Guise se mit en marche vers son hôtel. Aussitôt il en fit fermer les
portes. Il avait besoin de se recueillir, de réfléchir sur ce qu'il
venait de voir. De toute évidence, Paris était à bout de patience. Il
fallait trouver un moyen de l'occuper et de l'amuser.
Guise entra dans son vaste cabinet. Il était suivi de Maineville et de
Bussi-Leclerc, ses favoris.
--Mais, je ne vois pas Maurevert, dit-il.
--Monseigneur, fit Maineville, Maurevert digère... le plat de vengeance
dont il s'est nourri tout à l'heure sinon dans l'auberge, du moins
devant la Devinière.
--Ah! oui... Il a une haine... une vieille haine contre le Pardaillan.
Eh bien, il doit être satisfait? Il le sera mieux encore demain et,
quel que soit son appétit de vengeance, je me charge de l'apaiser pour
longtemps.
--Tudieu! quel appétit, monseigneur! reprit Maineville. Depuis l'affaire
de la butte Saint-Roch...
--Les ailes du moulin? fit Guise en riant.
--Oui. Eh bien, je croyais en vouloir fort au sire de Pardaillan. Et
voici Leclerc qui n'a pas passé un seul jour sans faire porter un cierge
à Notre-Dame afin que la bonne Vierge lui permît de prendre sa revanche.
Est-ce vrai, Bussi?
--C'est ma foi vrai! dit Leclerc. Et je suis fâché que le drôle se soit
rendu. J'y perds une douzaine de ducats que j'ai dépensés en bonne cire
de première qualité.
--Tu te plaindras à Notre-Dame, quand tu iras en paradis, fit Guise.
--Donc, continua Maineville, Leclerc et moi, nous avions une dent
aiguisée contre le damné Pardaillan. Mais cette dent n'était rien auprès
de celle de Maurevert qui en a une vraie défense de sanglier. Je l'ai
vu, monseigneur, au moment où le fier-à-bras s'est venu lui-même placer
parmi les gardes comme un simple truand qui se rend au guet. Maurevert
m'a saisi le bras à m'en faire crier, et il a dit: «Voici le plus beau
jour de ma vie...» Et, lorsqu'on emmena le Pardaillan, il sauta de
son cheval. Et, comme je lui demandais où il allait, il me montra le
prisonnier et il se mit à suivre les gardes.
--Eh bien, laissons donc Maurevert à son régal, et occupons-nous de nos
braves ligueurs. Il faut prendre une décision...
--Oui, mon frère, dit a ce moment une voix rude, il est temps de prendre
une décision.
On vit alors entrer l'homme qui parlait ainsi, et qui, depuis un
instant, avait entrouvert la porte.
--Louis! s'écria Henri de Guise.
--Et Charles! ajouta un deuxième personnage qui pénétra dans la salle en
soufflant comme un boeuf.
--Et cette pauvre petite Catherine! ajouta une voix féminine, malicieuse
et douce à la fois.
--Et votre mère, Henri! ajouta une voix féminine aussi, mais grave, avec
on ne savait quoi de sombre.
Le duc de Guise, à la vue de ces quatre personnages qui venaient
d'entrer, fit un signe à Maineville et Bussi-Leclerc, qui, s'étant
inclinés profondément, disparurent.
--Mes frères, ma soeur, ma mère, dit alors le duc, soyez les bienvenus.
Rien ne pouvait m'être aussi précieux que de voir réunie toute la
famille, en une circonstance où se joue la gloire de notre nom et où la
maison dont je suis le chef peut conquérir la première place qui soit au
monde.
--C'est cette conquête qu'il s'agit de décider, dit la mère des Guise.
Vous n'avez qu'un pas à faire. Ce pas, vous hésitez à le faire. Si vous
ne le faites pas, Henri, nous sommes tous perdus.
Le duc de Guise pâlit. Puis, comprenant que l'heure était venue d'une
explication décisive, il invita ses visiteurs à prendre place dans des
fauteuils, et s'asseyant lui-même:
--Causons donc, ma mère, dit-il, car vous savez que je suis prêt à
mourir plutôt que de vous voir menacés par un danger que j'aurais
créé...
Les quatre personnages s'assirent. C'était: Louis de Lorraine, cardinal
de Guise; Charles de Lorraine, duc de Mayenne; Marie-Catherine de
Lorraine, duchesse de Montpensier, et Anne d'Esté, duchesse de Nemours,
veuve de François de Guise, tué par Poltrot de Mère au siège d'Orléans.
Ces cinq personnages étaient donc réunis dans le vaste cabinet.
Assistons à ce conseil de famille d'où tant d'événements devaient sortir
pour aboutir à une catastrophe.
La duchesse de Nemours avait pris place dans le grand fauteuil de son
fils aîné. Elle se trouvait placée le dos à la fenêtre, et face à un
immense portrait de François de Guise. Ses enfants étaient réunis autour
d'elle.
Le cardinal de Guise parla le premier et dit:
--J'ai reçu, de Celle qui nous guide, l'ordre d'attendre à Notre-Dame
l'arrivée de mon frère Henri. J'avais tout préparé pour la cérémonie du
couronnement. Six cardinaux et douze évêques envoyés par Sa Sainteté
Fausta m'entouraient. Trois cents curés, doyens ou vicaires, étaient
prêts à se répandre dans Paris pour annoncer la bonne nouvelle. Tout
était prêt: mon frère seul ne l'était pas, puisqu'il n'est pas venu à
Notre-Dame!
Henri fronça le sourcil. Mais déjà le duc de Mayenne prenait la parole à
son tour.
--Par ma foi, dit-il, je suis bien venu d'Auxerre à Paris à franc
étrier, sur le reçu d'une missive à moi dépêchée par la belle Fausta. Je
suis arrivé trop tôt, puisque j'ai pu disposer de deux mille combattants
dans les rues, et que moi-même, avec mille bons pertuisaniers, j'ai pris
position dans le Louvre. Mais en vain j'y ai attendu mon frère.
--J'avais cinq cents bourgeois et hommes du peuple sur la Grève, dit à
son tour la duchesse de Montpensier. Ces braves gens avaient reçu le mot
d'ordre de notre incomparable Fausta. Elle me fit un signe. Je criai:
«Vive le roi!...» Et mes gens de crier à tue-tête: «Vive le roi!...»
Mais il n'y eut point de roi!
--Paris est ivre, dit Mayenne, et vous savez comme il a l'ivresse
mauvaise.
--Paris! Paris! éclata Henri. Vous ne parlez que de Paris. On dirait,
à vous entendre, que le royaume de France commence à la porte Bordelle
pour finir à la porte Montmartre! Aller à Notre-Dame pour m'y faire
couronner! Marcher de là sur le Louvre pour y décréter la déchéance
de Valois! C'était possible. C'était facile, trop facile!... Et les
provinces, qu'en faites-vous? Et les parlements qui me dénoncent comme
fauteur de troubles et de sédition, qu'en faites-vous? Roi, je veux
l'être, autant pour moi que pour vous. Mais, par le Ciel, je veux l'être
à la manière d'un vrai roi qui prend sa place légitime, et non à la
façon d'un larron qui dispute sa couronne à la France ameutée. Or,
Catherine de Médicis me donne cette chance. A bout de force, et voyant
en son fils Henri le dernier représentant des Valois, elle préfère
encore un Guise à un Navarre! Catherine qui sait que son fils est
condamné, rongé par une maladie implacable! Catherine qui m'a supplié
d'attendre un an, rien qu'un an! d'attendre, dis-je, la mort de son
fils! de donner à ce fils une année de tranquillité Avez-vous mieux à
m'offrir?
En parlant ainsi, le Balafré considérait la duchesse de Nemours. Mais
la mère des Guise, le coude sur le bras du fauteuil, le menton dans la
main, tenait ses yeux fixés sur le portrait de son mari.
--Parlez! reprît Henri avec impatience. Voyons, Louis, que dites-vous?
Le cardinal s'écria:
--J'arrive de Troyes. Le peuple s'est précipité à ma rencontre. Les
échevins ont été pendus. Les quelques hobereaux fidèles à Valois ont
fui. J'ai fait élire de nouveaux échevins. Une garnison de deux mille
reîtres soutient le peuple révolté et rallié au nom de Guise. La
Champagne, debout tout entière, vous acclame. La tempête se propage et
gagne la Picardie, l'Artois; la Normandie suivra. Henri, Henri! nous
avons allumé un terrible incendie. Et, quand il va consumer cette race
pourrie, quand il va purifier le royaume, exterminer l'hérésie, détruire
Valois, quand le peuple de France vous appelle et vous réclame, vous
nous demandez d'éteindre l'incendie, vous nous demandez de refouler
l'espoir de ce peuple... Tenez, vous me faites pitié... Je m'en vais!
Et il fit quelques pas vers la porte.
--Demeurez, Louis! dit alors la duchesse de Nemours.
Le cardinal s'arrêta net. Car, dans ces âges, l'autorité de la mère de
famille était encore incontestée.
--Demeurez, mon frère, ajouta le Balafré. Quelle que soit la décision
qui sortira d'ici, il faut qu'elle soit prise en commun. Avec vous, je
suis tout. Sans vous, je suis bien peu.
Le cardinal, flatté d'avoir humilié l'intraitable orgueil de son frère,
reprit sa place en disant:
--D'ailleurs, mon cher Henri, je vais vous apprendre une chose qui va
sans doute modifier vos idées: Valois est loin d'être aussi malade que
le prétend sa mère. Il n'a nulle envie de mourir. Que diriez-vous donc
si, au lieu d'une année, il vous fallait attendre cinq ans, dix ans
même?
--L'année écoulée, fit vivement le Balafré, je redeviens libre, je ne
suis plus enchaîné par mon serment...
La mère des Guise darda alors son clair regard sur son fils aîné. Et,
d'une voix sourde, où se devinait une haine invétérée que les ans
n'avaient pu émousser, la mère des Guise parla:
--Henri, dit-elle, voici le portrait de votre père et, vous pouvez m'en
croire, c'est son esprit même qui m'anime. Ce portrait, s'il pouvait
parler, vous dirait:
--Moi, fils, j'ai été lâchement assassiné par un de ces misérables
huguenots qui insultent l'Eglise et qui ont frappé en moi le ferme
serviteur de Dieu. Au nom de l'Eglise bafouée, au nom de mon sang qu'ils
ont versé, vengeance, mon fils!...
--Nous avons fait la Saint-Barthélémy, dit Henri d'une voix sombre, et
nous en avons tué vingt mille.
La mère des Guise eut un geste large.
--Il faut, dit-elle, l'extermination complète de la secte. Et, pour
accomplir cette grande oeuvre, il faut à ce royaume un roi tel que
vous, mon fils! Or, savez-vous ce qui se passe à l'heure même où nous
discutons, tandis que d'autres agissent?... Oui, le pape a maudit les
parpaillots! Oui, Sixte a excommunié les Bourbons et les a déclarés
inaptes à régner!...
--Mais savez-vous où est en ce moment ce pape fourbe, rebelle à la loi
divine, hypocrite et peut-être relaps?... Sixte-Quint est au camp du roi
de Navarre!
Sixte-Quint lui a apporté les millions qui nous étaient destinés!..
--Enfer et malédiction! rugit le Balafré, si cela était!...
--Cela est! reprit la mère des Guise d'une voix plus haineuse. Et, comme
je le disais en entrant, nous sommes perdus tous! Si nous ne prenons les
devants, si nous ne mettons la main sur la couronne avant que Navarre ne
la pose sur sa tête, c'est notre mort, à tous!
A ces mots, le Balafré se leva, tira sa dague et jeta autour de lui un
regard de fou, comme s'il eût voulu protéger sa mère contre ce bourreau
qu'elle venait d'évoquer. La duchesse de Nemours, se levant à son tour,
saisit son bras, lui arracha la dague et gronda:
--Mon fils, sauve-toi, sauve-nous, sauve la religion! Jure sur cette
arme, qui est aussi une croix, de marcher à l'infidèle et de frapper
l'hérétique, s'appelât-il Valois! acheva la mère des Guise d'une voix
sourde. Jure, mon fils!...
Je le jure! dit le Balafré avec un tel accent qu'il n'y avait plus moyen
de douter de sa résolution.
Alors tous reprirent leurs places et se regardèrent, livides. Ce qui
venait de se jurer là, c'était l'assassinat de Henri III de Valois, roi
de France.
--Le tout est de savoir comment nous allons procéder à la chose, dit
Mayenne.
--Je m'en charge, fit la duchesse de Montpensier avec un singulier
sourire.
--L'opération proposée par notre illustre mère me paraît possible,
s'écria Mayenne, je me hâte de le dire. Et même j'ajouterai que je n'en
vois pas d'autre. Évidemment, il faut que Valois meure. Seulement, à ce
jeu-là, qui ne tue pas à coup sûr est tué. C'est pourquoi je demande
comment nous allons procéder.
--Je m'en charge, répéta la jolie duchesse d'un ton qui attira cette
fois l'attention du Balafré.
--Autre chose, poursuivit Mayenne sans accorder d'attention à sa soeur.
Je suppose l'opération terminée; Valois est tombé sous nos coups,
Valois est mort, Valois est enterré. Que sommes-nous, nous autres,
non seulement aux yeux du royaume, mais surtout aux yeux des rois
voisins?... Des assassins! Je conclus que ce n'est pas un Guise qui doit
frapper Valois. Qu'avez-vous à dire à cela, ma mère?
--Parle, Marie! dit la mère des Guise.
Et la jolie petite duchesse, la fée aux ciseaux d'or, agitant les
boucles blondes de ses cheveux, souriante, d'un air mutin, laissa tomber
ces mots de ses lèvres rosés:
--Tout ce que vient de dire le gros Mayenne est plein de gros bon
sens...
Mayenne roula des yeux furibonds, car ce sceptique avait un point
vulnérable: il ne voulait pas qu'on se moquât de sa bedaine.
--Expliquez-vous, ma soeur! dit le cardinal.
--C'est bien simple, fit Marie de Montpensier, je connais un homme qui
veut tuer Valois; je dis: qui veut! c'est-à-dire qu'il y a engagé sa
vie spirituelle... Son bras ne se trompera pas. Son coeur ne faiblira
pas--Il hait donc bien Valois? demanda le Balafré.
--Lui?... Non!... Il aime, voilà tout. Il aime une femme qui hait
Valois. C'est pourquoi il réussira la où échouerait un ennemi du roi.
Parmi tant de bras que nous pourrions armer, celui-là seul ne faiblira
pas à la tâche. Car, cet amour, voyez-vous, le rend capable de regarder
Dieu face à face et de le braver! Que dis-je? C'est un ange de Dieu qui
a remis à cet homme le poignard qui doit tuer Valois! Cet homme, que
dévore le feu de la passion, attend et prie au fond d'un monastère. Il
attend que l'ange revienne le trouver et lui dise: «Frappe! Le moment
est venu! Frappe!»
Marie de Montpensier éclata de rire et ajouta:
--Or, mes frères, j'ai justement l'heur de connaître intimement cet
ange. Sur un signe de moi, l'ange ira trouver Jacques Clément, le moine
exterminateur, et lui dira: «Frappe!...» Et Jacques Clément frappera.
--Jacques Clément!... Le moine!... murmura Henri de Guise. Oh! je
comprends! C'est cet homme qui, un soir, au fond de la Cité, à l'auberge
du Pressoir-de-Fer...
--Chut, mon frère! dit Marie qui ne se donna pas la peine de rougir au
souvenir de la scène d'orgie évoquée par le Balafré, chut!
--Et vous dites que cet homme est prêt?
--Le poignard sacré que l'ange lui a confié ne quitte plus sa ceinture.
Le Balafré demeura une minute songeur. Peut-être eût-il préféré frapper
lui-même.
--Eh bien? reprit Marie de Montpensier, dois-je faire signe à l'ange?
--Oui, gronda sourdement le duc de Guise. Peu importe après tout le bras
qui frappe, pourvu que l'arme soit mortelle!