Le prince Farnèse, en s'appuyant à la fenêtre du logis de la place de
Grève, assista; pétrifie, au terrible spectacle que nous avons essayé de
peindre.
Violetta était sauvée!... Violetta avait disparu, emportée au galop par
ses sauveurs!...
Ces sauveurs, Farnèse les avait reconnus. C'était ces hommes à qui il
avait parlé dans le vieux pavillon de l'abbaye de Montmartre, lorsque la
subtile et perverse diplomatie de Fausta l'avait si soudainement remis
en présence de la bohémienne Saïzuma... de Léonore de Montaigues... de
celle qu'il croyait morte...
Lorsque Farnèse vit que sa fille était sauvée, il poussa un rauque
soupir de joie surhumaine et, pour la première fois depuis seize
mortelles années qu'il venait de vivre, un rayon d'espoir tomba dans ce
coeur damné.
En quelques secondes, un plan s'échafauda dans son esprit. Par les
deux sauveteurs, retrouver Léonore, et, en lui ramenant Violetta... sa
fille... se faire pardonner le formidable passé!...
Oh! revoir Léonore! Les emporter toutes deux... elle et sa fille!...
Déchirer cette robe de cardinal dont la pourpre lui apparaissait faite
de sang!... S'en aller dans quelque pays lointain... retrouver le
bonheur et l'amour!...
C'est toute cette vision qui enfiévrait le cardinal à ce moment même où
Fausta descendait de l'estrade, rugissante de sa nouvelle défaite, mais
où, conservant ce merveilleux sang-froid qui ne l'abandonnait jamais,
elle donnait rapidement deux ordres.
L'un de ces ordres concernait le logis où se trouvait Farnèse. Quant à
l'autre, nous en verrons l'exécution tout à l'heure.
Lorsque le prince cardinal eut vu disparaître le cheval qui emportait
Charles et Violetta, il se retourna, après avoir machinalement fermé
la fenêtre. Il fallait agir vite. Nul doute, en effet, que Fausta ne
cherchât à s'emparer de Violetta. Alors il regretta amèrement de ne pas
avoir tué cette femme lorsqu'il la tenait dans le pavillon de l'abbaye.
En songeant à ces choses, Farnèse descendit lentement l'escalier. Le
serviteur, vêtu de noir, qui avait fait entrer Belgodère, se présenta
pour lui ouvrir la porte.
--Si on vient me chercher de la part de la Souveraine, lui dit-il, vous
répondrez que je suis sorti d'ici en disant que je quitte Paris pour
regagner l'Italie.
--Bien, monseigneur! dit le laquais qui, en même temps, ouvrit
rapidement une porte qui donnait sur une sorte de loge qu'il occupait.
Au même instant, de cette loge, s'élancèrent cinq ou six hommes qui se
jetèrent sur Farnèse. En un clin d'oeil, il fut désarmé.
--Farnèse, livide, dit à celui qui venait de le désarmer:
--Comte, dit-il, nous suivons le même chemin depuis trois ans; je sais
donc que vous accomplirez dans foute leur rigueur les ordres que vous
avez reçus. Un mot seulement: puis-je vous prier de me conduire le plus
tôt possible à... celle qui vous a envoyé?
--Monseigneur, dit celui qu'on venait d'appeler comte, votre prière sera
d'autant mieux accueillie que nous devons vous conduire à l'instant même
au palais de la Cité.
Ils se mirent en route, le cardinal au milieu d'eux.
Vingt minutes plus tard, la petite troupe entrait dans la maison de
Fausta. Le cardinal fut introduit dans une pièce dont la porte de chêne
était garnie de ferrures solides.
Il demanda à être conduit aussitôt auprès de Fausta. Mais, pour toute
réponse, l'homme qui l'avait conduit jusqu'à cette chambre referma la
porte et poussa les verrous. Farnèse tomba sur un siège et murmura:
«Qui sait s'il ne vaut pas mieux que je meure enfin! La malédiction de
Notre-Dame pèse sur moi, et tout ce que je touche est maudit... Mais
mourir sans avoir frappé l'infernale Fausta!... O Claude! Claude! que
fais-tu?...»
Ce que faisait Claude?... Il s'était élancé vers le point où il avait vu
galoper Charles d'Angoulême emportant Violetta. Il passa en bondissant
près de l'estrade.
Fausta le vit sans doute!... Elle devina ce qu'il allait faire!... et
dit quelques mots à un homme qui se trouvait près d'elle, et cet homme
se mit à courir derrière Claude.
Claude, l'un des premiers, saisit la bride de l'un de ces chevaux qui
couraient en tous sens. Il sauta dessus et se trouva faire partie, pour
ainsi dire, du peloton de cavaliers qui se lançait à la poursuite de
Pardaillan. Seulement, lorsque Pardaillan tourna, Claude ne suivit
pas le peloton. Il s'élança ventre à terre dans la même direction que
Charles d'Angoulême, qu'il voyait disparaître au loin. Celui-ci se
croyait poursuivi.
Lorsqu'il s'arrêta, haletant, devant son hôtel, l'hôtel de Marie
Touchet, il sauta à terre, saisit Violetta dans ses bras, et heurta le
marteau avec une telle frénésie que les serviteurs accoururent affolés;
la porte ouverte, Charles déposa dans l'antichambre Violetta évanouie...
A ce moment, Claude arrivait à fond de train et s'arrêtait devant la
porte. Charles s'élança au-dehors et braqua son pistolet sur Claude. A
l'instant même où il tirait, son bras dévia; la balle se perdit dans
les airs; Charles se sentit étreint par deux bras de femme, et une voix
balbutia à son oreille:
--Mon père! C'est mon père que vous tuez!...
Le jeune duc poussa un cri et jeta un regard de terreur sur Claude. Et,
le voyant debout, tout pâle dans la fumée, il s'élança, lui saisit les
deux mains:
--Entrez... entrez, ô vous qu'elle appelle son père... pardonnez... j'ai
cru que vous nous poursuiviez...
Quelques instants plus tard, Charles d'Angoulême et Violetta, réunis
dans les bras de Claude, mêlaient leurs sourires et leurs larmes. Le
bourreau sanglotait doucement.
«Monsieur, fit alors le jeune homme tandis qu'il souriait à Violetta,
notre situation est bien simple: j'aime cet ange dont vous avez le
bonheur d'être le père. Il faut donc que vous sachiez qui je suis. Je
m'appelle Charles, duc d'Angoulême. Ma mère s'appelle Mme Marie Touchet,
et mon père s'appelait Charles IX...
--Le fils du roi! murmura Violetta ravie.
Au fond de cette rue paisible, les clameurs mortelles n'arrivaient pas.
Dans cette salle aux beaux meubles luisants, aux tapisseries anciennes,
régnait un calme infini. Charles d'Angoulême, cependant, reprenait:
--Vous savez maintenant qui je suis... je serais bien heureux, en cette
minute la plus heureuse de ma vie, de savoir qui est le père de celle
que j'aime...
Claude, qui contemplait Violetta, releva lentement la tête. Les larmes
de bonheur qui coulaient sur ses joues se figèrent au bord de ses yeux
hagards.
Qui je suis? fit-il d'une voix étranglée.
En même temps, d'un geste instinctif, il retira sa main que Charles
avait prise. Cette main... cette main homicide... cette main rouge de
sang...!
Violetta pâlit affreusement. Elle avait compris, elle!...
--Père! oh! mon bon père Claude! balbutia-t-elle. Et cette parole était
adorable! cette parole où elle reconnaissait le bourreau pour son père
en une pareille seconde!...
--Non, non! répéta Claude. Vous n'avez pas eu tort de me demander qui je
suis. Il faut que vous sachiez ce que je ne suis pas. Monseigneur duc,
je ne suis pas le père de cette enfant!...
--Père! père! cria Violetta d'une voix déchirante, vous m'avez déjà dit
cela! Eh bien moi, quoi qu'il arrive, je déclare que vous êtes mon père,
et que je n'en ai jamais eu d'autre que vous!...
Tandis que Charles demeurait stupéfait, bouleversé, Claude souleva
Violetta dans ses bras, la serra un instant, avec un rauque sanglot, sur
sa vaste poitrine, et l'emporta dans la pièce voisine où il la déposa
dans un fauteuil.
--Ne bouge pas, fit-il, ne crains rien... ton vieux papa Claude
arrangera tout. Tu l'épouseras, le fils du roi!... bientôt tu seras
madame la duchesse d'Angoulême...
Alors il revint dans la salle ou il avait laissé Charles, et se mit à
marcher de long en large, pensif.
--Monsieur, fit-il en s'arrêtant tout à coup, comme je vous le disais,
je ne suis pas le père de Violetta. Je l'ai seulement élevée. Il
importe donc assez peu que vous sachiez ce que j'ai été. Je vous dirai
simplement que mon nom est maître Claude, et que je suis bourgeois de
Paris. Ce qui importe, reprit-il en faisant un effort, c'est que je ne
suis pas le père de celle que vous aimez. Violetta est la fille de Mgr
Farnèse et de la très noble demoiselle Léonore de Montaigues.
--Cet homme que j'ai vu dans le pavillon de l'abbaye?...
--Oui, c'est lui!...
--Où et quand pourrai-je revoir le prince Farnèse?
--Je sais où le trouver.
--Eh bien, faites donc en sorte que je puisse le voir au plus tôt.
Une sorte de gêne, une sourde contrainte régnait maintenant entre les
deux hommes.
--Le prince Farnèse, reprit Claude, est le seul qui puisse décider du
sort de Violetta; je ne suis rien pour elle... je voudrais que vous
soyez bien pénétré de cette vérité...
--Je le suis, dit Charles sourdement.
--Bien! continua Claude en pâlissant. Étant donné que je ne suis rien
pour Violetta, qu'elle n'est rien pour moi, le mieux c'est que vous
soyez, dès aujourd'hui, en communication avec le prince Farnèse... le
père de Violetta.
--C'est mon avis, dit Charles.
L'ancien bourreau baissa la tête. Il demeurait là, abîmé dans une sombre
méditation.
Le jeune homme le considérait avec une angoisse croissante. Des
soupçons, d'autant plus poignants qu'ils étaient plus imprécis,
l'envahissaient. Comment se faisait-il que ce Claude s'enfermât en une
attitude équivoque? Qui était-il? Quelle tache son contact avait-il
jetée sur Violetta? Au moment où il se posa ces questions, Charles vit
une telle douleur sur le visage de Claude que ses soupçons s'évanouirent
pour un instant, et, entraîné par une instinctive pitié, il s'écria:
--Nous ne pouvons nous quitter ainsi! Monsieur, au nom de celle que nous
aimons tous deux, je vous somme de me dire qui vous êtes!...
--Ne vous l'ai-je pas dit? fit le bourreau d'une voix tremblante, je
suis un bourgeois de Paris, et je m'appelle Claude... Voilà tout!
--Non! ce n'est pas tout!... Ce secret... ce secret qui est dans votre
vie, je veux le savoir à présent...
--Ce secret! balbutia Claude. Écoutez, monseigneur. Je vous ai dit que
Violetta elle-même vous le révélerait. Le prince Farnèse... le père
de l'enfant que vous allez voir tout à l'heure vous donnera sur la
naissance de celle que vous aimez les explications nécessaires...
Monseigneur, jurez-moi de ne jamais parler de moi au prince Farnèse!...
--Eh bien, soit!
--Adieu donc. Dans une heure le prince Farnèse sera ici... Cependant...
s'il survenait quelque chose... n'importe quoi où vous pensiez que je
puisse être utile à l'enfant, il y a dans la Cité, vers le milieu de la
rue de la Calandre, une maison autour de laquelle l'herbe pousse, une
maison basse et isolée des autres dont la porte et les fenêtres sont
toujours fermées. De nuit ou de jour, tant que vous serez encore à Paris
si vous avez besoin d'aide, venez frapper à la porte de cette maison...
Un dernier mot: quand partirez-vous?
--Demain à la pointe du jour.
--Par quelle porte?
--Je passerai rue Saint-Denis, chercher a l'auberge de la Devinière un
ami qui m'est très cher... car je présume qu'il a dû se réfugier là...
puis, avec le prince Farnèse et Violetta, j'irai chercher la route
d'Orléans.
--Bien! Vous sortirez donc par la porte de Notre-Dame-des-Champs...
A ces mots, Claude fit brusquement quelques pas comme s'il voulait
entrer dans la pièce où se trouvait Violetta. Mais il s'arrêta court,
secoua la tête et revint sur Charles qu'il contempla longuement.
--Monseigneur, dit-il alors d'une voix basse et rauque, cette enfant
vous adore; je le sais; c'est l'âme la plus pure, le coeur le plus
généreux... elle a beaucoup souffert...
--Souffrances, misères, tout cela est fini pour elle! dit Charles en
joignant fiévreusement les mains.
Une expression d'ineffable joie se répandit sur le visage du bourreau.
Il salua le duc d'Angoulême avec une sorte d'humilité. Quelques instants
plus tard, il était dehors.
Au moment où le bourreau avait quitté la maison de la rue des Barrés, un
homme sortant d'une encoignure s'était mis à le suivre à distance. Cet
homme, c'était l'un de ceux à qui la Fausta avait jeté un ordre près de
l'estrade.
L'homme, qui le suivait de loin, le vit descendre la berge, arriver
jusqu'au bord de l'eau et demeurer longtemps debout, immobile, à
regarder couler cette eau.
«Voici le fait, ruminait le malheureux en se débattant contre son
désespoir, je suis le bourreau! Que Violetta m'ait absous de mon passé,
cela ne me surprend pas... Oui, mais Violetta est un ange, et je suis
le bourreau! Je n'y puis rien. Elle aime ce jeune homme. Il l'aime, lui
aussi!... C'est un noble coeur. Elle sera duchesse d'Angoulême», fit-il
tout à coup en riant.
L'espion lui vit faire un geste violent, puis remonter la berge et
reprendre le chemin de la place de Grève.
«Mais, rugissait Claude en lui-même, ce serait le dernier des débardeurs
de Seine! serait-il truand au lieu d'être duc! Où est le pauvre diable,
si malheureux qu'il soit, qui consentira à vivre près du bourreau?»
Il atteignit la place de Grève et, à travers les groupes encore nombreux
et agités, se dirigea vers le logis où il avait laissé Farnèse.
«Le bourreau disparu... moi mort, tout change! Il n'aura plus horreur de
moi s'il sait que je me suis tué... Il n'aura plus que de la pitié...
oui, oui... il saura que je suis mort et qu'il peut aimer sans
horreur... Un mot que je lui ferai parvenir à Orléans fera l'affaire...
Et, alors, Violetta pourra tout lui dire, si elle veut! O ma fille
bien-aimée, si tu savais avec quelles délices je vais mourir pour
toi!...»
Et il était vraiment radieux, sa monstrueuse figure noyée de larmes se
nimbait d'une gloire de sacrifice. Il heurta le marteau du logis en se
disant:
«Farnèse!... En voilà un, par exemple, qui va être étonné de ce que je
vais lui apprendre!... Que je déchire le pacte qui le lie à moi, que je
lui pardonne, et que sa fille... oui, sa fille l'attend!... Il n'a qu'à
aller rue des Barrés. A la bonne heure! Voilà un père que Violetta peut
avouer!»
Le laquais noir vint ouvrir, le reconnut à l'instant et lui sourit.
--Je veux voir monseigneur, dit Claude.
--Montez, répondit le laquais.
Claude passa et se mit à monter rapidement le large escalier, A ce
moment l'espion qui l'avait suivi pas à pas entra à son tour dans la
maison et, sans dire un mot au valet noir, pénétra dans la loge.
Claude était arrivé à la porte de cette vaste salle où il avait attendu
avec Farnèse. Il entra. A l'instant où, pensif, il franchissait cette
porte, il se sentit brusquement saisi par les bras, et sa tête fut
enveloppée d'un sac.
Il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot; mais, d'un terrible roulis
des épaules, il se débarrassa de l'étreinte; en même temps, il étendait
au hasard ses deux mains; les deux mains, pinces effrayantes, saisirent
deux gorges; un double râle bref et deux masses tombèrent.
Tout à coup, Claude trébucha, s'affaissa... On venait de lui passer un
noeud coulant autour des jambes, et une forte secousse sur la corde lui
avait fait perdre l'équilibre.
Claude étendu, les jambes liées, aveugle, essaya une résistance suprême.
Bientôt, il se trouva dans l'impossibilité de faire un geste.
Il demeura immobile, et sa pensée se reporta vers Violetta... Puis,
tout tourbillonna dans sa tête; il s'aperçut qu'il allait s'évanouir...
mourir peut-être.