Revenons en arrière, c'est-à-dire au moment même où Claude fut arrêté
dans le logis de la Grève. Nous suivrons l'espion qui, depuis la rue des
Barrés, s'était attaché aux pas de l'ancien bourreau.
Lorsque Claude eut été solidement lié et mis dans l'impossibilité
de faire un seul mouvement, cet homme, cet espion, sortit du logis,
s'élança rapidement vers le palais de Fausta, et, ayant été aussitôt
introduit auprès d'elle, lui rendit compte de l'arrestation.
Fausta tenait donc en son pouvoir à la fois Farnèse et Claude,--les deux
pères de Violetta, Mais ce que voulait surtout Fausta, c'était reprendre
Violetta elle-même. Elle interrogea donc l'espion.
De l'ensemble des réponses de l'espion, et bien que celui-ci n'eût
rien vu que Claude, il résulta dans l'esprit de Fausta que Violetta se
trouvait dans l'hôtel de la rue des Barrés. Fausta, d'un geste, renvoya
alors l'espion et se mit à réfléchir, avec qui la jeune fille se
trouvait-elle, avec Pardaillan, sans aucun doute!
Il ne restait donc qu'à marcher à la rue des Barrès avec, des forces
suffisantes pour s'emparer de Pardaillan et de son amante.
Fausta, une fois sa résolution prise, n'en remettait jamais l'exécution.
Elle frappa donc pour donner des ordres. Le valet qui entra tenait un
plateau d'or à la main. Sur le plateau il y avait une lettre.
--Un gentilhomme de Mgr de Guise, dit le valet en fléchissant le genou,
vient d'apporter cette missive. Il attend.
Fausta prit la lettre, la décacheta, la lut et tressaillit. Voici ce
quelle venait de lire;
«Madame, nous tenons le damné Pardaillan. Il est en l'auberge de la
Devinière, sise rue Saint-Denis. que nous cernons de toutes parts.
La bête est prise au piège, et j'ai pensé qu'il vous serait agréable
d'assister à l'hallali. Je vous envoie donc un de mes fidèles, le sire
de Maurevert, qui se mettra à vos ordres pour vous conduire sur le
terrain de chasse.
La lettre n'était ni signée ni scellée. Mais Fausta reconnut l'écriture
de Guise.
--Faites entrer ce gentilhomme, dit-elle.
Les déductions de Fausta se trouvaient bouleversées: Pardaillan n'était
pas rue des Barrés avec Violetta. Pardaillan était cerné rue Saint-Denis
par les hommes de Guise.
A ce moment, Maurevert entra. Et comme il savait qu'il était envoyé à
une princesse, il ne put retenir un geste d'étonnement en voyant un page
au pourpoint armorié de l'écu de Lorraine, là où il s'attendait à voir
une femme. Fausta, en effet, ne s'était pas encore dévêtue du costume de
page qu'elle avait pris pour aller sur la Grève.
--Monsieur, dit-elle, vous m'êtes envoyé par le duc de Guise?
--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant avec un sourire; car, dans
son esprit, cette femme habillée en page ne pouvait qu'être l'une des
nombreuses amies de Guise.
--Madame, continua-t-il, mon seigneur duc m'envoie pour vous confirmer
la nouvelle incluse dans son message. A savoir que le sire de Pardaillan
va être pris comme un renard au gîte. S'il vous convient d'assister à
cette partie de plaisir, veuillez me suivre, madame, sans retard. Car
j'ai un certain intérêt à être moi-même présent à l'opération.
Fausta, depuis l'entrée de Maurevert, employait toutes les ressources de
son esprit à jauger l'homme, à son geste, à sa voix. Lorsque Maurevert
eut achevé de parler, elle comprit qu'une haine dévorante poussait cet
homme qui dès lors cessait d'être à ses yeux un banal messager.
--Monsieur de Maurevert, fit-elle tout à coup avec un de ces sourires
qui faisaient frissonner, j'ai non moins de hâte que vous de me rendre
auprès du duc de Guise...
--Partons donc...
--Un instant. Je veux vous dire la cause de ma hâte, espérant que vous
m'aiderez dans mon projet. Je veux que vous demandiez pour moi une grâce
à M. de Guise. Sûrement, il ne me la refusera pas.
--Et quelle est cette grâce? fit Maurevert en tordant sa moustache avec
une fébrile impatience.
--Pas grand-chose, dit Fausta: la vie et la liberté de M. de
Pardaillan...
Maurevert bondit.
--Voilà ce que vous voulez que je demande au duc? fit-il d'une voix
altérée. Voilà près de dix-huit ans que je connais... Pardaillan. Et
voilà dix-huit ans, madame, que j'attends une occasion pareille à celle
de ce jour. Si mon père faisait un geste pour sauver Pardaillan,
je tuerais mon père. Si le duc de Guise vous accordait la grâce de
Pardaillan, je tuerais le duc, quitte à être déchiré sur place par
ses gardes! Si vous demandiez cette grâce devant moi, je vous tuerais
vous-même!...
En disant ces mots, Maurevert, la main crispée sur le manche de sa
dague, paraissait en effet prêt à se ruer sur Fausta. Pourtant il reprit
rapidement son sang-froid, et s'inclinant:
--Adieu, madame. Pardonnez-moi de ne pouvoir vous escorter, sachant ce
que vous allez demander...
--Je le demanderai pourtant, dit Fausta en se levant.
--Heureusement, je n'en serai pas réduit au meurtre d'une aussi belle
créature que vous êtes, madame, car je crois que le duc lui-même vous
tuerait de ses mains, quelque regret qu'il en puisse éprouver ensuite,
plutôt que de vous accorder la vie et la liberté de son plus mortel
ennemi.
--Il me l'accordera pourtant! dit Fausta avec cet accent d'irrésistible
autorité qui courbait devant elle les fronts les plus orgueilleux. Je
parle ainsi, parce que, si vous obéissez à Guise, si Paris obéit à
Guise, c'est à moi que Guise obéit! Parce que je suis celle qui a
révolutionné le royaume et chassé Henri III! Celle qui échafaude le
trône de votre roi de demain; parce que je suis celle qui est envoyée
pour rétablir l'ancien ordre des choses, parce que je suis Fausta!...
--Fausta! murmura Maurevert en frissonnant.
Et, dans son esprit éperdu, s'évoqua la mystérieuse légende de puissance
infinie qui escortait ce nom comme l'éclair escorte la foudre. Ce nom
chuchoté avec terreur dans l'entourage du duc, ce nom qui faisait pâlir
Guise lui-même, frappa Maurevert d'une sorte d'effroi superstitieux.
Il jeta un rapide regard sur cette femme. Ses genoux se plièrent. Il se
prosterna. Fausta dédaigna ce triomphe.
--Maurevert, dit-elle d'une voix calmée, je connais ta haine contre
Pardaillan. Et, maintenant que tu sais qui je suis, je te demande:
Veux-tu me donner la vie et la liberté de cet homme?...
Un vertige s'empara de Maurevert. L'idée lui vint de se ruer sur Fausta,
de la frapper à mort... mais, derrière ces portes, il devina les gardes
qui veillaient, prêts à accourir au premier cri. Il poussa un rauque
soupir et, convenant aussitôt avec lui-même de remettre sa vengeance à
plus tard, il murmura:
--Que votre volonté soit faite!... Ma haine était toute ma vie: je
remets ma vie entre vos mains...
Fausta, alors, invita Maurevert à s'asseoir en lui désignant un siège.
«Voilà un homme qui est sur le point de me haïr, songea Fausta; et
il faut que, dans un instant, il soit prêt à m'adorer. Monsieur de
Maurevert, reprit-elle tout haut, en me faisant le sacrifice volontaire
de votre haine, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance. Je veux
vous offrir une récompense digne de vous. Tout d'abord, sachez que votre
haine aura toute satisfaction.
--Que voulez-vous dire? s'écria ardemment Maurevert.
--Que Pardaillan mourra! Que non seulement je ne demanderai pas sa grâce
au duc, mais encore que je vous le livrerai, à vous, dès qu'il sera
pris!
Maurevert étouffa un rugissement.
--Madame, fit-il, tout à l'heure je vous ai dit que je remettais ma
vie entre vos mains; maintenant je vous dis que, le jour où vous me
demanderez cette vie, vous me trouverez prêt à mourir pour vous...
«Maintenant il est à moi! songea Fausta. On obtient donc tout de la
haine et rien de l'amour des hommes! Monsieur de Maurevert, reprit-elle
gravement, je retiens vos paroles et m'en souviendrai dans l'occasion.
--Que cette occasion vienne donc, et vous me verrez à l'oeuvre. Mais,
madame, ne vous semble-t-il pas qu'il est temps pour moi de rejoindre le
duc de Guise?...
--Ne craignez rien. Aucune tentative ne sera commencée contre l'auberge
de la Devinière sans mon ordre. Et c'est vous qui porterez l'ordre.
Maintenant, écoutez-moi. Je sais que vous êtes pauvre. Je sais que
le duc compte assez sur votre fidélité pour ne vous réserver que des
emplois subalternes. Voulez-vous devenir riche? Voulez-vous acquérir à
la fois l'argent et la haute situation à laquelle votre esprit libre
peut prétendre?... Cent mille livres vous sont assurées dès demain si
vous m'obéissez; et, dans l'avenir, un emploi important à la cour de
France, quelque chose, par exemple, comme la capitainerie générale des
gardes.
--Que faut-il faire? palpita Maurevert ébloui, subjugué...
Vous le saurez ce soir. Soyez ici à onze heures. Maintenant vous pouvez
aller rejoindre le duc. Voici mes ordres en ce qui concerne votre
ennemi... Pardaillan: le prendre vivant et le conduire à la Bastille
Saint-Antoine. Ajoutez que je veux être prévenue dès que l'homme sera
capturé.
--Vous serez prévenue par moi-même, dit Maurevert qui s'inclina, tout
étourdi de ce qui lui arrivait.
Fausta fit un geste de hautaine bienveillance, et Maurevert,
s'éloignant, sortit de la maison et reprit en toute hâte le chemin de
la rue Saint-Denis. Quant à Fausta, si elle avait semblé conduire
toute cette scène sans effort apparent, l'effort n'en était pas moins
considérable, car, après le départ de Maurevert elle pencha la tête et
la laissa tomber dans une de ses mains comme si elle eût été un moment
accablée du poids de ses pensées.
«Pardaillan est pris, murmura-t-elle. Pris!... Conduit à la Bastille!...
Est-ce de la joie ou de la terreur qui fait palpiter mon sein?...
Pardaillan mourra sans que je l'aie revu...»
Et, secouant la tête comme pour se débarrasser dune pensée qui la gênait
à ce moment, car elle avait une admirable méthode de travail dans ses
conceptions:
«Mais qui se trouve, alors, dans l'hôtel de la rue des Barrés?... Où est
Violetta?...»
Ayant ainsi parlé, son visage un instant bouleversé par la passion
reprit toute sa sincérité. Elle appela ses femmes qui lui apportèrent un
costume de gentilhomme qu'elle revêtit, mit un masque de velours noir
sur son visage, et bientôt, montant à cheval elle prit le chemin de la
rue des Barrés, escortée d'un seul domestique.
Ce domestique, c'était l'espion qui avait suivi maître Claude.
Lorsqu'ils furent arrivés rue des Barrés, l'espion prit les devants et
s'arrêta devant l'hôtel d'où il avait vu sortir Claude. Fausta mit pied
à terre et souleva elle-même le marteau. Au bout de quelques instants,
le guichet de la porte s'ouvrit. Une figure d'homme parut derrière le
guichet.
--Que voulez-vous? demanda l'homme qui jeta dans la rue un regard rapide
et soupçonneux.
Fausta répondit:
--Je viens de la part de M. le chevalier de Pardaillan, de maître Claude
et de Mgr Farnèse.
A peine Fausta eut-elle parlé que la porte s'ouvrit précipitamment et
l'homme dit:
--Entrez, monseigneur vous attend...
--Monseigneur! songea Fausta en tressaillant.
Et elle entra sans hésitation apparente; mais sa main s'assura que la
dague et le pistolet passés à sa ceinture pouvaient être facilement et
rapidement saisis.
--Venez, venez, monsieur! dit le serviteur.
Si vite que Fausta eût traversé l'antichambre, elle n'en étudia pas
moins d'un regard l'ensemble des choses qui l'entouraient. Sur un
panneau de mur, elle vit un portrait de jeune femme d'une délicate et
mélancolique beauté. Au-dessous du portrait, une tapisserie portait en
broderie d'or cette devise qui se répétait sur d'autres panneaux: «Je
charme tout.»
«Marie Touchet! La maîtresse du roi Charles IX!...»
Fausta sourit et murmura:
«Je suis dans l'hôtel de Marie Touchet!... Et l'ami de Pardaillan...
celui à qui Violetta a été confiée... c'est celui qui a insulté Guise
sur la place de Grève... c'est Charles de Valois, duc d'Angoulême... et
le voici...»
En effet, à ce moment, une porte s'ouvrait et Charles d'Angoulême
s'avançait rapidement:
--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il avec émotion, vous qui venez
au nom de trois hommes qui, en cette heure, occupent ma pensée tout
entière...