dites-nous
la vérité: où nous conduisez-vous?
--Je vous l'ai dit, répondit Pardaillan avec une gravité empreinte d'une
souveraine pitié.
--Nous sommes donc libres! haletèrent les infortunés jeunes gens.
--Vous allez l'être!...
--Votre nom! votre nom! dirent les trois prisonniers avec une
prodigieuse émotion.
--Puisque vous m'avez fait l'honneur de me dire le vôtre, messieurs, on
m'appelle le chevalier de Pardaillan...
En un tour de main, les trois jeunes gens furent habillés. A chacun
d'eux, Pardaillan remit une arquebuse. Alors, celui qui s'appelait
marquis de Sainte-Maline salua Pardaillan avec autant de cérémonie et
de gracieuse aisance que s'il se fût trouvé à une présentation dans un
salon du Louvre.
--Monsieur de Pardaillan, dit-il, nous vous sommes redevables de trois
libertés et de trois vies. Quand il vous plaira, où il vous plaira,
venez nous demander trois vies et trois libertés!
Pardaillan s'inclina comme pour, prendre acte de cette promesse.
--En route, messieurs, fit-il d'un ton bref. Et toi, marche!
Comtois leva les bras au ciel et obéit.
Le geôlier avait monté un étage et ouvert une porte. Pardaillan et
Charles entrèrent, tandis que le reste de la troupe attendait dans
l'escalier. A la lueur de son falot, Pardaillan vit un vieillard
décemment vêtu, le visage empreint d'une noble intelligence; il
travaillait à la lueur d'une petite lampe à des dessins et des plans
qu'il traçait sur des cartons. A la vue de ces nocturnes visiteurs, cet
homme se leva, salua et dit:
--Soyez les bienvenus dans la demeure qu'il a plu a à la grande
Catherine d'offrir à Bernard de Palissy...
--Monsieur de Palissy, murmura Pardaillan.
C'était, en effet, l'illustre artiste enfermé à la Bastille pour avoir
déplu à Catherine de Médicis.
--Monsieur, reprit Bernard de Palissy, êtes-vous de la cour? Voulez-vous
vous charger de remettre à Sa Majesté un mémoire où j'explique que j'ai
besoin de compas et de crayons!
--Je regrette de ne pouvoir me charger de votre placet, dit Pardaillan
de cette voix paisible qui lui servait à masquer son émotion. Venez,
vous êtes libre.
Pardaillan sortit, tandis que l'artiste, stupéfait, demeurait un
instant immobile, puis se hâtait de rassembler ses cartons d'une main
tremblante, et, les serrant précieusement sous son bras, se mêlait aux
autres prisonniers.
Au troisième étage. Comtois, avec le soupir d'un geôlier qui fait cet
affreux cauchemar de délivrer ses prisonniers, ouvrit une porte derrière
laquelle Pardaillan trouva trois hommes qui, ayant entendu le bruit
des pas, écoutaient anxieux. C'étaient trois huguenots qui devaient
prochainement subir la question avant d'être pendus. Les malheureux, en
voyant tout ce monde, s'imaginèrent que le moment était arrivé et, avec
une énergie désespérée, entonnèrent un psaume.
--Vous chanterez demain, cria Pardaillan. Suivez-moi... Vous êtes
libres.
Les trois fanatiques se turent instantanément et regardèrent avec
terreur cet homme ensanglanté, qui leur montrait la porte du cachot
grande ouverte. Et déjà Pardaillan était sorti.
Alors les huguenots voyant que ces gens se remettaient en marche,
pareils à eux, hâves, avec cette pâleur spéciale que donne le cachot,
furent saisis d'un tremblement nerveux, et, muets de cette joie énorme
que peuvent avoir les ensevelis qu'on déterre, ils se mirent à suivre.
Dans le sombre escalier de la tour du Nord, Pardaillan descendit le
premier, son falot à la main.
Près de Pardaillan marchait Charles d'Angoulême, tremblant d'émotion.
Puis Comtois le geôlier, qui dardait sur Pardaillan des yeux effarés;
puis enfin, les huit prisonniers pêle-mêle.
Dans la petite cour, Pardaillan s'arrêta soudain. Au loin, par-delà la
grille de fer que nous avons signalée, il voyait venir un falot pareil
au sien. Dans la lueur confuse de ce falot en marche, une douzaine
d'ombres s'agitaient:
--La ronde de trois heures! murmura une voix.
Pardaillan se retourna et vit que c'était Comtois qui avait parlé. En
même temps, il comprit que le geôlier allait crier, appeler...
--Alerte! hurla Comtois! A moi! A...
Il n'eut pas le temps d'achever. Le poing de Pardaillan s'était levé,
pareil à une masse, et était retombé sur la tempe du geôlier. Comtois
tomba tout d'une pièce, perdant le sang par le nez et par la bouche, et
demeura immobile.
La ronde avait entendu le cri d'alarme... elle accourait au pas de
course... Les huit hommes, frémissants, la tête délirante, vivant
une minute prodigieuse, jetèrent une terrible clameur. Chalabre,
Sainte-Maline, Montsery, Charles d'Angoulême, mirent leurs arquebuses en
joue. La ronde, composée de douze hommes et d'un officier, Déboucha dans
la cour en criant:
--Nous voici! Qu'y a-t-il?...
--Feu! commanda Pardaillan.
Et, en même temps que les quatre arquebuses tonnaient, il se rua, la
dague au poing, jusqu'à la grille de fer, qu'il referma. Alors, dans les
ténèbres de l'étroite cour, il y eut une fantastique mêlée qui dura une
minute à peine et cessa tout à coup...
En effet, Pardaillan avait tout de suite vu l'officier. Il avait bondi
sur lui, lui avait arraché son épée, l'avait saisi à la gorge et,
l'acculant à un coin de cour, lui disait:
--Monsieur, nous sommes trente et vous êtes une douzaine. Criez à vos
gens de se rendre, ou je vous tue...
L'officier sentit la pointe de sa propre épée s'enfoncer, dans sa gorge.
Cela le décida.
--Bas les armes! vociféra-t-il d'une voix enragée de terreur.
Les gardes jetèrent leurs hallebardes. Affolés, les survivants,
blessés ou non, obéirent, pendant que les prisonniers, sautant sur les
hallebardes, les poussaient vivement. Et, alors, on vit ce spectacle
exorbitant: un à un, depuis l'officier jusqu'au dernier garde, les gens
de la ronde entraient dans la cour!... Quand ils furent tous dedans,
Pardaillan referma tranquillement la porte et dit:
--Maintenant, nous avons tous des armes!...
Et, faisant signe à sa troupe de le suivre, il s'élança sous une large
voûte au-delà de laquelle il se trouva dans une autre cour. Là, le
silence était complet. On ne voyait personne, ni rien, sinon les
murailles des bâtiments intérieurs.
Pardaillan chercha une issue en contournant les murailles et, face à la
voûte qu'il venait de franchir, il vit s'ouvrir devant lui une sorte
de tuyau, long corridor humide et noir. Il s'y engagea, suivi de son
étrange troupe, et arriva à un tournant:
--Qui va là? cria une voix tout à coup.
Et, en même temps, la même voix se mit à hurler:
--Sentinelles, veillez! Sentinelles, aux armes!
Pardaillan s'était rué en avant, sa dague au poing. Mais devant lui il
ne trouva rien: la sentinelle, qui avait jeté l'alarme, s'était repliée
au pas de course sur la grand-porte. Et, maintenant, c'était dans
l'énorme forteresse un bruit de gens qui courent, qui s'interpellent.
Pardaillan eut un frémissement de tout son être. Il se tourna vers ceux
qui le suivaient et dit simplement:
--Voulez-vous tenter avec moi d'être libres? Il faudra peut-être mourir!
--Libres ou morts! crièrent-ils ensemble.
--Eh bien, reprit Pardaillan d'une voix qui, cette fois, résonna comme
une fanfare, eh bien, en avant donc et, puisqu'on ne peut être libres à
moins, prenons la Bastille!
Pardaillan se mit en marche, tranquille en apparence.
Derrière lui, la troupe marchait silencieuse. Et, tout à coup, à dix pas
devant lui, dans une cour, dans la clarté des torches allumées, il vit
grouiller une masse confuse d'hommes d'armés en tête desquels marchait
un officier.
Celui-ci, d'un geste, arrêta sa troupe devant l'entrée du corridor.
Pardaillan marchait toujours, sans hâter, ni ralentir le pas. Cet
instant de silence fut bref.
--Holà! cria l'officier, qui êtes-vous?
--En avant! rugit Pardaillan.
Il se ramassa sur lui-même, se détendit comme un ressort, et, en deux
pas, fut sur l'officier. Un geste foudroyant suivit le bond; l'officier
tomba comme une masse, tué raide.
Les gardes, en voyant tomber leur chef, eurent ce recul qu'on remarque
dans toutes les troupes habituées à l'obéissance passive. Et cette
seconde de trouble suffit aux révoltés pour sortir du corridor et se
ruer dans la cour.
--Feu! feu! vociféra un sergent.
Quarante arquebuses tonnèrent, les balles crépitèrent sur les murailles,
et, en même temps que ce roulement de tonnerre, éclata une énorme
vocifération de triomphe... immédiatement suivie de malédictions
furieuses...
En effet, les gardes, s'imaginant que le couloir était plein d'ennemis
invisibles, avaient fait feu dans le boyau noir... Et ce fut la lueur
même de l'arquebuse qui leur montra ce corridor vide, à l'instant où ils
étaient attaqués à droite, à gauche, derrière, par les hallebardes des
révoltés.
Les arquebuses déchargées, les gardes se trouvaient désarmés, car
il fallait près de deux minutes pour recharger. Alors, parmi les
malédictions des blessés, les jurons, il y eut dans cette cour une
deuxième bataille... mêlée, affreuse, d'autant plus terrible que les
torches avaient été jetées; les gardes, se servant de leurs arquebuses
comme de massues, s'assommant les uns les autres.
Et, dans ce groupe informe, délirant. Pardaillan, sa dague au poing, se
lançait tête baissée, frappait à droite, frappait à gauche, passait,
coupait, faisait une horrible trouée. Deux ou trois minutes
s'écoulèrent; la cour était pleine de sang... les gardes affolés, pris
d'une terreur insensée, se sauvaient, se heurtaient à d'autres qui
accouraient... Ce fut une vision d'enfer, une indescriptible ruée à
travers les couloirs et les cours de la Bastille. Dans la grande cour,
une trentaine de cadavres gisaient sur les pavés.
Pardaillan, Charles d'Angoulême, Montsery, Sainte-Maline et Chalabre, en
quelques secondes, tinrent conseil. A eux cinq, ils marchèrent sur la
porte d'entrée. De-ci, dé-là, éclataient encore des coups d'arquebuse;
de loin en loin, des groupes de gardes passaient, affolés, tirant les
uns sur les autres.
Pardaillan arriva devant la porte d'entrée. Là, une vingtaine de gardes
s'étaient barricadés. Pardaillan, d'un coup de coude, fit sauter le
vitrail de la fenêtre: sa tête sanglante, hérissée, terrible, apparut
aux assiégés, et il hurla:
--Au nom du roi, rendez-vous... Il y a deux mille royalistes dans la
Bastille!
--Vive le roi! vociférèrent les assiégés.
--Jetez vos armes!...
Les arquebuses et les hallebardes passèrent à travers les barreaux de la
fenêtre.
--Bon!... Ne bougez plus, ou vous êtes morts!
En même temps, Sainte-Maline, Montsery et Chalabre ouvraient la grande
porte, abattaient le pont-levis.
--Partez! fit Pardaillan.
--Et vous?...
--Partez donc, mordieu!...
--Adieu, monsieur de Pardaillan! Souvenez-vous de notre dette!...
Tous trois bondirent sur le pont-levis et disparurent dans la nuit.
Charles considérait Pardaillan sans comprendre, mais avec cette
confiance illimitée qu'il avait pour lui. Pourquoi ne fuyait-il pas?
Et, pourtant, la situation, qui, après avoir été tragique, était
maintenant si favorable, menaçait de redevenir terrible. En effet, au
tocsin de la Bastille, d'autres tocsins dans Paris avaient répondu. Des
rumeurs s'éveillaient.
Ce qui se passait!... Il se passait que Pardaillan, prenait la
Bastille!... Et la Bastille prise, que voulait-il encore?... Il se
rapprocha de la fenêtre grillée où les vingt gardes terrorisés, affolés
par ces bruits qu'ils entendaient, étaient persuadés que Henri III était
dans Paris.
--Le chef?... demanda Pardaillan.
Un sergent s'approcha en disant:
--Grâce! Je n'en ai pas fait plus que les autres!...
--Rassure-toi mon ami, fit Pardaillan. Vous aurez tous vie sauve.
Passe-moi simplement les clefs des cachots, et fais-moi le plaisir de
sortir avec six de ces braves.
-Quelques instants plus tard, il rejoignait Pardaillan avec six hommes
portant chacun un trousseau de clefs.
--Mon ami, dit Pardaillan, le roi veut voir les prisonniers de la
Bastille dès cette nuit, excepté ceux de la tour du Nord. Va donc me
chercher les autres. Et tâche d'être prompt si tu veux qu'on oublie que
tu fus guisard.
Le sergent s'élança au pas de course.
Dix minutes se passèrent. Dans la Bastille, les rumeurs s'apaisaient peu
à peu. Et, si l'on entendait encore des cris, c'était ceux de: «Vive
le roi!» Mais, hors de là Bastille, Paris, réveillé pas les tocsins,
s'armait, se répandait dans les rues. On ne savait pas encore pourquoi,
ni d'où venait cette alarme... Mais bientôt... Charles d'Angoulême
regarda Pardaillan d'un air qui signifiait clairement que vraiment
c'était tenter le diable que d'attendre plus longtemps. Pardaillan se
mit à rire et dit:
--Je songe à la figure que doit faire le gouverneur de la Bastille, M.
de Bussi-Leclerc, en entendant ces cris de: Vive le roi!...
A ce moment, le jour se levait. Les rues se remplissaient de bourgeois
effarés; des patrouilles de gens d'armes passaient en courant; des
troupes marchaient vers les portes, et les foules de peuple se portaient
sur les remparts pour repousser l'attaque.
Tout à coup, une bande étrange parut aux yeux de Pardaillan et de
Charles d'Angoulême, une bande composée de gens maigres, hâves, livides,
avec des yeux hagards et papillotants comme ceux des oiseaux de nuit que
frappe la lumière du jour; la plupart étaient en guenilles, quelques-uns
à peine vêtus. Et tous portaient sur le visage ce masque de stupéfaction
et de ravissement que Pardaillan avait vu chez ceux à qui il avait
ouvert lui-même.
Ces gens, c'était les dix-huit prisonniers restants.
Devant la porte grande ouverte, devant le pont-levis baissé, ils
s'arrêtaient avec une sorte de farouche dé fiance. Une indicible émotion
étreignait le coeur de Pardaillan.
--Eh bien? dit-il, qu'attendez-vous pour vous en aller? Allez donc,
morbleu! puisque vous êtes libres!...
Alors une clameur terrible éclata parmi ces gens, faite de sanglots et
de hurlements indistincts de leur joie furieuse. Et, levant les bras au
ciel, se poussant, se ruant, ils se précipitèrent sur le pon-levis; en
quelques instants, leur troupe affolée se fut dispersée dans les ruelles
avoisinantes... il n'y avait plus de prisonniers à la Bastille!
--Maintenant, allons-nous-en, dit Pardaillan.
Et à son tour, avec Charles d'Angoulême, il franchit le pont-levis.
--Monsieur le gouverneur?... dit près de lui le sergent qui l'avait
escorté chapeau bas, voulez-vous me donner vos ordres? Dois-je fermer
les portes?...
--Ah ça! mon cher, à quel gouverneur parlez-vous? dit Pardaillan.
--Mais, balbutia le sergent, à vous!... Car, je suppose que vous êtes le
nouveau gouverneur.
--Tiens! fit Pardaillan qui se frappa le front. J'allais justement
oublier... Mon ami, faites-moi le plaisir d'aller à la tour du Nord
et de délivrer ceux de vos camarades que j'y ai enfermés. Quant au
gouverneur... M. de Bussi-Leclerc! Vous le trouverez au cachot du
deuxième sous-sol où il doit fort pester. Allez, mon ami, allez.
--Mais vous n'êtes pas le nouveau gouverneur? rugit le sergent, blême
devant ce qu'il entrevoyait.
--Moi? fit Pardaillan avec cette froideur qu'il avait dans les moments
où il s'amusait à l'excès, moi? je suis un prisonnier comme ces
messieurs que vous avez poussés dehors. Et, vous voyez, je fais comme
eux, je m'en vais...
Le sergent demeura sur place, comme frappé de la foudre. Quand il reprit
ses sens, Pardaillan et Charles étaient déjà loin. A demi fou, le
sergent vociféra à une patrouille qui passait au pas de course d'entrer
à la Bastille. Mais la patrouille courait aux remparts et ne s'inquiéta
pas de ces cris. D'ailleurs tout criait dans Paris. Et, comme le soleil
se levait, un étrange spectacle apparut aux yeux des rares Parisiens
demeurés chez eux.
La plupart des maisons étaient barricadées; dans les rues, les chaînes
étaient tendues. Tout ce qui était valide était aux remparts. Et, sur
ces remparts, c'était une foule énorme, grouillante, interrogeant les
horizons paisibles...
Le duc de Guise, posté à la porte Neuve, qui était le point faible parce
qu'on pouvait essayer de passer par la Seine, le duc de Guise avait
concentré là ses meilleures troupes. Des cavaliers étaient partis hors
du mur pour tâcher de reconnaître les forces royalistes...
Et, peu à peu, ces éclaireurs revenaient l'un après l'autre... Et tous
apportaient la même réponse...
--Pas de royalistes autour de Paris! pas d'ennemis!
Mais alors!... D'où venait la panique? Pourquoi le tocsin? Quelle cloche
avait commencé? On ne savait. Guise, nerveux et pâle, finit par hausser
les épaules, et grommela à Maurevert et à Maineville qui se trouvaient
près de lui:
--Si nos Parisiens s'émeuvent ainsi pour l'ombre, que serait-ce s'ils
voyaient le loup? Allons, mes frères et ma mère ont raison: il faut
partir!...
Les troupes rentrèrent, la foule regagna l'intérieur de Paris, un
peu penaude; les chaînes furent décrochées; les barricades furent
démolies... Guise regagna son hôtel et, sur son passage, le bruit se
répandit qu'une grande procession allait s'organiser et que le fils de
David, le grand Henri, Henri le Saint, allait trouver Valois.
Il était environ sept heures du matin quand Guise rentra dans son hôtel
et ordonna de tout préparer à l'instant pour son départ à Chartres.
--Maurevert, vous nous accompagnez! ajouta-t-il, le regardant fixement.
Maurevert pâlit. Guise s'approcha de lui, le toucha du bout du doigt au
front, et d'une voix sourde:
--Lors même que vous auriez cent mille livres, vous entendez; Maurevert,
lors même que vous seriez assez riche pour me quitter, lors même que
vous auriez accepté une mission de surveillance à Montmartre...
--Monseigneur!...
--Lors même que vous seriez bien et dûment marié; tu m'entends,
Maurevert! continua le duc en grinçant des dents, je te défends de
jamais chercher à lever les yeux sur celle que tu sais... Je te défends
de me quitter...
--Monseigneur, bégaya Maurevert livide, soyez sûr...
--Tu ne me quitteras plus: tu logeras ici; et, en route vers Chartres,
je veux t'avoir toujours près de moi... si tu veux que cette tête que je
viens de toucher continue à rester sur tes épaules...
Maurevert s'inclina en murmurant une assurance de parfaite obéissance.
Mais, en lui-même, il songea:
--Dès que le damné Pardaillan aura été questionné, je pars!... justement
parce que je tiens à ma tête!... Monseigneur, reprit-il tout haut, c'est
ce matin que nous devons nous rendre à la Bastille... Vous savez ce que
vous avez bien voulu me promettre...
--Oui, oui, fit le duc, calmé par l'attitude servile de Maurevert, tu es
un bon serviteur, et, sois sûr que je n'oublierai jamais rien... même la
capitainerie des gardes qui t'a été promise!
Maurevert tressaillit.
--Seulement, continua le duc, songe à la gagner en prouvant ton
dévouement à celui qui pourra te conférer le grade que tu ambitionnes.
Quant à ce que tu me dis de la Bastille, tu as raison: tu assisteras au
supplice de ton ennemi.
--En ce cas, monseigneur, il est temps! fit avidement Maurevert. Le
tourmenteur a été mandé pour sept heures.
--Allons, s'écria Guise en riant, hâtons-nous de satisfaire l'appétit de
notre ami... sans quoi, il va se jeter sur nous pour nous dévorer. A la
Bastille!
A ce moment, une rumeur éclata dans l'antichambre; et cette porte,
malgré les règles d'étiquette plus sévères à l'hôtel de Guise qu'au
Louvre, s'ouvrit. Un homme apparut et entra d'un bond. Cet homme,
c'était Bussi-Leclerc!...
--Eh bien, gronda le duc, qu'est-ce à dire?
--Monseigneur! ah! monseigneur! frappez-moi! battez-moi! tuez-moi!... Je
suis fou! Je suis un misérable!...
Et Bussi-Leclerc tomba à genoux, devant Guise stupéfait. Quant à
Maurevert, il s'était reculé de trois pas, livide, secoué jusqu'au fond
de l'être par une terrible intuition.
--Relevez-vous, Leclerc, dit le duc de Guise, et expliquez-vous, ou, par
Notre-Dame, je croirai vraiment que vous êtes frappé de folie.
--Que ne suis-je fou! en effet, râla Bussi-Leclerc. Que ne suis-je
mort! Tout vaudrait mieux pour moi que l'infortune qui m'accable!...
Monseigneur... la Bastille...
--Eh bien?... la Bastille!...
--Pardaillan!... L'infernal Pardaillan s'est évadé...
On entendit une imprécation, un cri déchirant... Et on vit Maurevert qui
s'abattait comme une masse...
Alors, une effroyable crise se déchaîna dans l'âme de Guise.
Bussi-Leclerc connaissait ces accès de fureur de son maître. Il se
releva vivement, et, devant ce qu'il prévoyait, recouvra son sang-froid.
Guise le regarda un instant, d'un oeil hébété, cherchant peut-être ce
qu'il allait faire. Et, alors, sa main se leva, avec cette lenteur de
l'insulte préméditée. Bussi-Leclerc vit le geste. Livide, il saisit un
poignard qui traînait sur la table, le tendit au duc et, d'une voix
blanche:
--Monseigneur, si vous frappez, frappez avec le fer, comme un
gentilhomme à un gentilhomme...
La main de Guise se crispa, son bras retomba sans achever l'insulte.
Bussi-Leclerc jeta le poignard sur le parquet et se croisa les bras.
Guise se mit à arpenter la vaste salle, soufflant fortement et frappant
le parquet de son rude talon. Le duc peu à peu se calma, revint sur
Bussi-Leclerc, lui tendit la main en lui disant:
--Allons, j'ai eu tort, Bussi: restons amis. Mais raconte-moi comment
les choses se sont passées.
Alors, à mots hachés, coupés de jurons, de soupirs et d'imprécations,
Bussi-Leclerc entreprit le récit du fantastique duel au fond du cachot;
et ce fut au cours de ce récit que sa vanité se réveilla, sa vanité
saignante de maître es armes que nul ne pouvait toucher. Bussi-Leclerc
s'accusa d'imprudence; Bussi-Leclerc cria qu'il n'était qu'un misérable;
mais Bussi-Leclerc qui venait de tenir tête à Guise, oui, cet homme de
courage, et, après tout, meilleur qu'un autre, au fond, Bussi-Leclerc
sentit les mots s'étrangler dans sa gorge quand vint le moment d'avouer
qu'il avait été pour la deuxième fois désarmé!
Et Bussi-Leclerc mentit! Il mentit en se jurant de tuer à petit feu
Pardaillan, cause de son mensonge! Il inventa des péripéties, s'acharna
aux détails et prouva que Pardaillan avait été désarmé...
--Et ce fut alors, ajouta-t-il, au moment où je me baissais pour
ramasser son épée, ce fut alors que, traîtreusement, il me déchargea
sur la tête un grand coup de poing à assommer un boeuf, si bien que
je perdis connaissance, et, quand je m'éveillai, je me trouvai seul,
enfermé dans le cachot!... Mais ce n'est pas tout!..
Alors, il raconta les batailles dans les ténèbres, les mêlées, à croire
que Pardaillan commandait une armée, si bien qu'on avait cru à la
présence de cette armée et que le roi était dans Paris, et, enfin,
la fuite des prisonniers de la Bastille, délivrés par le démon de
Pardaillan!...
--C'est bien, dit Guise, je vais faire contre cet homme ce qu'on peut
faire contre un redoutable truand.
Et il se mit à écrire fiévreusement un ordre.
--Voilà! dit le duc en achevant d'écrire et en signant. Que cet ordre
soit crié à l'instant. Car, si le truand a ouvert la porte des vingt-six
prisonniers de la Bastille, ce ne peut être que pour entreprendre d'en
former une bande à la disposition de Valois!... Chalabre, Sainte-Maline
et Montsery étaient parmi les prisonniers...
En effet, jamais il ne fût venu à la pensée de Guise, ni d'aucun homme
raisonnable, que Pardaillan, dans la terrible situation où il se
trouvait, eût perdu son temps à ouvrir la porte des prisonniers de la
Bastille, uniquement pour le plaisir d'ouvrir des portes.
--Bussi, reprit le duc de Guise, je te pardonne...
--Ah! monseigneur! balbutia Leclerc, qui s'inclina sur la main du duc et
la baisa.
--Qu'il ne soit plus question de cette monstrueuse affaire, sinon pour
nous défendre. Maurevert, Maineville, Bussi, tous les trois vous êtes
unis à moi désormais par quelque chose de plus fort que l'amitié, le
dévouement et l'ambition...
--Par quoi donc, monseigneur? haleta Maurevert revenu à lui.
--Par la peur! reprit le duc de Guise. Nous sommes tous les quatre
hantés par cette pensée que le Pardaillan doit nous tuer tous...
Ils frissonnèrent. Car telle était bien leur pensée!...