LE MARIAGE DE VIOLETTA (suite)

Arès le départ de Claude, le duc d'Angoulême était demeuré quelques

minutes pensif, sans pouvoir détacher son esprit de cette figure sombre

qui lui inspirait un indéfinissable sentiment et surtout une curiosité

frémissante pour le secret que Claude avait emporté.

Bientôt, la pensée de Charles prit un autre cours. L'amour, dans ce

qu'il a de pur, de généreux et d'enthousiaste, l'amour vibrait dans son

coeur et le faisait palpiter.

Quelques mois à peine le séparaient du bienheureux jour où Violetta lui

était apparue... où l'amour était né dans son coeur sous le premier

rayon de son regard.

Il se dirigea vers la chambre où était sa bien-aimée. Il entra.

Violetta, à sa vue, se leva, fit deux pas rapides vers lui et lui tendit

les mains en murmurant:

--Vous voici donc, mon cher seigneur... je vous attendais...

Elle était un peu pâle. Et, dans ses grands yeux fixés sur lui, elle

laissait éclater son amour et sa joie.

Charles, ébloui, saisit une main de Violetta et la porta à ses lèvres,

dans un geste plus courtois qu'ardent, mais qui lui permettait de cacher

son trouble. Alors, dans une inspiration soudaine, il la conduisit au

pied d'un grand portrait où souriait une femme aux traits empreints

d'une douceur mélancolique et, simplement, il dit:

--Ma mère...

Violetta leva les yeux vivement vers le portrait, joignit les mains et

dit:

--Comme elle est belle, mon cher seigneur! Comme elle doit être

bonne!... Et comme elle a dû vous aimer...

Avec l'infinie science de l'instinct, Violetta venait de résumer Marie

Touchet tout entière dans ces trois traits: la beauté, la bonté,

l'amour...

--Celui qu'elle aimait..., reprit Charles, ravi de la plus douce

émotion.

Et il conduisit Violetta au pied d'un autre portrait et dit:

--Mon père, le roi Charles IX. tel qu'il était deux ans avant sa mort...

Violetta considéra le portrait avec une remarquable attention, puis elle

murmura:

--Pauvre petit roi!...

Charles d'Angoulême tressaillit. Il n'était pas possible de trouver un

mot plus convenable pour traduire l'impression rendue par le peintre de

ce roi chétif, pâle, dans les yeux troubles duquel pointait déjà l'aube

livide des folies.

Ils causaient ainsi, sans émotion apparente, de choses qui ne se

rattachaient pas à leur amour. De leur amour, ils ne disaient pas un

mot. Mais toutes les paroles, tous les gestes de Charles, indiquaient

qu'il faisait entrer Violetta dans l'intimité de la maison, qu'elle

avait droit dès ce moment de faire partie de la famille.

Ils se regardaient en souriant. Et c'était une minute d'un charme

infini... Charles, tremblant, tira alors d'un bahut un écrin qui

contenait plusieurs bijoux, et notamment des bracelets et des bagues

enrichis de diamants. Parmi ces bagues, il en était une toute simple, en

or mat, qui portait une seule perle incrustée dans les dents du chaton

délicat, joyau fragile, d'une finesse admirable.

--Voici, dit-il alors, une bague que Charles IX a donnée à ma mère le

jour de ma naissance. Ma mère l'a retirée de son doigt lorsque je

l'ai quittée, et me l'a donnée en me disant que ce serait la bague de

fiançailles de celle que je choisirais pour épouse...

Alors, tout pâle, palpitant, il prit la bague et la passa au doigt de

Violetta en balbutiant:

--Voilà la bague de fiançailles que m'a donnée ma mère. Elle est à vous,

Violetta, et vous êtes ma douce fiancée, comme vous étiez l'élue de mon

coeur dès la minute où je vous vis pour la première fois...

Enivrés tous deux, extasiés et frémissants, leurs mains se cherchaient,

leurs regards s'enlaçaient, leurs bras, vaguement, s'ouvraient pour une

étreinte... A ce moment, on frappa à la porte. Presque aussitôt, un

serviteur familier du duc entra, et Charles courut au-devant de lui.

--C'est le prince Farnèse demanda-t-il ardemment.

--Non, monseigneur, mais un jeune gentilhomme qui vient de sa part,

ainsi que du chevalier de Pardaillan et de maître Claude...

--Mon père! murmura Violetta. Mon père est donc parti!...

Charles saisit la main de la jeune fille.

--Chère âme, dit-il, violemment ramené du rêve à la réalité, je vais

savoir où est votre père, et nous irons le rejoindre... ne craignez

rien... il nous attend...

Sur ces mots, il s'élança dans la grande salle où se tenait le jeune

gentilhomme annoncé et Violetta attendit, palpitante mais rassurée...

car que pouvait-elle craindre là où se trouvait celui qui était son

fiancé?...

Le jeune duc salua avec politesse celui qu'il pouvait considérer comme

un ami. Le messager s'inclina et demanda:

--C'est bien à Monseigneur Charles de Valois, comte d'Auvergne et duc

d'Angoulême que j'ai l'honneur de parler?

--Une femme! murmura Charles. Oui... monsieur, répondit-il en appuyant

sur ce dernier mot.

--Monseigneur, reprit la Fausta, mon nom ne vous apprendrait rien. C'est

le nom d'une pauvre femme trahie, trompée, bafouée, réduite au désespoir

par l'homme qui règne en ce moment sur Paris...

--Le duc de Guise!

--Oui. Et c'est pour me venger de lui, du moins je l'espère, que j'ai

pris ce costume qui m'a permis d'entrer dans Paris et de m'y mouvoir

à l'aise. Ce que je vous en dis, c'est seulement pour m'excuser de

demeurer simplement pour vous la messagère de vos amis.

--Oh! madame, il n'est pas besoin d'excuse. Je serais indigne du nom que

je porte si, en vous demandant votre nom, je jetais une seule inquiétude

dans votre esprit. Votre cause d'ailleurs m'est sympathique, puisque

vous aussi vous êtes une victime de Guise.

--Ne parlons donc plus de cet homme, dit Fausta en prenant place dans

le fauteuil que lui désignait Charles, et venons-en au message que j'ai

accepté de vous transmettre.

La position de Fausta était périlleuse. Elle savait peu de choses. Et ce

qu'elle ne savait pas, il fallait obliger Charles à le dire lui-même.

--Monseigneur, dit-elle, permettez-moi une question. Vos trois amis

m'ont paru s'inquiéter fort d'un détail auquel en ma qualité de femme...

qui a aimé et souffert... je me suis vivement intéressée. La jeune

fille, qu'ils nommaient Violetta, est-elle encore ici, dans cet hôtel?

--Elle y est, dit Charles sans aucun soupçon.

--Loué soit le seigneur! M. de Pardaillan sera bien heureux. Car c'est

lui surtout qui m'a semblé inquiet... Sans doute il aime cette jeune

fille?... dit-elle.

--Pardaillan aime sans doute Violetta, fit Charles en souriant. Mais,

s'il vous a paru si inquiet, je reconnais là sa généreuse amitié. Car

Violetta, madame, c'est ma fiancée, et, moi, j'ai le bonheur d'être

l'ami du chevalier.

A ces mots, Fausta hocha la tête en signe de sympathie. Mais sans doute

elle dut faire un terrible effort pour ne laisser échapper ni un mot, ni

un cri, ni un geste, car, sous son masque, elle devint très pâle.

Ce qu'elle venait d'apprendre la bouleversait. C'était le renversement

immédiat de toute sa pensée et de tout son sentiment. Violetta n'était

pas l'amante de Pardaillan! Violetta était la fiancée de Charles

d'Angoulême!...

Pour dire quelque chose, pour gagner du temps et tâcher de voir clair en

elle-même, elle reprit:

--Je ne m'étonne plus maintenant de l'intérêt que semblait témoigner M.

de Pardaillan à cette jeune fille... Ce gentilhomme paraît avoir pour

vous une immense affection...

--Oui, dit Charles attendri; Pardaillan est mon ami, il est dans ma vie

comme un dieu tutélaire. Je lui dois mes joies les plus précieuses... Si

j'ai retrouvé celle que j'aime, si elle n'est pas morte, c'est encore à

lui que je le dois...

--Quoi! s'écria Fausta, cette pauvre enfant s'est donc trouvée en danger

de mort?...

La question était si naturelle que Charles se mit à faire le récit

des événements de la place de Grève, en insistant, bien entendu, sur

l'héroïsme du chevalier de Pardaillan.

Fausta, tout en l'écoutant avec attention, faisait son plan et décidait

du sort de Violetta.

La tuer?... A quoi bon maintenant?... Écarter à tout jamais Violetta du

duc de Guise, cela suffisait. Et la situation s'éclaircissait ainsi:

Pardaillan était pris ou allait l'être. Farnèse et Claude étaient

ses prisonniers et, dès le soir même, le tribunal secret allait les

condamner à mort. Il ne s'agissait donc que de s'emparer du duc

d'Angoulême et d'éloigner Violetta. C'est sur ce double problème que se

concentra toute la force de calcul et de volonté de la Fausta.

Lorsque Charles eut achevé son récit ému, elle reprit:

--Je comprends tout maintenant. Ces gentilshommes, dans leur hâte, n'ont

pu me donner que des renseignements incomplets. Et je ne comprenais pas

bien le mystérieux rendez-vous qu'ils assignaient.

--Un rendez-vous? fit Charles étonné.

--Je vois qu'il faut que je vous raconte les choses de point en point.

Comme je vous l'ai dit, monseigneur, surveillée, traquée, je suis entrée

dans Paris à la faveur de ce déguisement. Pour tout vous dire d'un mot,

je suis de la religion... ce qu'ils nomment une huguenote...

--En ce cas, madame, dit-il, je vous engage vivement à bien vous cacher:

on tue, on pend, on brûle dans Paris...

--Je le sais, dit Fausta, sur un ton d'amertume admirable de naturel et

d'émotion. Venue pour l'accomplissement d'une mission difficile, je

pris ce déguisement, je descendis dans une simple auberge située rue

Saint-Denis... l'auberge de la Devinière. J'y passai la nuit fort

tranquille. La matinée s'écoula sans incident. J'allai donc sortir,

tantôt, lorsque, soudain, la rue se remplit de rumeurs. On criait

à mort! Tout à coup, un homme aux vêtements déchirés pénétra dans

l'auberge et, presque aussitôt, une troupe de cavaliers passa dans la

rue comme une trombe.

--C'était Pardaillan! haleta Charles. Il est sauvé?...

--Parfaitement sauvé, rassurez-vous. Ce gentilhomme, comme je le sus

bientôt, c'était en effet le chevalier de Pardaillan. Je le pris pour un

huguenot, Et, ouvrant la porte d'un cabinet où je me trouvais, je lui

fis signe de s'y réfugier. Il vint à moi non comme quelqu'un qui se

cache, mais avec un air paisible.

--Comme je le reconnais bien là!...

--Je lui demandai s'il était de la religion. Alors il me dit son nom

sans m'expliquer les motifs pour lesquels on le poursuivait. Alors je

m'employai de mon mieux à laver et panser ses blessures. Deux heures se

passèrent ainsi lorsque, par la porte vitrée du cabinet, il vit entrer

dans la salle deux hommes que je ne connaissais pas. Il leur fit signe.

Ils vinrent. Et, chose étrange, il se nomma, il vous nomma, comme si ces

deux hommes ne l'eussent pas connu. C'était, comme je le sus presque

aussitôt, le prince Farnèse et un bourgeois nommé maître Claude.

--Ils ne le connaissent pas, en effet, et l'un d'eux ne l'a vu que

quelques instants... Continuez, madame...

--Alors eut lieu entre eux un assez long entretien où il fut question

de vous et de la jeune fille. Le bourgeois... raconta qu'il était sorti

d'ici, de votre hôtel, pour aller chercher le prince Farnèse...

--C'est vrai! s'écria Charles fort intéressé.

--Et qu'il l'avait trouvé, continua celle-ci. Il ajouta que tous deux se

mettaient en route pour venir rue des Barrés, mais que, maître Claude

ayant été reconnu par des gardes du duc de Guise, ils avaient dû

fuir. Ils s'étaient jetés dans la rue Saint-Denis et étaient entrés à

l'auberge de la Devinière pour y attendre que l'émotion populaire fût

calmée...

--Je vais les rejoindre! s'écria Charles en se levant.

--Gardez-vous-en bien, dit Fausta. Attendez la fin de mon message...

Alors, celui qui s'appelait maître Claude commença un long récit. Mais

j'entendais qu'il s'agissait de vous et le mot mariage frappa plusieurs

fois mes oreilles... Ce récit, le prince Farnèse et le chevalier de

Pardaillan l'écoutèrent avec une égale émotion... Enfin, le bourgeois,

maître Claude, alla examiner la rue et revint en disant qu'elle était

pleine de furieux dont on entendait les cris et qu'ils commençaient à

fouiller les maisons. Le chevalier de Pardaillan proposa de sortir par

une porte de derrière. Mais où aller ensuite? C'est alors, monseigneur,

que je proposai à ces trois hommes, dont la situation m'avait émue, de

se retirer dans l'hôtel de l'un de mes amis, situé tout proche, «Oui,

dit le prince Farnèse, mais comment prévenir le fiancé de ma fille?»

Ces derniers mots étaient un chef-d'oeuvre de ruse. Sachant ce qu'il

savait maintenant, Charles les trouva si naturels qu'il ne songea même

pas à s'étonner. Fausta, voyant la confiance du duc, continua:

--Lorsque le prince Farnèse eut parlé de la nécessité de vous prévenir,

je m'avançai et me proposai comme messagère.

--Ah! madame, s'écria Charles en saisissant une main de Fausta et en la

portant à ses lèvres, tout à l'heure, je voulais respecter votre secret.

Maintenant je vous supplie de me dire à qui je suis redevable d'un si

grand service...

Fausta secoua la tête avec mélancolie.

--Ce que j'ai fait est vraiment peu de chose, dit-elle, et ne mérite pas

votre gratitude... Pour revenir à l'objet de mon message, il fut convenu

que les trois hommes se réfugieraient dans l'hôtel que je leur indiquais

et qu'ils attendraient la nuit pour en sortir. Quant à moi, le chevalier

de Pardaillan m'indiqua exactement la situation de votre hôtel et me

dit de m'annoncer comme venant de la part du prince Farnèse, de maître

Claude et de M. de Pardaillan. C'est ce que j'ai fait... Alors, nous

sortîmes tous par une porte détournée. Je les conduisis à l'hôtel de mon

ami où ils sont en sûreté et d'où ils ne sortiront que ce soir à onze

heures. Voici exactement ce que me dit le chevalier de Pardaillan: «Pour

Dieu! madame, suppliez le duc d'Angoulême de ne pas bouger avant cette

nuit!...» Au moment où j'allais m'éloigner, le prince Farnèse me

remercia, puis ajouta ces paroles que je vous transmets:

«Ce soir, à minuit, nous attendrons le duc et ma fille dans l'église

Saint-Paul. Qu'il ne s'inquiète de rien! Tout sera prêt.»

--Dans l'église Saint-Paul! fit Charles enivré, je comprends...

je comprends tout! Ce soir à minuit, en l'église Saint-Paul, avec

Violetta... j'y serai!...

Fausta se leva et dit d'un accent pénétré:

--Il me reste, monseigneur, à vous souhaiter tout le bonheur que vous

méritez, fit Fausta d'un air pénétré.

--Comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous! murmura Charles.

Fausta parut hésiter quelques instants, comme si elle eût éprouvé une

violente émotion... Elle répondit soudain:

--En recommandant à la duchesse d'Angoulême de prier parfois pour mon

mari... Agrippa, baron d'Aubigné...[1]

En même temps elle s'avança rapidement vers la porte.

--La baronne d'Aubigné! avait murmuré Charles. Ah! je comprends

maintenant qu'elle taise son nom! Noble coeur, ne crains rien de moi!

[Note 1: Agrippa d'Aubigné, huguenot militant, et l'un des plus

fidèles capitaines de Henri de Béarn, était connu pour un redoutable

conspirateur, et sa tête était mise à prix par les chefs de la Ligue

catholique triomphante à Paris.]

Quelques instants plus tard, la Fausta, au pas paisible de son cheval,

et suivie à distance par son laquais, disparaissait au tournant de

la rue et murmurait avec un sourire qui découvrit ses petites dents

féroces:

--Maintenant, il ne me reste plus qu'à marier Violetta...

Charles, le coeur bondissant, courut retrouver Violetta, et lui prenant

la main:

--Chère âme, ce soir, nous serons unis à jamais ce soir, vous serez

duchesse d'Angoulême...

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 85 / 107 题