Le duc de Guise et sa brillante escorte avaient mis pied à terre près
de l'estrade qui avait été préparée pour eux: le flot de gentilshommes,
dans le bruissement soyeux des manteaux de satin, monta les marches de
l'estrade. Un page aux couleurs de Guise prit place parmi les pages
du duc. Celui-ci, ayant salué une fois encore la foule immense qui
l'acclamait, s'assit dans un fauteuil plus élevé que les sièges réservés
aux gentilshommes. Derrière le fauteuil se rangèrent les huit pages,
le poing sur la hanche. Ils ne témoignèrent aucune surprise à voir
ce neuvième page se glisser parmi eux et prendre d'autorité la place
d'honneur, c'est-à-dire se poster juste derrière le duc, de façon à
toucher presque le dossier du fauteuil.
En arrière des pages prirent place Maineville, Bussi-Leclerc, Maurevert,
et la foule des gentilshommes, escorte royale de ce chef qui n'osait
être roi.
Tout à coup. Guise pâlit. Les gentilshommes de l'estrade frémirent et
se levèrent. D'un groupe nombreux et discipliné, massé au pied de
l'estrade, un cri nouveau venait de se lever. Et ce cri, on le poussait
sur un signe que venait de faire le page inconnu placé derrière le
fauteuil du duc. Et c'était hurlé d'une voix terrible, impérieuse:
--Vive le roi!...
--Vive le roi! Vive le roi! répéta la multitude exaltée.
Le page se pencha sur le dossier du fauteuil, et, tandis que Guise
balbutiait d'indistinctes paroles, murmura d'une voix ferme:
--Roi de Paris, voici l'occasion d'être roi de France!...
Le duc se retourna vivement.
--Vous, madame! Vous, princesse Fausta! ici! sous ce costume!... dit-il
plein d'émotion.
--Je suis où vous êtes, et peu importe le costume puisque je porte votre
blason. Duc, agirez-vous aujourd'hui! Ce peuple, tout à l'heure, va vous
porter sur ses épaules jusqu'au Louvre, si vous le voulez!...
--Oui! Eh bien, oui! fit le duc haletant, ébloui.
--Vous marchez sur le Louvre, duc!... Et ce soir, roi de France, vous
couchez dans le lit d'Henri de Valois...
--Oui, oui, répéta le duc de Guise qui, à ce moment, se dressa tout
debout et salua longuement comme s'il eût enfin accepté cette royauté
que lui offrait tout un peuple.
Alors, sur l'estrade et autour de l'estrade, sur toute la place
rugissante, ce ne fut qu'une énorme clameur, tandis que des milliers de
bras frénétiques agitaient des chapeaux ou des écharpes et que de toutes
les fenêtres tombait une pluie de fleurs.
--Vive le roi! Vive le roi!...
Fausta leva au ciel un regard flamboyant. A ce moment, du fond de la rue
Saint-Antoine, arriva jusqu'à la place une rumeur sinistre.
--Les voilà! Les voilà!
Les cris de mort, dès lors, se mêlèrent aux acclamations.
--Vive le roi!... Mort aux huguenots!...
Les deux condamnées apparurent à l'encoignure de la place et furent
saluées par un hurlement sauvage, immense, capable de donner le frisson.
Guise venait de reprendre place dans son fauteuil. Derrière, sur lui, se
penchait à demi Fausta. Les yeux de Guise étaient braqués sur Madeleine
Fourcaud qui, la première, faisait son entrée sur la place.
--Belle fille! dit Guise.
Autour de lui on se mit à rire. Elle était belle, en effet, avec ses
longs cheveux noirs, sa peau brune et mate, dorée, semblait-il, comme si
elle eût été la descendante de quelque gitane.
L'énorme hurlement funèbre se déchaîna plus violent, plus âpre, plus
sauvage... Madeleine atteignit le bûcher qui lui était destiné!...
Madeleine!... Flora.... la fille aînée de Belgodère.
Elle jeta autour d'elle un regard mourant qu'emplissait la suprême
angoisse de la mort. Au même instant, elle fut saisie par les aides,
accrochée par le cou, et une acclamation retentit: Madeleine Fourcaud,
vêtue de sa longue tunique blanche, se balançait au bout de la corde...
Guise regardait et répétait:
--Belle fille, par ma foi! belle...
Le dernier mot s'étrangla dans sa gorge. Ses yeux exorbités venaient de
se fixer sur la deuxième condamnée qu'on traînait à son bûcher.
--A l'autre! hurlait le peuple.
Et, cette autre. Guise la voyait! Cette autre, c'était celle qui hantait
ses rêves, celle qu'il aimait enfin, c'était Violetta!...
Toute blanche dans sa robe blanche, auréolée de ses cheveux d'or, elle
marchait, sans comprendre peut-être, et ses yeux d'un bleu presque
violet erraient avec une douceur étonnée sur ce peuple qui hurlait à la
mort. Tout à coup, elle vit le gibet! Elle vit le bûcher! Elle eut un
geste d'indicible terreur et elle se raidit...
Guise poussa un rauque soupir. Comment Violetta était-elle là, près du
bûcher, à la place de Jeanne Fourcaud! Il n'y avait plus en lui qu'une
pensée: la sauver à tout prix! Il se souleva à demi, prêt à jeter un
ordre...
--Qu'allez-vous faire? gronda à son oreille une voix.
Guise se tourna, hagard, vers Fausta, et incapable de prononcer un mot,
d'un geste fou, lui montra Violetta.
--Je sais, dit Fausta avec une effrayante douceur. Elle est condamnée.
Il faut qu'elle meure...
--Non, non! haleta Guise.
--Sauvez-la donc, si vous pouvez!... Insensé! Ne comprenez-vous pas que
l'amour de ce peuple pour vous va se changer en haine! que, si vous lui
arrachez une Fourcaude, vous n'êtes plus le fils de David, le pilier
de l'Eglise! que vous devenez le champion de l'hérésie! qu'on ne vous
portera pas au Louvre, mais à la Seine!...
Guise retomba sur son fauteuil!... Il ne jeta pas l'ordre sauveur!... Il
retomba, pour sa royauté, pour sa vie!... Il baissa la tête et murmura
seulement:
--Oh! c'est affreux! Je ne veux pas voir...
Et il ferma les yeux.
A cette seconde, des vivats, des applaudissements frénétiques éclatèrent
dans la foule; une bande, impatiente sans doute de brûler la deuxième
Fourcaude, venait de se ruer sur les gardes qui entraînaient Violetta...
Fausta jeta un cri d'effroyable détresse...
A la tête de cette bande, elle venait de reconnaître un homme qui
fonçait tête basse, entrait comme un coin dans la multitude, parvenait
jusqu'à Violetta et la saisissait. Et cet homme, c'était Pardaillan!...
Le chevalier de Pardaillan et le fils de Charles IX s'étaient élancés de
l'auberge de la Devinière, suivis de Picouic.
--Cher ami, disait Charles en courant près de Pardaillan, je me sens
revivre, puisqu'elle vit. Mais où est-elle? Ah! pour la conquérir, je
tiendrai tête à tout Paris!...
--Tant mieux, monseigneur, tant mieux! dit Pardaillan d'une voix
singulière. Je ne sais si mon instinct me trompe, mais il me semble
flairer une odeur de bataille...
--Nous allons donc nous battre?
Pour toute réponse, le chevalier grommela un juron et précipita sa
marche. Que pensait-il? Que redoutait-il? Rien de précis. Il courait à
la place de Grève parce que Fausta lui avait donné rendez-vous sur la
place de Grève, en prononçant le nom de Violetta.
Lorsqu'ils débouchèrent, haletants et couverts de sueur, sur la place où
roulait le flot tumultueux, Pardaillan, s'adressant au premier bourgeois
venu:
--Que se passe-t-il?
--Ne le savez-vous pas? on va pendre et brûler les damnées Fourcaudes en
présence de Mgr de Guise.
--Pauvres filles, murmura Pardaillan.
Et, se mettant à jouer des coudes et des épaules, il s'avança vers les
bûchers surmontés de leurs potences.
--Bonjour, monsieur le chevalier, dit tout à coup près de lui une voix
féminine.
Pardaillan considéra attentivement la jeune femme fardée qui venait si
hardiment de le saisir par le bras.
--Où diable vous ai-je vue, mignonne?
--Quoi! vous ne vous souvenez pas de l'auberge de l'Espérance? La soirée
où vous vîntes voir la bohémienne qui disait la bonne aventure?...
--Loïson! fit le chevalier avec un sourire.
--Ah! vous vous rappelez mon nom! s'écria gaiement la ribaude.
Une rafale de hurlements interrompit Loïson... C'était Guise qui, à ce
moment, débouchait sur la place.
--Et que fais-tu ici? reprit Pardaillan attendri par le regard de
gratitude admirative de la ribaude.
--Dame, fit Loïson, je cherche aventure.
--Avec ton ami le Rougeaud? dit le chevalier en riant.
Une nouvelle rafale de clameurs plus exaspérées passa sur la Grève et
empêcha Loïson de répondre. Cette fois, c'était les Fourcaudes, les
condamnées qui apparaissaient.
A ce moment, Charles d'Angoulême était à quelques pas de Pardaillan. Il
tournait le dos au côté de la place par où arrivaient les Fourcaudes.
Son regard flamboyant s'était fixé sur le duc de Guise dont il appelait
le regard; sa main tourmentait la garde de sa rapière; des pensées de
folie envahissaient son cerveau; il méditait l'acte insensé: bondir sur
cette estrade, braver et provoquer le duc, le ravisseur de Violetta et
l'assassin de Charles IX!
Ce fut à ce moment que la ribaude Loïson, se haussant sur la pointe des
pieds pour voir, elle aussi, les condamnée, vit venir Madeleine... La
ribaude esquissa le signe de croix, car elle était bonne catholique.
Mais sa main s'arrêta soudain dans le geste qu'elle commençait. A cet
instant même, elle venait d'apercevoir la deuxième condamnée... celle
qu'on appelait Jeanne Fourcaud...
--Oh! murmura-t-elle, voilà qui est étrange!
Pardaillan, lui aussi, venait d'apercevoir la condamnée. Pardaillan
n'avait jamais vu Violetta. Mais il tressaillit et jeta un rapide regard
du côté de Charles. Les paroles de Fausta résonnèrent à ses oreilles...
ce rendez-vous sur la Grève à dix heures... dix heures sonnaient à la
grande horloge de l'hôtel des prévôts. Et ce fut dans cette seconde où
un doute effroyable traversait l'esprit de Pardaillan que la ribaude
Loïson murmura:
--Oh! voici qui est vraiment étrange!... Je connais cette jeune
fille!...
--Tu la connais! haleta Pardaillan.
--Certes!... Elle était à l'auberge de l'Espérance avec le bohémien,
avec les deux grands escogriffes, avec la diseuse de bonne aventure que
vous avez emmenée... Ils l'appelaient Violetta...
Le visage de Pardaillan se transfigura. Un sombre désespoir le convulsa.
D'un rapide regard circulaire, il embrassa la Grève et cette foule
énorme, pareille à un océan démonté. Et ce regard s'emplit d'une immense
pitié lorsqu'il se posa sur Charles d'Angoulême.
--Allons, dit-il à haute voix, tentons l'impossible...
Loïson avait suivi pour ainsi dire la pensée du chevalier.
--Il aime la condamnée! se dit-elle. C'est elle qu'il venait chercher à
l'Espérance! Il va mourir pour elle!
Et à son tour, dans le même instant, Loïson s'élança, fonça à travers
les groupes de bourgeois, si haletante, si furieuse et si échevelée
qu'on s'écartait avec des cris d'effroi et d'étonnement. Pardaillan
atteignit Charles. Celui-ci se retourna et vit le chevalier tout blanc,
qui étendait le bras vers la condamnée... Jeanne Fourcaud... A ce moment
elle n'était plus qu'à vingt pas du bûcher, et, d'une voix étrange dont
le calme éveillait des échos terribles, Pardaillan disait:
--C'est là qu'il faut regarder!...
Charles eut un chancellement soudain et un cri farouche. En même temps,
il s'élança, suivant Pardaillan qui se ruait dans un élan furieux.
Pardaillan avait tiré sa puissante rapière. Il la tenait par la lame et
se servait de la lourde garde de fer comme d'une masse. Il bondissait.
Si on ne s'écartait pas, il assommait. Le pommeau de fer frappait à
coups sourds, et des hommes tombaient à droite, à gauche... La foule
s'ouvrait, éventrée... ceux qui étaient devant lui, se retournant aux
cris de douleur et d'épouvanté, fuyaient à gauche, fuyaient à droite.
Des remous formidables entraînaient des paquets d'hommes et Pardaillan
passait, effrayant à voir avec son terrible sourire figé au coin de la
lèvre. En un instant inappréciable, il y eut un large espace vide entre
Pardaillan et les archers qui entraînaient Violetta.
Violetta, dans cet instant où, hagarde, folle d'horreur, elle avait la
hideuse vision du bûcher enflammé au-dessus duquel se balançait le corps
de Madeleine, aperçut Pardaillan qui accourait comme une trombe...
et aussitôt, près de lui, elle vit Charles. Elle tendit les bras. Un
ineffable sourire d'extase illumina son visage.
Charles, sans un cri, se jeta en avant. Alors les gardes croisèrent
leurs armes et Violetta apparut derrière une ceinture de hallebardes et
de piques. Alors aussi, la foule, un moment affolée, se ressaisissait...
l'espace vide se remplissait d'ombres furieuses... et de là-haut, de
l'estrade, des vociférations:
--A mort! A mort!...
Un immense rugissement de la multitude roula la clameur mortelle comme
un tonnerre. La foule d'une part, les gardes de l'autre, se resserrèrent
comme les dents d'un étau formidable entre lesquelles Pardaillan et
Charles allaient être écrasés, aplatis, déchiquetés... A ce moment, dix,
quinze, vingt hommes à la figure sinistre se ruèrent le poignard à
la main; des gens tombèrent, la fuite recommença, et ces inconnus
hurlèrent:
--Pardaillan! Pardaillan!
Devant la soudaine, la fantastique ruée des truands ameutés par Loïson,
la foule refluait, éperdue.
Guise, debout, rugissait de rage. Maineville, Bussi, cent autres
s'élançaient, l'épée au poing... Fausta, flamboyante de fureur, levait
sur le ciel un regard chargé d'imprécations, et, quand ce regard
retombait sur Pardaillan, il était chargé d'une admiration surhumaine...
Voici ce qui se passait: tout ce que Paris comptait de coupe-bourses
avait été attiré sur la Grève par la certitude de fructueuses opérations
dans une multitude trop occupée de crier à la mort pour surveiller ses
poches.
Ceux d'entre eux qui avaient vu le chevalier à l'auberge de l'Espérance
et en avaient gardé un souvenir de terreur et d'admiration le
reconnurent dès l'instant où il s'élança sur les archers. Foncer sur les
agents de l'autorité a toujours été un plaisir pour la tourbe des gens
de sac et de corde.
En quelques instants, une centaine de ces malandrins, surgis de toutes
parts, s'étaient massés derrière le chevalier, adoptant aussitôt le cri
de ralliement:
--Pardaillan! Pardaillan!
Un choc se produisit. Cette masse, emportée comme une trombe, fit la
trouée à travers la foule culbutée, et se heurta soudain aux gardes,
piques croisées.
Le choc fut effroyable et, dans le même instant, une vingtaine d'hommes,
gardes ou truands, tombèrent, morts ou blessés. Pardaillan, les habits
déchirés par les coups de piques, sanglant, hérissé, formidable,
Pardaillan franchit comme un boulet les rangs des archers.
--Arrière, hurlèrent les deux gardes qui maintenaient Violetta.
La rapière du chevalier se leva, tourbillonna, le pommeau de fer
atteignit l'un des gardes à la tempe; il tomba comme une masse; l'autre
recula; au même instant, le chevalier saisit dans ses bras Violetta
expirante et, se retournant, il apparut à ceux de l'estrade...
--Tuez-le! tuez-le! vociférait Guise.
--Je suis vaincue! Je suis maudite! gronda Fausta.
La mêlée entre les gardes et les truands se faisait des plus violentes;
des gentilshommes dévalaient de l'estrade et couraient sur Pardaillan,
la dague levée. Pardaillan jeta la jeune fille dans les bras de Charles.
Celui-ci, déchiré lui-même, ses forces centuplées par la frénésie de
cette minute, reçut Violetta qui à ce moment ouvrit les yeux.
Il y eut entre yeux un regard qui eut la durée d'un éclair... Et ce
fut dans le tumulte déchaîné, dans la fumée qui montait du bûcher de
Madeleine, ce fut la confirmation de leur amour.
--En avant! rugit Pardaillan. Vers les chevaux!
Les montures de l'escorte étaient massées près de l'estrade.
Il saisit sa rapière par la poignée. Et il se mit en marche vers les
chevaux. Il ne courait pas. Ce n'était plus la ruée de tout à l'heure.
La rapière tourbillonnait, pointait, frappait, sifflait; sur la route
sanglante, des gens tombaient... et Pardaillan blessé, pareil à une
statue rouge-, éclaboussé de sang du front aux pieds, marchait, couvrant
de son prodigieux moulinet Charles et Violetta.
Pardaillan atteignit les chevaux au moment où une vingtaine de
gentilshommes se ruaient sur lui tous ensemble. Il mit son épée en
travers de ses dents, empoigna Charles, tenant Violetta, et les souleva
tous deux d'un terrible effort: Charles se trouva à cheval, Violetta
assise devant lui, sur l'encolure, l'enlaçant d'un de ses bras.
--Tue! Tue! rugirent les assaillants...
Ils étaient sur lui... Les truands décimés avaient fui!... La foule
revenait à la charge avec une clameur sauvage.
Pardaillan vit qu'il était seul!...
Seul contre deux ou trois cents gentilshommes... Seul contre cinq ou
six cents gardes!.. Seul contre vingt mille furieux qui couvraient la
Grève...
Pardaillan sourit...
--O vous que j'aime, murmura Charles, que ma dernière parole soit une
parole de bonheur... je vous aime!...
--O mon beau prince, dit Violetta extasiée, je vous aime, et mon bonheur
est grand de mourir dans vos bras...
A cet instant, l'immense clameur de mort et de joie affreuse devint
de nouveau une clameur d'épouvante... Les gentilshommes fuyaient, les
gardes fuyaient, le peuple fuyait... Et, seule maintenant sur l'estrade,
Fausta, haletante, rugissait une suprême imprécation de rage... Que se
passait-il?...
Les chevaux de l'escorte, pris de folie sans doute, s'étaient
débandés... Près de quatre cents chevaux lâchés, furieux, hennissant,
ruant, affolés encore par les cris de détresse, renversant des groupes,
les écartant, les culbutant de leurs poitrails, d'autres se heurtant, se
mordant, tombant, se relevant et reprenant leur course insensée...
Comment?... Pourquoi cette folie soudaine?
A la seconde où les truands furent dispersés, où les gardes se
reformèrent, où les gentilshommes se ruèrent, où Charles fut placé, jeté
à cheval avec Violetta, Pardaillan bondit sur le laquais le plus proche
de lui, et l'envoya rouler sur le sol d'une furieuse poussée; en même
temps, il se mit à cravacher les chevaux de sa rapière: la rapière
transformée en cravache cingla des croupes, fouetta des naseaux, zébra
d'estafilades sanglantes des poitrails et des encolures...
Et les chevaux, fous de douleur, se cabrant, se dressant, se mordant et
ruant, se précipitèrent en une galopade éperdue. Pardaillan s'élança
sur un deuxième groupe; même manoeuvre, mêmes cinglements, même fuite
enragée des bêtes affolées...
Maintenant, c'étaient les chevaux eux-mêmes qui faisaient sa besogne!...
Charles d'Angoulême, fou de stupéfaction devant ce prodigieux spectacle,
entendit tout à coup une voix éclatante:
--En avant, par tous les diables!
Il vit Pardaillan près de lui... Pardaillan monté sur un cheval qu'il
venait d'arrêter par la bride... Pardaillan ruisselant de sang et de
sueur, terrible, flamboyant, qui s'élança vers le pont de Grève où il
n'y avait plus personne, c'est-à-dire vers le fleuve, la foule ayant
redouté d'être poussée à l'eau, et ayant fui partout par les rues.
Charles suivit...
--Fuyez, dit Pardaillan. Gagnez votre hôtel et attendez-moi là...
--Et vous? haleta le jeune duc.
--On nous poursuit. Je vais tâcher de les entraîner, Si nous fuyons
ensemble on saura où nous sommes!
Pardaillan, levant sa rapière, cingla la croupe du cheval de Charles,
qui partit à fond de train. Quant à lui, il demeura sur place, immobile,
regardant d'un oeil étrange la tunique blanche de Violetta qui
s'envolait, et bientôt disparut au loin... Charles était sauvé!...
Violetta était sauvée!
A ce moment, tout près de lui, un long hurlement venant de la place de
Grève retentit.
Guise et Fausta étaient demeurés seuls, près de l'estrade.
Il n'était plus question de marche triomphale vers Notre-Dame et vers le
Louvre!...
Cependant, en quelques minutes, une cinquantaine des chevaux furent
arrêtés enfin. Une troupe se forma, qui s'élança à la poursuite de
Pardaillan. Ils étaient presque sur lui. Alors, Pardaillan piqua son
cheval d'un furieux et double coup d'éperon. La bête hennit de douleur
et bondit, enfilant une ruelle étroite, dans laquelle se précipitèrent
les poursuivants.
«Bon! grommela le chevalier, les voilà dépistés.»
Derrière lui la rumeur de mort grondait: après une ruelle, une autre. Il
franchissait d'un bond la rue Saint-Antoine, renversait des gens; des
clameurs saluaient au passage l'infernale cavalcade...
Les premiers des poursuivants étaient sur lui; il entendait le souffle
rauque des bêtes épuisées; il courait, labourait les flancs de son
cheval quand il faiblissait, et lui demandait un suprême effort... Où
allait-il? L'instinct seul le guidait à ce moment...
«Les portes de Paris sont fermées», avait-il pensé. Et il était rentré
au coeur de la ville... Mais la meute avait volé, elle aussi. Plusieurs
étaient tombés en route. Mais ils étaient encore une trentaine...
Que voulait Pardaillan? Espérait-il les épuiser, et, se retournant à la
fin, demander son salut à quelque tentative insensée?... Mais il voyait
bien que, dès qu'il s'arrêterait, la foule se ruerait sur lui... Dans
les rues qu'il parcourait, un tumulte effroyable se déchaînait. Les
imprécations, les malédictions éclataient contre cet homme qui était
poursuivi...
Où aller?... Son cheval faiblissait; il rendait du sang par les naseaux;
ses flancs ruisselaient de sang. Et lui-même, tout sanglant, tout
déchiré, sa rapière nue en travers de la selle, les yeux flamboyants,
penché sur l'encolure écumante, passait comme une foudroyante vision!...
Où allait-il?... Où aboutirait-il?... Il ne savait pas!...
Mourir!... mourir sans avoir frappé Maurevert!...
Pardaillan jeta autour de lui des yeux hagards ou pourtant, même en
cette tragique seconde, il y avait encore une ironie... Il allait
mourir! Et Maurevert pour qui il avait vécu, Maurevert, l'assassin de
Loïse...
Maurevert allait vivre désormais sans terreur!
Il regarda autour de lui et, dans cette course vertigineuse, il lui
sembla reconnaître des détails, des maisons déjà, une rue connue...
Une lueur d'espoir s'alluma dans son esprit: cette rue, c'était la
rue Saint-Denis!... C'était l'auberge de la Devinière... une retraite
possible!...
Derrière lui, la troupe des cavaliers galopait éperdument; il n'avait
comme avance que deux ou trois longueurs de chevaux. Sa bête épuisée ne
donnait plus que le galop raidi qui précède la chute. Pardaillan vit
le perron de la Devinière, et se prépara: il abandonna la bride sur
l'encolure et déchaussa les étriers; en même temps, passant la jambe
par-dessus l'encolure, il se trouva assis sur la selle, A cet instant,
il atteignit la Devinière: il sauta!...
En même temps qu'il sautait, il cinglait le cou de son cheval d'un
dernier coup de sa rapière. La bête, affolée de douleur, bondit avec
une nouvelle vigueur et continua son galop furieux pour aller s'abattre
enfin plus de cinq cents pas plus loin... Le peloton des poursuivants,
lancé au galop de charge, passa comme une trombe...
Les premiers, seuls, avaient vu la manoeuvre de Pardaillan et tentèrent
de s'arrêter. Alors, ce fut une mêlée affreuse. Les cavaliers qui
accouraient par-derrière, lancés en une course frénétique, vinrent
heurter ceux des premiers rangs comme des catapultes vivantes.
Cependant le chevalier avait gagné le perron de la Devinière au moment
même où tout ce qui était à l'auberge, buveurs, garçons et servantes, se
précipitait dehors pour voir quel cyclone passait dans la rue. Ces gens
virent Pardaillan qui montait. Et ils s'écartèrent, pris d'épouvante.
Pardaillan avait une si terrible figure qu'ils tremblèrent.
Pardaillan entra, jeta sa rapière et chancela un instant. Par un
puissant effort, il réagit; et, apercevant un gobelet plein de vin qu'un
buveur avait laissé pour courir au perron, il le vida d'un trait. Alors,
il ferma la porte et les fenêtres. Puis, avec tranquillité, il se mit à
barricader l'auberge; entre la première fenêtre et la porte, il y avait
un bahut chargé de vaisselle; Pardaillan se mit à pousser le bahut et
vint le placer devant la porte...
«Bonne idée, grommela-t-il, qu'a eue jadis maître Grégoire de placer des
barreaux aux fenêtres; cela m'épargne de la besogne, et vraiment je n'en
puis plus...»
--Mon Dieu, fit tout à coup une voix tremblante, que se passe-t-il?...
Qui êtes-vous?... Que faites-vous là?...
--C'est moi, ma chère Huguette. rassurez-vous! fit Pardaillan qui, en se
retournant, venait d'apercevoir l'hôtesse.
--Vous, monsieur le chevalier!... Seigneur!... comme vous voilà fait!...
Oh! mais il se trouve mal!...
Pardaillan venait de tomber lourdement sur un escabeau; le sang perdu,
l'affolement de cette course infernale à travers Paris, toutes ces
causes combinées le terrassaient enfin. Huguette s'élança, et, soutenant
dans ses bras la tête pâle du chevalier, elle le contempla un instant
avec une profonde expression de tendresse où il y avait l'émoi d'une
amante et une pitié maternelle.
Au-dehors les hurlements se rapprochèrent soudain.
--Mathieu! Lubin! appela Huguette. Et vous Jehanne, Gillette,
accourez!... Vite, donnez-moi ce cordial!...
La salle commune était parfaitement vide. Il n'y avait plus personne
dans l'auberge. Pardaillan se mit à rire.
--Pardieu, je les ai laissés dehors, en me barricadant!...
Dans la rue, devant l'auberge, c'était la rumeur de mort qui montait;
les gentilshommes de Guise se préparaient à l'attaque.
--Il faut défoncer cela, dit l'un d'eux.
--Un instant! fit une voix rauque.
Tous se retournèrent et virent Maurevert. Ils ne purent s'empêcher de
frémir à voir la haine qui éclatait sur ce visage.
--Je connais l'homme, cria-t-il. Soyez sûrs que, s'il s'est gîté là,
il doit avoir le moyen de se défendre. Donc, il ne faut rien livrer au
hasard. La prise est trop importante. Il faut prévenir le duc!
--Je m'en charge, dit un gentilhomme en s'élançant.
Huguette et le chevalier n'avaient rien entendu de ces paroles qui se
perdirent dans le tumulte. Mais Huguette entendait parfaitement les cris
de mort.
--Est-ce donc à vous que s'adressent ces cris? demanda-t-elle en
pâlissant.
--A qui voulez-vous que ce soit? fit Pardaillan.
--Hélas! reprit Huguette qui tremblait, que va-t-il vous arriver,
chevalier!
Le mot était sublime. Car Huguette, malgré son angoisse, s'oubliait.
Pardaillan la considéra un instant avec une admiration attendrie.
--Vous savez bien, ma chère hôtesse, qu'à la Devinière il ne m'est
jamais rien arrivé de fâcheux.
Un étrange tumulte éclatait dans la rue, à ce moment. Et ce n'était pas
le tumulte d'une attaque: des bruits sourds résonnaient, et ce n'était
pas les bruits d'une porte qu'on essaie de défoncer. Ce tumulte, c'était
celui d'une foule qui s'écarte précipitamment. Ces bruits, c'était,
eût-on dit, ceux de meubles qui, tombant de très haut, se brisaient à
grand fracas sur le perron et sur la chaussée. En même temps, de rauques
vociférations descendaient du haut d'une fenêtre, comme une pluie
d'imprécations. Dehors Maurevert s'écriait:
--Je le savais bien que le damné Pardaillan avait rassemblé ici son
armée de truands!
Et Pardaillan disait à Huguette:
--Ah ça! mais nous avons des défenseurs?
Il s'élança vers les étages supérieurs et, guidé par le bruit
formidable, atteignit le deuxième et dernier étage. Là, il constata
que les vociférations venaient de la chambre où il avait dormi la nuit
précédente...
--Ils sont au moins quinze là-dedans, songea-t-il. A la bonne heure! Je
commence à croire qu'on va pouvoir donner du fil à retordre à messieurs
les guisards.
Et il ouvrit la porte en criant:
--Holà, camarades, ne jetez pas tout à la fois! De la méthode, que
diable! Organisons une défense, et...
Il s'arrêta court, ébahi par le spectacle imprévu qui s'offrait à ses
yeux.
Dans sa chambre, il n'y avait plus de meubles: les chaises, les deux
fauteuils, la table, le bahut, le lit même, démonté sans doute pièce
à pièce, avaient été précipités par la fenêtre grande ouverte. Il n'y
avait plus qu'une horloge, une de ces grandes horloges enfermées dans
une gaine de bois sculpté.
Et celui qui, à ce moment-là, faisait des efforts pour lui faire prendre
le chemin des autres meubles...
C'était... Croasse.