HÉROÏSME DE PARDAILLAN

On a vu que le chevalier de Pardaillan, attiré par le bruit exorbitant

qui se faisait dans sa chambre, y était entré à temps pour assister au

combat de Croasse avec une horloge.

Pardaillan demeura d'abord stupéfait, puis s'approcha de la fenêtre et

examina ce qui se passait; il se passait simplement que deux troupes

d'archers venaient de prendre position dans la rue et que le peuple les

acclamait, et en profitait pour acclamer surtout le duc de Guise, bien

que celui-ci fût absent.

Il sortit de la chambre, suivi de près par Croasse. Apparut l'hôtesse

portant un bol et des bandages de linge. Huguette déposa le tout sur

une table. Le bol contenait une savante mixture composée par Huguette à

l'effet de cicatriser les blessures du chevalier.

--Pour qui tout cela? fit Pardaillan.

--Pour vous, monsieur le chevalier, répondit Huguette, toute pâle et

tremblante des rumeurs qu'elle entendait devant la porte de sa maison.

--Tiens, c'est vrai, je suis quelque peu décousu, dit Pardaillan, qui

s'aperçut alors que le sang coulait sur ses mains. Mais, ma chère

Huguette, si excellente chirurgienne que vous soyez, je crois que vos

soins sont inutiles. Dans quelques minutes, tout serait à recommencer.

--Mon Dieu, monsieur, vous parlez comme si vous alliez être attaqué...

--Attaqué, ma chère Huguette!... Je crois que, dans une demi-heure, il

ne restera pas grand-chose de votre auberge; une fois encore je vais

être cause d'une grande destruction chez vous... ce sera la dernière!

--Mais vous! fit Huguette d'une voix mourante.

--Oh! moi, toute la charpie que pourraient effiler vos jolies mains me

serait parfaitement inutile. Ce m'est encore une joie que de mourir en

cette bonne auberge où j'ai connu les plus douces heures de ma vie.

Huguette poussa un gémissement. Pardaillan allait et venait, traînait

des tables et des bancs et renforçait la barricade qu'il élevait avec

toutes les règles de l'art.

--Parfait, dit-il. A l'abri d'un pareil rempart, je crois que je pourrai

un peu donner du fil à retordre à messieurs de la messe. Regardez-moi

ces mâchicoulis et ces meurtrières, ils en auront pour une heure à

démolir tout cela... Pendant cette heure-là nous allons essayer de

battre en retraite... nous trouverons bien un moyen, cornes du diable!

Pardaillan prit les mains de l'hôtesse et la consola.

--Voyons, fit le chevalier, il faut chercher un recoin où vous puissiez

vous cacher, tandis que je tiendrai tête à ces furieux. Car, je crois ne

rien vous apprendre, Huguette, en vous disant que cette fuite dont je

vous parlais serait bien difficile.

--Impossible! balbutia Huguette avec un sanglot.

--Vous voyez bien qu'il faut vous cacher... dans votre cave, par

exemple... Moi pris, ils n'auront pas l'idée de pousser plus loin les

recherches. Venez, ma chère, ce silence relatif qui se tait dans la rue

ne m'annonce rien de bon...

--Vous pris! murmura Huguette. Vous mort, que deviendrai-je, moi?...

--Elle reposa sur la poitrine du chevalier sa tête charmante que l'amour

transfigurait.

--Au-dehors, dans ce silence relatif qu'avait signalé Pardaillan, une

voix rude retentissait:

--Ici, ces poutres!... Les arquebusiers, là, sur deux rangs! Et apprêtez

vos armes! Ici, les hallebardiers!

--Pardaillan, dit Huguette très doucement, laissez-moi mourir avec vous,

puisque je n'ai pu vivre avec vous. Mon pauvre coeur, depuis des années,

porte votre image. Je n'espérais pas votre amour. Je savais que vous

aviez donné toute votre pensée à une autre. Je savais que vous adoriez

Loïse morte comme vous l'aviez aimée vivante. Oh! non, je n'espérais

rien... Seulement, quand vous étiez là, je vous regardais, et cela

suffisait. C'était ma part de bonheur.

Pardaillan, tout pâle, écoutait la voix brisée de larmes qui lui

rapportait le premier aveu d'un amour qu'il connaissait depuis de

longues années.

Huguette, elle, n'écoutait que son coeur, qui enfin osait se révéler.

--Vous voyez, Pardaillan, que votre vie, c'était ma vie. S'il ne

s'agissait pour vous que de quelque méfait qui se paie par la prison, je

serais tranquille, car je me ferais forte de vous délivrer. Vous vivant,

même prisonnier, comme vous le fûtes jadis à la Bastille, je vivrais...

je me dirais: «Sûrement, il en sortira. S'il n'en trouve pas le moyen,

je le trouverai, moi!...

--Huguette, ma chère Huguette. c'est précisément de cela qu'il s'agit!

--Non, non, vous allez mourir, Pardaillan! Votre air et vos préparatifs

me disent assez que vous êtes décidé à vous faire tuer sur place.

--Décidé à me défendre, voilà tout. Mordieu, croyez-vous que ce soit

agréable d'aller à la Bastille?

--Non, Pardaillan! mais on sort de la Bastille, on ne sort pas du

tombeau...

--Hum!... on sort... on sort... pas toujours, ma chère!

--C'est donc bien grave ce que vous avez fait?

--Pas grave du tout. Comme je crois vous l'avoir dit, je n'ai rien fait,

moi. J'ai simplement empêché de faire. Mais, enfin, je vous avoue que

les huit ou dix mois de prison que j'ai mérités m'effraient, et j'aime

mieux risquer tout pour tout.

Pardaillan, en parlant de huit ou dix mois de prison qu'il redoutait,

était sublime.

--Risquer tout pour tout, reprit Huguette, c'est donc que vous allez

mourir. Pardaillan, laissez-moi mourir avec vous, car, si vous mourez,

je n'ai plus rien à faire dans la vie!

Les sanglots l'empêchèrent de continuer.

--Assez, Huguette, assez! dit Pardaillan d'une voix basse et tremblante.

Vous êtes celle que j'ai le plus aimée après le pauvre ange que j'ai

perdu... Vous êtes celle que choisirait mon coeur si ce coeur n'était

mort en même temps que Loïse... Vous ne mourrez pas... et je ne mourrai

pas!... Huguette, quand je me serai tiré de cette sotte affaire... nous

vieillirons ensemble en causant, les soirs d'hiver, de M. de Pardaillan,

mon père, qui vous aimait tant...

IL regarda Huguette à la dérobée. Elle ne pleurait plus, mais ses mains

jointes semblaient continuer une prière.

--O mon père, songea Pardaillan, et son front s'empourpra d'une flamme

d'orgueil et de sacrifice, ô mon père, vous qui m'avez appris comme il

faut se battre et comme il faut mourir, vous allez voir comme on se

rend!

A ce moment, il tira son épée et la brisa sur ses genoux.

--Que faites-vous? palpita Huguette.

Il prit sa dague et la jeta au loin en éclatant de rire.

--Vous le voyez, ma chère, je cède à vos bons conseils; je vais me

laisser arrêter. Pour quelques mois de prison, le jeu n'en vaudrait pas

la chandelle. Je veux vivre, Huguette!... Je veux vivre parce que vous

venez de me prouver que la vie peut être encore belle et douce pour

moi!... Attendez-moi donc paisible et confiante... je vous garantis que

je ne moisirai pas dans leur Bastille...

Alors, Pardaillan se mit à démolir l'échafaudage qu'il avait construit

devant la porte, et il ouvrait cette porte à l'instant où, dans la rue,

une immense clameur s'élevait:

«Guise! Guise! Vive le grand Henri!»

C'était Guise, en effet, qui, au milieu d'une magnifique escorte,

s'arrêtait devant le perron de la Devinière.

La porte s'ouvrit tout à coup, et Pardaillan parut sur le perron. Il se

tourna vers Huguette, souleva son chapeau d'un grand geste, et dit en

souriant:

--Au revoir, ma bonne hôtesse... à bientôt!...

Et, s'étant couvert, pâle et flamboyant, il se retourna vers la rue et

descendit le perron. Les gardes, les archers, les arquebusiers massés,

les gentilshommes à cheval. Guise au milieu d'eux, la foule aux

fenêtres, tout ce monde qui hurlait avait fait soudain silence.

On vit Pardaillan, avec ses vêtements déchirés et sanglants, descendre

le perron et s'avancer vers le duc de Guise. Alors on entendit sa voix

ferme, un peu ironique et encore voilée de pitié:

--Monseigneur, je me rends!...

Guise demeura une minute comme stupide. Pardaillan, là tête levée, le

regardait en face. Le duc jeta autour de lui des regards soupçonneux. Le

silence devint Effrayant.

--N'ayez pas peur. Monseigneur, il n'y a pas d'embuscade, dit alors

Pardaillan.

Et c'était si énorme, ce mot «N'ayez pas peur» dit par un homme seul,

blessé, désarmé, à un homme entouré de cinq cents gardes, que Guise

pâlit, comme si, pour la deuxième fois, cet homme l'eût souffleté. Il

fit un geste.

Aussitôt, Pardaillan fut entouré de gens d'armes. Et ce fut alors

seulement, lorsque le chevalier désarmé, blessé, seul, fut par surcroît

enveloppé d'un quadruple rang de gardes, ce fut alors que Guise parla:

--Vous vous rendez, monsieur! Que me disait-on, que vous étiez

invincible, un indomptable! Par ma foi, messieurs, je vous trouve

ridicule avec vos archers: pour prendre monsieur, il suffisait d'envoyer

un exempt...

Pardaillan se croisa les bras. Guise haussa les épaules.

--Allons, dit-il, j'étais venu pour voir un paladin... Gardes,

conduisez-le à la Bastille... je suis fort marri de m'être dérangé pour

ne voir qu'une figure de lâche.

Pardaillan se mit à sourire. Mais ce sourire était livide. Il étendit le

bras: du doigt, il désigna le visage du duc. Et, d'une voix très calme,

il dit:

--Je croyais me rendre au bourreau; je me suis trompé: je ne me suis

rendu qu'à Henri le Souffleté. Tenez-moi bien, Henri de Lorraine,

pendant que vous me tenez! Tuez-moi bien, pendant que vous pouvez

m'assassiner! Et, si vous croyez au Dieu à qui, voici seize ans, vous

avez offert vingt mille cadavres d'innocents, si vous croyez à ce Dieu

que vous allez prêchant, pour voler un trône, priez-le bien! Car, j'en

jure par le nom de mon père, si vous ne me tuez pas, je vous tuerai,

moi! Et ce mot que vous venez de me jeter, je le ramasse, et vous le

renfoncerai dans la gorge avec la pointe de ma dague!... Gardes, en

avant!...

Pardaillan se mit à marcher, entouré par les arquebusiers qu'il

paraissait conduire, tant ils avaient semblé obéir a son commandement.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 89 / 107 题