LES DEUX PÈRES

Belgodère avait achevé la nuit sur la place de Grève, suivant les

allées et venues des aides qui construisaient les machines destinées au

supplice de Madeleine et Jeanne Fourcaud. Ces machines, d'une formidable

simplicité, consistaient en deux potences pareilles à toutes les

potences. Seulement, autour de chacune de ces potences, on avait entassé

des fascines méthodiquement disposées, et, au-dessus des fascines, des

pièces de bois sec.

A la corde, on pendait le ou la condamnée. Puis on mettait le feu aux

fascines, les flammes montaient, enveloppaient le corps, brûlaient enfin

la corde; le corps tombait dans le brasier et achevait de se consumer.

Belgodère assista donc à ces préparatifs. Lorsque les deux bûchers

furent terminés autour des deux potences, il vit que les mêmes ouvriers

édifiaient un large échafaud auquel on accédait par quatre marches et

qui fut entièrement recouvert d'un tapis. C'était pour Guise et sa

suite.

Cependant, le jour venait et, à mesure que la lumière inondait la place,

elle se remplissait peu à peu de monde. De tous les coins de Paris, des

groupes endimanchés et rieurs arrivaient et prenaient place.

Vers huit heures, une compagnie d'archers de la Ligue s'avança sur la

place. Des acclamations retentirent: le moment approchait. Belgodère

allait et valait dans cette multitude. Un livide sourire crispait ses

lèvres. Il lui semblait que cette masse énorme de peuple était là pour

célébrer sa vengeance.

Il s'était approché de cette partie de la place qui bordait le fleuve et

qui était la grève proprement dite. Là, une litière venait d'arriver.

Elle s'était placée de façon que les personnes qu'elle contenait pussent

embrasser toute la scène. Une vingtaine d'hommes armés d'épées et de

poignards entouraient cette litière, dont les rideaux de cuir étaient

fermés.

Un instant, ces rideaux s'entrouvrirent, et Belgodère aperçut

l'intérieur tapissé de satin blanc. Une tête pâle se montra, puis

disparut... Si rapide qu'eût été cette apparition, le bohémien l'avait

reconnue:

«La Fausta!» murmura-t-il

A ce moment, une fanfare de trompettes retentit sur la place, des

exclamations délirantes éclatèrent dans un roulement de tonnerre. De

la rue du Temple débouchait un quadruple rang de cavaliers aux toques

ornées de touffes de plumes, aux pourpoints de soie cramoisie sur

lesquels se détachait l'écusson de Guise. Ils levaient vers le ciel le

pavillon de leurs trompettes et leur éclatante fanfare semblait annoncer

la venue de quelque roi tout-puissant.

Derrière eux venaient les gardes particuliers de Henri de Guise,

somptueusement vêtus de drap d'or, portant à l'épaule d'étincelantes

hallebardes, le capitaine des gardes et les officiers à cheval.

Et, enfin, seul dans un large espace laissé vide, monté sur un

magnifique alezan aux naseaux de feu, vêtu de soie blanche, le manteau

cramoisi sur les épaules, le duc de Guise apparaissait, soulevant sur

son passage une longue rumeur de vivats.

Derrière lui, la foule de ses gentilshommes, avec des costumes de

parade étincelants de broderie, passait clans un cliquetis d'éperons et

d'épées.

Henri de Guise et ses gentilshommes mirent pied à terre et prirent place

aussitôt sur les sièges de l'échafaud élevé en face des deux bûchers,

et presque au même instant, au loin, du fond de la rue Saint-Antoine,

arrivèrent en rafales sinistres des mugissements sourds, et c'était des

cris de haine et de mort... c'était les deux condamnées qu'on allait

livrer à la justice du peuple et qu'on amenait au supplice...

Alors Belgodère regarda la grande horloge de l'hôtel des prévôts: elle

marquait bientôt dix heures!... Il marcha vers la maison que lui avait

signalée Fausta, heurta rudement. La porte s'ouvrit aussitôt. Un

serviteur vêtu de noir apparut et, avant que le bohémien eût ouvert la

bouche, demanda:

--Vous venez de la part de la princesse Fausta? Entrez! Monseigneur se

meurt d'angoisse à vous attendre!

Déjà le serviteur l'entraînait, le bohémien se trouva devant l'entrée

d'une vaste pièce à demi obscure. Il écarquilla les yeux et vit le

prince Farnèse qui, les traits bouleversés, venait à sa rencontre. Puis,

il gronda dans une sorte de rugissement de joie furieuse:

«Il est là!...»

Il!... C'était Claude!...

Oui, Claude était là. Depuis le pacte qu'ils avaient signé, le prince

Farnèse et maître Claude, le cardinal et le bourreau, se voyaient à

tout moment, unis dans une commune pensée: tuer Fausta qui avait tué

Violetta.

Lorsque Farnèse eut reçu, dans la nuit qui venait de s'écouler, la

lettre de Fausta qui lui annonçait que sa fille était vivante, Claude se

trouvait près de lui. Le reste de cette nuit fut pour les deux hommes

une effroyable série d'angoisses.

Lorsque le jour se leva et filtra à travers les volets fermés, ils se

virent si changés, si pitoyables avec des visages empreints d'une telle

angoisse, qu'ils se firent peur. Farnèse, le premier, secoua cette

torpeur morbide et, appelant un serviteur, lui donna des ordres.

--Attendons! dit-il alors.

Farnèse demeura immobile, les bras croisés. Claude se mit à marcher

lentement. Il leur semblait qu'ils vivaient dans un rêve. Tantôt la

lettre de Fausta leur paraissait toute naturelle, et parfois ils

croyaient qu'elle avait menti. Mais pourquoi Fausta aurait-elle menti?

Dans quel but?

A la longue, l'attention de Farnèse se concentra sur les bruits qui

s'enflaient. Dans l'anormale surexcitation de cette attente fiévreuse,

il en vint à imaginer une mystérieuse connivence entre la lettre de

Fausta et ces clameurs qu'il entendait. Il alla à la fenêtre, repoussa

légèrement les volets. La Grève lui apparut soudain, avec ses deux

poteaux de supplice, ses deux bûchers, son estrade, sa foule immense,

vision tragique, effrayante, qui le fit reculer.

--Qui va-t-on exécuter? demanda-t-il d'une voix terrible en saisissant

le bras de Claude.

Claude demeura un instant hébété d'horreur. En lui aussi, tout à coup,

s'opérait la connivence mystérieuse entre l'idée de Violetta et l'idée

d'exécution. Il bondit à la fenêtre et, hagard, considéra ce qui se

passait. Un cri de mort, un nom répété par les mille gueules du monstre

qui se roulait autour des bûchers. Ce nom lui apprit la vérité. Il

sourit.

--Rassurez-vous, dit-il. Je me souviens. On pend ce matin les

Fourcaudes...

--Les filles du procureur Fourcaud?...

--Ses filles? dit Claude en tressaillant violemment. Oui!... Ses

filles!... Jeanne et Madeleine...

--Pourquoi savez-vous leurs noms? demanda le cardinal, heureux de penser

un instant d'autres pensées.

--Tout le monde le sait, dit Claude.

Et tout bas, d'un murmure indistinct, plus pâle encore qu'il n'était la

minute d'avant:

«Jeanne et Madeleine!... Les filles de Fourcaud!... De Fourcaud!...

Hélas! pouvais-je prévoir cela quand...»

Un coup de marteau extérieur ébranla la grande porte et répercuta de

sourds échos jusqu'à eux.

--Le voilà! murmura Farnèse d'une voix éteinte.

Claude ne dit rien, mais ses yeux se rivèrent sur la porte. Au dehors,

un immense hurlement monta.

--Les voilà! Les voilà! Les voilà! Les Fourcaudes!

Ils n'entendirent pas cette clameur funèbre qui se déchaînait. Ils

n'entendirent que le pas précipité de celui qui montait l'escalier, de

celui qui allait leur montrer Violetta vivante... et la leur rendre sans

doute!...

Farnèse, la tête en feu, s'avança, chancelant, vers la porte. Claude

voulut s'élancer... A ce moment cette porte s'ouvrit et l'ancien

bourreau demeura cloué sur place.

Et--devenait-il fou?--à cette minute où la pensée de Violetta eût dû

occuper son esprit et son âme, voici ce qu'il songea:

«Lui!... Lui!... A l'heure où les Fourcaudes montent au bûcher!... Oh!

l'abominable fatalité!...»

Et, alors, il recula, comme si la vue de Belgodère l'eût affolé

d'horreur.

Farnèse, du premier coup d'oeil, reconnut le bohémien à qui il avait

parlé sur cette même place de Grève! Le bohémien à qui il avait donné

l'ordre de conduire Violetta au palais Fausta!... Sa fille...

Le bohémien devait savoir où se trouvait Violetta! Farnèse eut un

rugissement de joie folle, saisit le bras de Belgodère et balbutia:

--Ma fille! Où est ma fille?

--Sa fille! gronda le bohémien. Est-ce qu'il est fou, celui-là?...

A cet instant, il aperçut Claude, se débarrassa d'un geste brusque de

l'étreinte du cardinal et marcha sur l'ancien bourreau. Claude frémit.

--Voici longtemps que nous ne nous étions vus, dit Belgodère avec un

rire effroyable... Depuis le jour où tu m'as refusé de me montrer mes

enfants, ne fût-ce qu'une minute!...

Le regard de Claude se tourna vers la fenêtre avec une indicible

expression d'effroi.

--Écoutez-moi, murmura-t-il d'une voix humble, je croyais bien faire...

sauver ces pauvres petites dans leur corps et dans leur âme... oh! je

vous jure, celui qui les prenait était un homme de bien...

--Sauver mes filles! gronda Belgodère. Sauver des enfants en les

arrachant à leur père! Fameux!... Ainsi, digne bourreau, tu ne t'es pas

demandé ce que le père allait souffrir... Et tu ne t'es pas dit que je

cherchais à te rendre deuil pour deuil, souffrance pour souffrance!...

Claude se redressa.

Que dis-tu? bégaya-t-il.

--Ta Violetta! Qui te l'a enlevée? Dis! Le sais-tu? C'est moi!... Moi!

Comprends-tu cela?... Eh bien, bourreau!.. Tu ne dis rien!... Veux-tu me

dire ce que tu as fait de Flora?... ce que tu as fait de Stella? Moi je

te dirai ce que j'ai fait de Violetta!...

--Cet homme a tué ma fille! gronda Farnèse.

--Tué! hurla Claude. Est-ce cela que tu devais nous annoncer!... Oh!...

malheur sur toi, si cela est!...

Belgodère éclata de rire.

--Dent pour dent! grinça-t-H. Tu veux ta fille?... Tu veux la voir?...

Ce matin, on pend, on brûle les Fourcaudes!... Il y en a bien une sur le

bûcher!... L'autre n'y est pas!... L'autre Fourcaude, sais-tu qui c'est?

Eh bien, regarde!...

D'un bond, Claude fut à la fenêtre; Farnèse délirant se rua aussi, Un

cri lugubre déchira l'espace.

--Violetta!... Là! Là!... Au bûcher!... Violetta!...

--Violetta au bûcher! rugit Claude.

Claude regarda... Sur le bûcher de gauche se balançait le corps de l'une

des Fourcaudes déjà pendue, et les flammes l'enveloppaient... L'autre

Fourcaude, à ce moment, était entraînée au bûcher de droite... Et

celle-ci, c'était Violetta!...

Claude empoigna Belgodère par le cou: terrible, effroyable à voir, avec

un visage sans expression humaine, il se pencha et, dans ce mouvement,

força le bohémien à se pencher. Et la voix de Claude, voix rauque, voix

à l'intraduisible accent, à l'oreille de Belgodère hurla ces paroles:

--Regarde à ton tour!... Regarde, démon!... Regarde le corps de

Madeleine Fourcaud!... Regarde!... La corde se brise!... Regarde!... La

voilà dans les flammes!... Belgodère!... Belgodère!... Celle qui

brûle ne s'appelle pas Madeleine!... Elle s'appelle Flora et c'est ta

fille!...

A ces mots, Claude, d'un mouvement frénétique, repoussa Belgodère dans

la chambre et, avec une imprécation sauvage, enjambant l'appui de

la fenêtre, il sauta dans le vide. Belgodère avait poussé un de ces

hurlements sinistres comme en ont les fauves qu'on égorge.

Ainsi que dans un cauchemar, il vit Claude traverser l'espace, tomber,

rouler sur le sol, puis se relever, et, la dague à la main, se ruer sur

la multitude, vers le bûcher... vers Violetta... Belgodère tendit les

bras, des larmes de sang coulèrent sur son visage monstrueux. Tout à

coup, il sursauta... Stella il ne l'avait pas reconnue cette nuit, mais

il allait la retrouver, elle lui resterait. Il s'élança. Il se rua...

Et, tout à coup, il se sentit saisi à l'épaule par une main de fer. Son

regard se fixa sur l'homme qui l'arrêtait.

--Qui es-tu? Que veux-tu? gronda-t-il.

--Je suis le père de Violetta, dit Farnèse d'une voix glaciale. Et tu

vas mourir ici!...

--Le père de Violetta! vociféra Belgodère, stupide d'étonnement. Le père

de Violetta, c'est Claude!...

--Le père de Violetta, c'est moi! clama Farnèse avec un accent de

surhumain désespoir. Et, puisque c'est toi qui l'as tuée, meurs donc?

Meurs et sois damné!...

En même temps, la dague de Farnèse jeta un éclair. Mais les émotions qui

venaient de le bouleverser avaient achevé de briser en lui les ressorts

de la vie... La dague ne s'abattit pas! Le cardinal ouvrit les bras tout

grands, tournoya sur lui-même et s'abattit comme une masse, évanoui...

Belgodère s'élança, descendit l'escalier en quelques bonds, et se prit

à courir vers la porte Montmartre. De la place de Grève une rumeur

montait... Farnèse, pantelant, se traîna vers la fenêtre...

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 73 / 107 题