LA REVANCHE DE BUSSI-LECLERC

Maurevert, comme il l'avait dit, était attendu dans la rue par

Bussi-Leclerc.

--Tout s'est bien passé? demanda celui-ci, qui songeait, en souriant, à

la présence du duc de Guise.

--Sans doute! fit Maurevert étonné. Pourquoi?...

--Pour rien! Marchons...

--Oui, marchons. J'ai hâte de voir l'homme.

Bussi-Leclerc se mit à siffler une fanfare de châsse et Maurevert hâta

le pas. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient le pont-levis et

entraient dans la Bastille.

--Voilà mon domaine! fit en riant Bussi-Leclerc. Ce n'est pas gai. Drôle

d'idée qu'a eue notre duc de me faire gouverneur de la Bastille!

--Non, ce n'est pas gai! C'est même terrible, dit Maurevert avec une

sombre joie. Où est-il?... Allons!...

--Patience, que diable! Holà! quatre gardes et un falot!...

Quatre soldats armés d'arquebuses et un geôlier, porteur d'une lanterne,

s'élancèrent à l'ordre.

--Marche devant, dit Bussi-Leclerc au geôlier. Et vous, suivez-nous,

ajouta-t-il en se tournant vers les quatre arquebusiers.

On traversa des cours, on passa sous des voûtes, Bussi-Leclere sifflait

entre les dents; Maurevert frissonnait. Et, pourtant, une joie sauvage

faisait battre son coeur à grands coups.

Ils étaient arrivés dans une étroite cour où on entrait après avoir

franchi une lourde grille. La cour était infecte. Là, s'arrondissait un

colosse de pierre dont la tête se perdait dans le ciel noir: c'était la

tour du Nord.

--C'est là que nous mettons les plus intraitables. N'est-ce pas.

Comtois?

Comtois, le geôlier, hocha la tête et se mit à ouvrir la porte. Une

bouffée d'air méphitique frappa Bussi-Leclerc au visage.

Comtois commença à descendre; Maurevert, derrière lui, jetait un

avide regard au fond des ténèbres où il s'enfonçait; puis, venait

Bussi-Leclerc; puis, les quatre arquebusiers. L'escalier tournait et

s'enfonçait comme une effroyable vis de pierres verdâtres. Au bout de

trente marches, on s'arrêta. L'air était à peine respirable.

Bussi-Leclerc toucha du bout du doigt une porte et dit:

--Numéro quatorze!

--Numéro quatorze? fit Maurevert hagard.

--Eh! oui... ce bon petit duc... M. d'Angoulême...

--Et que m'importe le duc d'Angoulême! gronda Maurevert. Descendons!

Et il poussa le geôlier. A ce moment, du fond du cachot numéro quatorze,

un grand cri dément jaillit et réveilla de sinistres échos dans

l'escalier.

Bussi-Leclerc avait pâli. Ce bretteur, ce spadassin, sans foi ni loi,

n'avait pas encore l'âme d'un geôlier.

--Voici le numéro dix-sept! dit tout à coup Comtois en s'arrêtant devant

une porte.

--Ouvre! dit Maurevert d'une voix rauque.

Il prit le falot des mains du geôlier, et, comme celui-ci ne se hâtait

pas assez à son gré, il poussa lui-même les verrous. La porte s'ouvrit

toute grande. Maurevert, le falot à la main, fit deux pas dans cette

sorte de trou qui était un cachot. La faible lueur de la lanterne

éclaira le trou, les pierres rongées portant des inscriptions. Et son

regard s'arrêta au fond du cachot.

Là, contre la paroi, deux anneaux scellés dans le mur supportaient deux

chaînes rouillées. Les deux anneaux inférieurs encerclaient les deux

chevilles d'un homme. Et, cet homme, debout, appuyé à la paroi, cet

homme sur qui Maurevert levait son falot, cet homme le regardait...

Bussi-Leclerc entra et fit sortir le geôlier. Maurevert tremblait

légèrement. Il considérait le prisonnier avec un sourire indescriptible.

Le prisonnier souriait aussi, mais d'une autre manière. Maurevert, au

bout d'un instant de contemplation, accrocha son falot à un clou. Et il

dit:

--Te voilà donc, Pardaillan. Depuis seize ans que nous passons le temps

à courir l'un après l'autre, nous nous retrouvons donc enfin...

--Tiens! fit paisiblement Pardaillan, voici M. Bussi-Leclerc, geôlier en

chef de ce gai séjour!

Maurevert grinça des dents et dit:

--Tu n'oses ni me regarder, ni me parler, sire de Pardaillan. Mais, moi,

je te parle et te regarde. Je suis venu pour cela. Tu m'écouteras donc,

malgré toi...

--Monsieur Leclerc, dit Pardaillan, l'épée qui vous bat les mollets est

bien longue, moins longue pourtant que celle que je vous fis sauter des

doigts dans le moulin.

Bussi-Leclerc pâlit et grommela un juron.

--Hâte-toi, gronda-t-il, hâte-toi, Maurevert, car je ne répondrais pas

de daguer le démon...

--Bah! fit Pardaillan, vous n'oseriez, monsieur Leclerc. En effet, on ne

m'a enchaîné que par les pieds, et mes mains libres vous font peur...

Pardaillan se mit à rire, d'un rire qui fit frissonner les quatre

arquebusiers restés dans le couloir.

--Par la mort-Dieu! vociféra Bussi-Leclerc en dégainant.

--Laisse! Laisse! fit Maurevert d'une voix qui coula comme du fiel. Le

sire de Pardaillan a raison.

Le tourmenteur qui va venir demain serait trop vexé de n'avoir qu'un

cadavre à torturer... Et alors...

Pardaillan riait toujours.

--Monsieur Leclerc, continua-t-il, interrompant Maurevert comme s'il

n'eût pas été là, monsieur Leclerc, savez-vous que j'ai cru, moi aussi,

à votre illustre renommée de maître d'armes invincible? Quand je vous ai

vu devant moi, l'épée à la main, je n'ai pu m'empêcher de recommander ma

pauvre âme à Dieu. Miséricorde, je me voyais en capilotade! Juste comme

je me disais cela, monsieur Leclerc, votre épée s'est mise à décrire

dans l'air un arc de quinze pieds. Quel saut! Et quel sot j'étais de

croire que j'avais un maître devant moi, quand vous n'étiez qu'un

méchant prévôt... un écolier!

Bussi-Leclerc écumait. Chaque parole de Pardaillan était un coup de

poignard à sa vanité...

--Tu trouveras demain un maître à enfoncer les coins! rugit

Bussi-Leclerc.

--Un écolier? reprit Pardaillan, un bon écolier, je l'avoue. On voit que

vous avez fréquenté les tripots, monsieur Leclerc. Oui, il faut être

juste: avec une dizaine d'années d'étude encore, vous serez un écolier

avouable, presque un bon prévôt...

Cette ironie arracha au maître d'armes une imprécation de rage:

--Misérable! Tu me pris en traître!

Peu à peu, il en arrivait à oublier la situation. Il ne voyait plus en

Pardaillan qu'un maître qui se vantait de l'avoir vaincu. Il se croyait

à la salle d'armes et, tirant son épée, il commença une démonstration.

--Voici, écumait-il, je tenais mon épée en tierce, comme ceci...

regarde, Maurevert... lorsque...

--Oh! monsieur Leclerc, interrompit le rire terrible de Pardaillan,

quelle garde avez-vous là?... Trop de raideur dans le poignet, que

diantre!

--Démon! vociféra Bussi-Leclerc; il me donne la leçon!...

Il rengaina son épée. Il était livide de rage. Et, soudain, il tendit

le poing à Pardaillan, grommela un juron, fit deux appels du pied comme

s'il eût répondu à une provocation et sortit du trou noir, du cachot, de

l'antre effroyable, poursuivi par le rire féroce de Pardaillan.

--Le démon est enragé! gronda Leclerc en se bouchant les deux oreilles.

Il eût pleuré. Son amour-propre saignait à vif. Il fit un geste pour

ordonner aux arquebusiers d'attendre Maurevert et remonta l'escalier

quatre à quatre.

--Or ça dit alors Maurevert, tandis que tu vis encore, sire de

Pardaillan, écoute-moi. Je ne suis pas Bussi-Leclerc, moi, et j'avoue

que j'ai eu peur de toi... Maintenant que te voilà enchaîné, je n'ai

plus peur, tu comprends?... L'homme qui est devant toi s'appelle

Maurevert... comprends-tu cela?... ce Maurevert qui porte à la figure

la trace du coup de rapière dont tu la cinglas!... Maurevert, qui porta

l'un des derniers coups dont mourut ton truand de père!... Maurevert qui

fournit là-haut, sur les pentes de Montmartre, ce joli coup de poignard

dont mourut la demoiselle de Montmorency, ta maîtresse!...

Le misérable étudiait attentivement l'effet de ces paroles.

Sur la physionomie étrangement paisible du chevalier, il ne vit aucun

frémissement. Pardaillan ne le regardait pas. Seulement, il avait sa

main droite dans son pourpoint. Et, au souvenir de son père, mort entre

ses bras, au souvenir de celle qui était l'adoration fidèle de sa vie,

cette main s'était crispée; la clameur de détresse qui grondait dans

cette poitrine ne s'échappa pas.

«Enfer! gronda en lui-même Maurevert plus livide, est-ce qu'il ne

souffrirait plus du passé?... Tu m'as bien cherché, reprit-il tout haut.

Voilà des années et des années que tu cours après moi. Voilà des années

que je passe, moi, à te fuir... A la fin, je me suis demandé ce que tu

pouvais bien avoir à me dire... et je me suis arrangé pour nous ménager

ce rendez-vous...

Voyons, je suis prêt à t'entendre. Qu'as-tu à me dire?...

Pardaillan suivait des yeux le vol affolé d'une chauve-souris qui

tournoyait dans l'étroit espace.

--Voyons si elle trouvera moyen de sortir, murmura le chevalier.

Maurevert trembla de rage.

--C'est bon, dit-il; toi aussi, tu sortiras d'ici; mais tu en sortiras

les pieds devant. Sois tranquille, Pardaillan. Tu ne t'en iras pas

seul au cimetière des suppliciés: je te suivrai jusque-là... Et, quand

j'aurai vu jeter la dernière pelletée de terre sur ton cadavre, je m'en

irai, enfin libre et tranquille. Et si, par hasard, quelque terreur

posthume vient m'inquiéter, eh bien, j'aurai ma femme pour me rassurer

et me consoler...

Maurevert s'arrêta un instant. Il espérait, cette fois, porter un coup

terrible à Pardaillan, et, puisqu'il ne souffrait plus dans son passé,

le faire souffrir dans le présent.

--Il est juste, reprit-il, que tu saches qui est ma femme. Tu la

connais. Elle s'appelle Violetta; je viens de l'épouser il n'y a pas

plus d'une heure.

Pas un geste, pas un battement de paupière ne vint prouver à Maurevert

que Pardaillan eût entendu. Mais l'effort que le chevalier devait faire

à cette minute pour commander à son visage devait être affreux.

--Quand tu seras mort, continua Maurevert, je partirai avec Violetta.

Si elle m'aime ou ne m'aime pas, peu importe à moi!... Au contraire, je

souhaite sa haine, car ce me sera un double plaisir que d'être le maître

de cette fille, malgré son amour pour un autre... L'autre, c'est un de

tes plus chers amis... Tiens... écoute... l'entends-tu qui hurle?... Tu

ne dis rien?...

La poitrine de Pardaillan se gonfla.

--Donc, reprit Maurevert, la jolie bohémienne porte mon nom et, tout à

l'heure, je l'emmène: c'est mon bien, c'est ma chose. Et d'une! Le

petit Valois est là-haut, dans un cachot pareil au vôtre, vous pouvez.

l'entendre hurler.

Maurevert surveillait Pardaillan du coin de l'oeil et s'enivrait d'une

jouissance prodigieuse.

Pardaillan souriait. Mais Maurevert ne remarqua pas qu'il s'était appuyé

du dos au mur pour ne pas tomber.

Maurevert écumant, grinçant, se laboura le visage à coups d'ongles.

--Oh! démon!... Je t'arracherai bien une plainte!

--La chauve-souris était sortie du cachot, Pardaillan murmura:

--C'est curieux comme j'ai sommeil...

Il s'allongea sur le sol, posa sa tête sur son bras replié, et ferma les

yeux. Si Maurevert avait pu voir l'effroyable souffrance qui déchirait

cet homme, il fût devenu fou de joie. Mais, ayant dirigé le jet de

lumière sur lui, Maurevert vit qu'il dormait paisiblement, les lèvres

souriantes...

--Au revoir! hurla Maurevert. A demain, ou peut-être à après-demain, car

je te laisserai peut-être un jour ou deux à croupir dans ton désespoir.

Dors bien... moi aussi, je vais me coucher... dans le mystère de

l'alcôve, la petite bohémienne attend son époux... A bientôt,

Pardaillan!...

Il sortit à reculons, les yeux fixés sur le prisonnier, espérant encore

surprendre un tressaillement, une plainte, une larme... Paisible et

souriant, Pardaillan dormait.

Alors Maurevert mâcha une insulte. Il remonta précipitamment l'escalier,

suivi par le geôlier et les quatre arquebusiers. Quelques minutes plus

tard, il entrait dans l'appartement de Bussi-Leclerc.

--Oh! oh! s'écria le gouverneur, par les cornes de Satan, d'où sors-tu

donc pour être ainsi livide?

--De l'enfer! répondit Maurevert.

--Je comprends, ricana Bussi-Leclerc, le damné Pardaillan t'a injurié

comme il a fait pour moi, hein?... Il a dû t'en raconter... Car il a la

langue bien pendue, le sacripant! Que t'a-t-il dit, voyons?

--Rien! dit Maurevert en se versant Un verre d'une bouteille que le

gouverneur était en train de vider. Pour quand le bourreau est-il

prévenu?

--Quand? Après-demain soir; notre grand Henri veut voir appliquer la

question. Toi aussi, hein?

--Sans doute. J'accompagnerai le duc comme je l'accompagne partout.

Maurevert balbutia quelques paroles d'adieu et se retira; puis, une

fois hors de la Bastille, il prit, aussitôt le chemin de Montmartre.

Bussi-Leclerc demeuré seul haussa les épaules et grommela:

--Le Pardaillan a dû l'étourdir d'insultes!... Pardieu, c'est bien

sûr qu'il m'a pris en traître, au moulin... Je ne connaissais pas son

coup... mais je le connais maintenant!...

Bussi-Leclerc se coucha. Il paraît qu'il passa une mauvaise nuit, car,

trois ou quatre fois, il dérangea son valet de chambre pour se faire

apporter du vin. Le lendemain, il passa toute la journée dans la galerie

d'armes à la Bastille. Il fit venir successivement les prévôts et les

maîtres les plus réputés de Paris. A tous, il disait:

--Je vais vous montrer le coup; je l'ai étudié; je le tiens!

Et, en effet, prévôt ou maître, à peine l'adversaire était-il en garde

que Bussi, après quelques passes rapides, lui faisait sauter l'épée des

mains. Ce jour-là, la renommée de Bussi-Leclerc fut à son apogée.

--Oui, lui dit Maineville, mais, en somme, tu fus désarmé un jour.

--C'est vrai, dit Bussi-Leclerc en grinçant des dents; mais celui qui

m'a désarmé ne pourra jamais s'en vanter.

La nuit vint. Leclerc dîna sobrement, puis dormit quatre heures. Puis,

il se fit masser et frotter d'huile comme les lutteurs antiques.

Ensuite, il demeura une heure au repos, étendu sur son lit, ruminant et

grommelant parfois:

«Il ne faut pas qu'il meure avant...»

Il était un peu plus de minuit lorsqu'il s'habilla de vêtements légers

et souples. Il s'enveloppa de son manteau et, sous ce manteau, cacha

deux épées. Alors, il appela Comtois le geôlier, et, suivi comme

la veille de quatre arquebusiers, il se dirigea vers le cachot de

Pardaillan.

Au premier sous-sol, il laissa les gardes et le geôlier, leur ordonnant

de l'attendre là. Puis, prenant le falot, il descendit, entra dans le

cachot et, tendant une épée à Pardaillan:

--Monsieur, dit-il, par un coup de traîtrise, vous m'avez désarmé une

fois. Vous êtes enchaîné par les pieds, c'est vrai; mais vos chaînes ont

assez de jeu pour que vous puissiez vous mettre en garde. De mon côté,

je vous jure bien que je ne romprai pas, ni en arrière, ni par les

flancs. Nous sommes donc à égalité. Voici une épée. Vous m'avez désarmé:

je vous désarmerai. Et quand j'aurai fait constater que je suis votre

maître, je serai à votre disposition, monsieur, pour toutes commissions

après votre mort. Je pense, monsieur, que vous serez assez galant homme

pour ne pas refuser ma revanche.

--Monsieur de Bussi-Leclerc, dit Pardaillan, d'une voix qui, malgré lui,

frémit d'une joie puissante, j'étais sûr qu'un homme tel que vous ne

voudrait pas rester sous le coup d'une défaite affreuse. Aussi, vous

voyez, je ne dormais pas... JE VOUS ATTENDAIS!...

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 95 / 107 题