Belgodère, on l'a vu, s'était élancé vers la porte Montmartre pour
courir à l'abbaye. Il trouva la porte fermée: sur l'ordre du duc de
Guise, nul ne pouvait sortir de Paris.
«A cette heure, se dit-il, la fille de Claude doit être en cendres. Le
tour est joué. Que pense-t-il?... Il pleure.»
L'image qui s'évoquait dans son esprit, Violetta pendue au-dessus du
bûcher, et Claude mourant de désespoir, appela l'image de sa propre
fille que lui-même avait vue dans les flammes. Un long frisson le
secoua.
«Flora est morte, gronda-t-il. Mais Violetta est morte. Et il me reste
Stella. Que reste-t-il à Claude?»
Il pâlit à la pensée que Claude chercherait sans doute à se venger sur
Stella. Alors en toute hâte il revint à la porte.
--Laissez-moi passer, dit-il au chef de poste, je paierai ce qu'il
faudra.
Cet homme couvert de sueur, hagard, haletant, les yeux exorbités,
éveilla les soupçons du sergent d'armes. Il fit un signe: cinq ou six
gardes se jetèrent sur Belgodère et le poussèrent dans la rue. Le
bohémien courut à la porte voisine, mais s'y heurta à la même consigne.
Tout à coup, il eut un cri de joie et se reprit à courir.
«Comment n'y ai-je pas songé tout de suite? Elle me fera sortir, elle!»
Il partit en courant, et bientôt frappait au palais Fausta.
Fausta venait de rentrer.
Elle reçut Belgodère dès qu'il demanda à la voir. Et, certes, jamais le
bohémien n'eût pu soupçonner quels orages se déchaînaient à ce moment
dans l'esprit de cette femme. C'est à peine si elle était un peu plus
pâle que d'habitude.
--Que me veux-tu? demanda-t-elle.
--Un sauf-conduit pour franchir les portes de Paris, dit le bohémien.
--Tu veux donc me quitter?
--Non, madame. Aujourd'hui, moins que jamais. Car, grâce à vous, une de
mes filles est vivante. Vous savez que mes deux filles Flora et Stella
furent, après l'arrestation des miens, confiées à un chrétien. Ce
chrétien-là, madame, c'était le procureur Fourcaud! Ainsi, celle qui
a été pendue et brûlée, c'était ma fille aînée. Celle que vous avez
sauvée, c'est Stella. Sur votre ordre, je l'ai conduite et laissée
à l'abbaye de Montmartre. Et les portes de Paris sont fermées. Vous
comprenez qu'il me faut un sauf-conduit!
--Je comprends, dit Fausta. Et tu vas avoir satisfaction.
Fausta tira en effet un papier d'un petit meuble et le remit au bohémien
en lui disant:
--Garde ceci précieusement; ce papier te permet en tout temps de passer
partout; ce soir tu me rendras ce parchemin.
Belgodère saisit le parchemin qui portait la signature et le sceau de
Guise. Il s'élança au-dehors sans songer à remercier Fausta. A peine
fut-il parti que Fausta, ayant tracé en hâte quelques mots sur une
feuille, appela et dit:
--Un cavalier pour l'abbaye. Cet ordre à Mme de Beauvilliers. Il est
nécessaire que le cavalier arrive avant l'homme qui sort d'ici.
Belgodère avait repris le chemin de la porte Montmartre. Lorsqu'il y
arriva, c'était encore le même sergent qui était de garde. Il reconnut
le bohémien. Et il s'apprêtait cette fois à le faire saisir lorsque
Belgodère exhiba son papier. A peine le sergent y eut-il jeté un coup
d'oeil qu'il regarda Belgodère avec stupéfaction, puis s'inclina.
Dès que la porte lui eut été ouverte, Belgodère se précipita au-dehors,
franchit le pont et s'élança vers l'abbaye. Tout en montant au pas de
course, il ruminait:
«Comment vais-je apprendre la chose? Elle croit qu'elle s'appelle
Jeanne Fourcaud. Pas du tout. Elle s'appelle Stella. C'est ma fille. Me
croira-t-elle seulement? Oui. Nous partirons.»
Il riait nerveusement en grommelant ainsi, et il avait une effrayante
figure.
Il atteignit l'abbaye et trouva plus expéditif de passer par la brèche.
Il marcha vers l'enclos, et, quand il n'en fut plus qu'à cent pas,
il vit que la porte en planches était ouverte. Belgodère fronça les
sourcils, mais aussitôt il songea:
«C'est moi qui l'aurais laissée ouverte cette nuit...»
D'un bond, il fut dans le logis. Il était vide...
--Il se mit à courir comme un insensé, appelant, sanglotant et mêlant
ses appels de tendresse de jurons terribles. Quand il fut bien sûr que
Stella n'était plus ni dans le pavillon, ni dans l'enclos, il courut au
monastère, monta l'escalier en bousculant un homme qui à ce moment le
redescendait, et frappa violemment à la porte de l'abbesse.
--Stella! où est Stella? gronda-t-il lorsqu'il se trouva en présence de
Mme de Beauvilliers; la prisonnière!
--Ne l'avez-vous pas emmenée? conduite à la Bastille?
--Je ne parle pas de Violetta. Je veux dire celle que j'ai ramenée...
--Ah! vous aviez donc ramené une autre prisonnière?
Belgodère saisit sa dure chevelure à deux mains. Il se rappelait
maintenant qu'il n'avait prévenu personne. A mots entrecoupés, il fit le
récit de ce qui s'était passé pendant la nuit, et comment, ayant conduit
Violetta à la Bastille, il avait ramené Jeanne Fourcaud.
--Vous avez eu tort de ne pas m'informer, dit Claudine de Beauvilliers.
Si la princesse demande compte de cette nouvelle prisonnière c'est vous
seul qui en êtes responsable. Je conçois votre émotion...
Mais déjà Belgodère n'écoutait plus. Il secoua la tête et, s'élançant
au-dehors, il retourna à l'enclos. Là, il s'assit sur une pierre, la
tête entre les mains. Ce désespoir farouche dura deux heures, au bout
desquelles le bohémien commença à mettre un peu d'ordre dans son esprit.
Il songea d'abord à la facilité avec laquelle il était arrivé auprès de
l'abbesse. Il eût été attendu qu'il n'eût été ni plus vite, ni mieux
reçu. Car l'abbesse lui avait parlé avec une politesse et une douceur à
laquelle il n'était pas accoutumé.
Alors, il alla étudier de près la porte de la pièce ou Stella avait
été enfermée. La serrure était intacte; elle n'avait pas été brisée ni
forcée. La conclusion sautait aux yeux: Stella n'avait pas ouvert; on
lui avait ouvert du dehors!
Mais qui?... Qui pouvait avoir eu un intérêt a délivrer cette jeune
fille?... Fausta!... Fausta et les cavaliers qui lut avaient servi
d'escorte!...
Belgodère, alors, se rappela cet homme qu'il avait croisé dans
l'escalier tout à l'heure. Quand il eut rassemblé dans son esprit toutes
les circonstances, Belgodère quitta l'abbaye et se mit à descendre
lentement les pentes de Montmartre. Sa rude figure à ce moment,
paraissait calme. Seulement, ses lèvres étaient blanches, ses yeux
étaient striés de fibrilles rouges. Voici ce qu'il songeait:
«Fausta savait que j'allais à l'abbaye reprendre mon enfant. Fausta a
expédié un cavalier qui m'a dépassé et a enlevé mon enfant. Bien. Très
bien. Que veut-elle? Je ne sais pas. Mais, si elle se doute de ce que je
pense, elle fera mourir ma fille... C'est bon... Je m'attache à elle!»
Un geste menaçant compléta la pensée dû bohémien. Quand, dans la soirée,
se jugeant assez calme pour maîtriser son émotion, il reparut devant
Fausta. celle-ci fut la première à demander:
--Ma prisonnière?...
--Elle a disparu, dit froidement Belgodère.
--Nous la retrouverons, dit Fausta, sans émotion. Tu peux te retirer en
paix, Belgodère, non toutefois sans m'avoir rendu le sauf-conduit que je
t'ai confié.
--Ce papier! s'exclama le bohémien en se fouillant vivement. Par le
diable, où est-il?... Je ne l'ai plus...
--Tu l'as perdu?...
--Oui, dit Belgodère en regardant fixement Fausta, j'ai dû le perdre...
--Cela n'a pas d'importance, après tout. Va, Belgodère, et attends mes
ordres. A moins que tu ne veuilles quitter mon service, auquel cas je
t'enverrais à mon trésorier?
--A moins que vous ne me chassiez, dit le bohémien, je préfère rester.
--C'est bien aussi ce qu'il me semble, à moi, dit Fausta.
Et elle accompagna d'un sourire aigu le bohémien qui, après une humble
salutation, se retirait. Belgodère grondait en lui-même:
«Maintenant, je suis tout à fait sûr que c'est elle qui a fait enlever
Stella. Par l'enfer, signora mia, non seulement je n'ai pas fini avec
vous, mais cela ne fait que commencer!...