FAUSTA attendait le bohémien dans cette pièce où nous avons déjà
introduit nos lecteurs et où ses deux suivantes favorites, Myrthis et
Léa, s'occupaient à lui préparer une boisson réconfortante. En entrant,
et tout en s'inclinant, Belgodère loucha fortement vers ces préparatifs.
--Qu'on apporte du vin, dit Fausta en surprenant ce regard.
Elle fut obéie immédiatement.
L'oeil de Belgodère pétilla. Il se versa une rasade et l'avala d'un
trait.
--Eh bien, reprit Fausta en trempant elle-même ses lèvres dans le verre
de cristal que lui présentait Myrthis, tu disais donc que tu avais une
intéressante histoire à me raconter?
--Heu!... C'est l'histoire de beaucoup d'entre nous autres, pauvres
bohémiens chassés, traqués, pendus. Cent fois, vous avez dû entendre la
pareille sans vous en émouvoir.
--Raconte donc, dit Fausta. Si une injustice a été commise à ton égard,
peut-être puis-je la réparer...
--Trop tard! dit sourdement Belgodère.
--Si tu as gardé une haine contre ceux qui t'ont fait du mal, tu sais
que je puis t'aider.
--Oui, dit alors Belgodère. Vous pouvez compléter ma vengeance. Vous
êtes forte et puissante. Par vous, Claude peut souffrir plus qu'il n'eût
souffert par moi seul...
--C'est donc de Claude que tu as à te venger?
Belgodère venait d'achever le flacon. Il baissa la tête qu'il laissa
tomber dans ses deux mains énormes. Fausta fit un signe: un flacon plein
remplaça aussitôt sur la table le flacon vide.
--Écoutez, dit alors Belgodère, j'ai l'air d'une brute, n'est-ce pas?
Je ressemble à un de ces fauves qui ont à peine visage humain? Que
diriez-vous si je vous apprenais que, dans la poitrine du fauve, il y a
un coeur d'homme? Pourtant, cela est, reprit Belgodère; si inconcevable
que cela puisse paraître, j'ai eu un coeur, puisqu'il y a eu une époque
de ma vie où je ne songeais ni à la haine, ni à la vengeance, une époque
où j'ai aimé!
Belgodère s'était tu, plongé dans son passé.
--Continue! dit Fausta impérieusement.
--Il a donc été un temps, poursuivit Belgodère, où je n'étais pas ce que
je parais être. Un jour, je m'aperçus que j'étais amoureux... Ce n'est
rien pour un autre homme: pour moi, c'était terrible. En effet, j'étais
très laid, et je le savais... on me l'avait tant répété... J'étais le
plus fort, le plus redouté de ma tribu. Mais, moi, je tremblais devant
Magda. Je tremblais parce que je me savais hideux et qu'autour de Magda
rôdaient cinq ou six beaux garçons, dont le plus laid était cent fois
plus beau que moi. Jamais je n'osai dire un mot à Magda. Seulement,
quand je passais près d'elle, je sentais son regard noir peser sur moi.
Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Cela ne pouvait durer ainsi.
Un soir, je réunis les amoureux de Magda. Quand ils furent réunis, je
l'envoyai chercher elle-même. Elle vint, et je lui dis: «Magda, voici
que tu vas sur tes quinze ans. Il est temps que tu choisisses un homme.»
Magda sourit et, désignant comme au hasard l'un de mes rivaux, lui dit:
«C'est toi que je choisis.»
--Ah! pauvre Belgodère! fit railleusement Fausta.
--Oui, dit le bohémien, mais vous allez voir. Je me plaçai devant
l'homme. Il comprit et sortit son couteau, moi le mien. Cinq minutes
plus tard, je le renversai et, quand je le tins, la poitrine sous mes
genoux, je lui coupai les deux oreilles. Il se releva en hurlant. Alors
Magda dit tranquillement: «Je ne veux pas d'un homme sans oreilles.--Eh
bien, choisis-en un autre! «Le voici», dit-elle en désignant un deuxième
amant. Je me plaçai devant celui-ci, comme je m'étais placé devant le
premier. La bataille recommença et dura cette fois dix minutes. Et,
quand je tins l'homme renversé, je lui coupai le nez. Naturellement
Magda ne voulut pas d'un homme sans nez, pas plus qu'elle ne voulut d'un
borgne, car je crevai l'oeil droit du troisième qui se présenta, pas
plus qu'elle ne voulut d'un lâche, car les deux derniers s'enfuirent, et
je demeurai seul.
--Alors Magda me dit: «C'est toi que je choisis. Je t'avais choisi dès
longtemps. Mais je voulais voir si tu étais bien tel que je supposais.»
Le même soir, j'épousai Magda selon les coutumes de ma tribu. Pendant
six ans, je fus un homme heureux. J'eus d'abord une fille qui fut
appelée Flora. Quatre ans plus tard, j'eus une deuxième fille qui fut
appelée Stella. On disait d'elles qu'elles étaient belles comme deux
fleurs. Je crois que j'ai fini mon flacon... Il en était au quatrième.
--La septième et dernière année de mon bonheur, reprit le bohémien, nous
vînmes à Paris, en France. Flora avait alors six ans et Stella deux ans.
Nous vivions bien tranquilles, malgré le mépris et la haine des gens de
Paris, lorsqu'un soir le bruit se répandit que des scélérats avaient
pénétré nuitamment dans une église et volé les vases d'or. L'église
s'appelait Saint-Eustache. Nous en étions voisins. Et, comme des truands
ou des francs-bourgeois, si méchants qu'ils soient, n'en sont pas moins
chrétiens et incapables d'un tel forfait, ce fut nous qu'on accusa. Un
matin, une quinzaine de ma tribu, hommes, femmes et enfants, tout fut
arrêté et conduit vers une prison. En route, je parvins à m'échapper des
mains des gardes. Peut-être aurais-je mieux fait de me laisser pendre
comme les autres. Car il y eut cinq hommes et six femmes pendus. Parmi
les femmes se trouvait Magda.
Belgodère était pâle, d'une pâleur livide, et de grosses gouttes de
sueur coulaient sur son visage qu'il essuyait d'un revers de main.
--La veille du jour où Magda et les autres devaient être conduits à
Montfaucon, reprit-il, j'allai trouver le bourreau. Depuis deux mois que
durait le procès, j'avais ramassé de l'or, beaucoup d'or. J'allai donc
trouver le bourreau... Je lui offris l'or. Je me mis à genoux. Je
suppliai. Je lui demandais pourtant une chose bien simple. C'était de
mettre une corde usée au cou de Magda. La corde se fût brisée: c'est
un cas de grâce. Et, quant à la tirer de prison, j'en faisais mon
affaire...
--Et que fit Claude?...
--Il prit le sac d'or et le jeta dans la rue. Puis il m'empoigna
moi-même par les épaules et me jeta dans la rue. Puis il ferma sa porte
et se verrouilla. Au point du jour, je vis sortir le bourreau. Je le
suivis... jusqu'à Montfaucon... Vingt minutes plus tard, je vis Magda
qui se balançait au bout d'une corde, tandis que le peuple poussait des
cris de joie tels que je les ai encore dans l'oreille...
--Et tes enfants? demanda Fausta. Stella? Flora?... furent-elles donc
pendues aussi?
--Non, râla Belgodère, elles ne furent pas pendues: elles furent
baptisées!...
--Eh bien, tu en as été quitte pour les débaptiser?
--Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues, gronda Belgodère. Le
lendemain de la scène de Montfaucon, j'appris que, par les soins du
bourreau, les enfants avaient été remis à des familles charitables qui
acceptaient de les élever. Pendant trois mois je cherchai partout. Je
fouillai Paris. De mes deux filles, je n'eus aucune nouvelle.
--Et que fis-tu alors?
--Au bout de trois mois, j'allai retrouver le bourreau et je lui dis:
«Tu as tué celle que j'aimais. Et moi j'ai juré de te tuer à mon tour.
Mais, si tu veux me répondre, je te pardonnerai. Je te donnerai l'or que
j'avais amassé comme rançon de Magda. Je ferai plus: je m'engagerai à
ton service et serai le fidèle serviteur, gardien de ta maison et de ta
vie. Dis, veux-tu me répondre?... Sais-tu où sont mes filles?...» Et ce
fut pour moi une minute de joie délirante lorsque j'entendis Claude me
répondre: «Sans doute, puisque c'est moi qui les ai placées! Oh! tu peux
te rassurer, bohème, elles ont la chance d'être adoptées par un très
haut bourgeois...» Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Mais je me
disais: Cet homme a tué Magda. Mais c'est son métier. Je ne puis lui en
vouloir. Son métier n'est pas de désespérer un malheureux père, il va
parler... Pour toute réponse, il me releva en me saisissant par les
épaules. Je criai grâce et miséricorde. Alors, il me dit: «Ecoute,
bohème, je devrais t'arrêter et te conduire à, l'official. En te
laissant partir, comme je l'ai déjà fait une fois, je manque à mon
devoir. Tes filles sont en bonnes, mains. Elles seront plus heureuses
qu'avec toi.»--Je veux mes filles! Rends-moi mes filles.--«Allons,
dit-il sans colère et sans pitié, va-t'en...» Et, comme la première
fois, il m'empoigna et je fis le serment que Claude souffrirait
exactement ce que j'avais souffert.
--Le serment est beau, sans doute, dit froidement Fausta. Reste à
l'accomplir!
--Vous allez voir, dit Belgodère avec son rire terrible. Je n'étais pas
pressé. J'eusse pu tuer Claude, mais cela me paraissait insuffisant. Je
m'attachai donc à ses pas. Je le suivis partout où il allait. Et
c'est ainsi que je sus qu'il avait une fille, et que, cette fille, il
l'aimait, il l'adorait, comme j'avais aimé, adoré ma Stella et ma Flora.
Le jour où j'eus cette certitude, madame, je faillis devenir fou de
joie... Comme moi, Claude aimait! Comme moi, Claude allait souffrir. Et
comme mes filles à moi, la sienne allait vivre avec des étrangers, d'une
autre race et d'une autre religion... Cette fille, madame, c'était
Violetta...
--Violetta, c'est la fille de Claude?
--Sans doute! L'eussé-je haïe sans cela? En elle, c'est Claude que je
hais. Mais pourquoi me demandez-vous cela?
--Pour être bien sûre que Violetta, c'est la fille de Claude.
--J'en suis sûr. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le bourreau avait
une vraie passion pour son enfant. C'est donc dans l'enfant que je
résolus de le frapper. Malheureusement, je vis un jour que j'étais
suivi: je dus fuir, quitter la France. J'attendis patiemment le temps
nécessaire pour être oublié. Au bout de quelques années, je revins: mon
amour était mort, mais je revenais affamé de vengeance.
Belgodère frissonna. Fausta le contemplait.
«Je m'emparai donc de Violetta, poursuivit le bohémien. Elle était sous
la garde d'une femme nommé Simonne. Pour que cette femme ne pût me
dénoncer, je m'en emparai également. Puis je les fis partir dans la
direction de la Bourgogne. Quant à moi, je demeurai à Paris pour juger
du coup que j'avais porté. Il était terrible, et je rejoignis ma troupe.
J'avais mon idée sur Violetta.
--Que voulais-tu donc en faire? demanda Fausta.
--Quelque chose comme une ribaude que j'eusse un jour livrée à quelque
seigneur. Alors, je me fusse présenté devant Claude pour lui dire: «Tu
m'as volé mes filles, j'ai volé la tienne. Tu as fait de Flora et de
Stella des chrétiennes, j'ai fait de Violetta une ribaude.» Et, alors,
je l'eusse tué... A Orléans, où je m'arrêtai assez longtemps, je
vis qu'un puissant et beau seigneur rôdait autour de la petite. Je
m'informai. J'appris que, cet homme, c'était le duc de Guise. Je vins
donc à Paris, et ma bonne étoile voulut que je rencontrasse le duc aux
portes de la ville. Je le vis plus amoureux que jamais: je convins
d'un bon prix, ce qui ne gâtait rien dans mon affaire, et je livrai
Violetta... Seulement, à partir de ce moment, les choses s'embrouillent:
croyant conduire la petite au duc de Guise, c'est à vous que je
l'amène!...
--Le regrettes-tu?
--Je ne sais, dit Belgodère avec une hésitation. A vous de tenir parole.
Vous m'avez promis une belle vengeance, madame.
--Eh bien, que dirais-tu si je faisais pendre Violetta sous les yeux de
Claude?
Un terrible sourire balafra le visage du bohémien.
--Oh! oh! Et Claude verra la chose?... Et je pourrai lui parler? le
forcer à regarder? lui dire que c'est moi qui ai pris son enfant et qui
la livre au bûcher?
--Tu seras près de lui et tu lui diras ce que tu voudras. Ecoute-moi;
demain matin, à dix heures, en place de Grève, seront pendues deux
jeunes filles, pendues et brûlées. Leur crime, c'est d'être les filles
d'un père qui, autrefois, était de la religion romaine et qui s'est mis
ensuite d'une autre religion. Cet homme s'appelait Fourcaud. Il est mort
en prison. Demain, le peuple pendra et brûlera ses deux filles. Or,
sais-tu ce que nous avons été faire tout à l'heure à la Bastille? Nous
avons fait sortir l'une des Fourcaudes... et, à sa place, nous avons...
--Laissé Violetta! rugit Belgodère. Enfer! C'est magnifique, cela!...
Ah! bien m'a pris d'entrer à votre service!... Ainsi donc, clama-t-il
avec son rire effroyable, demain matin, à dix heures, en place de Grève,
seront pendues...
--Les deux damnées, les deux hérétiques protestantes.
--Peu m'importe leur religion, dit le bohémien d'une voix sombre.
Violetta sera brûlée devant son père, voilà l'essentiel...
--Oui! devant son père! murmura Fausta qui tressaillit.
--Vous dites Violetta et une autre... qui est l'autre?
--Madeleine Fourcaud.
Belgodère se leva et fit quelques pas en grommelant. Soudain, il
s'arrêta court.
--Mais Claude? gronda-t-il. Claude, comment verra-t-il? C'est que tout
est là!... Comment le préviendrai-je? Car il faut que ce soit moi qui le
prévienne!...
--Bon. Ecoute-moi bien. Demain matin, tu iras sur la place de Grève.
Lorsque tu verras que la foule est rassemblée, tu entreras dans la
troisième maison qui se trouve à gauche de la place en tournant le dos
au fleuve... Tu ne pourras t'y tromper. Il y aura des têtes à toutes les
fenêtres. Mais cette maison-là, vois-tu, sera fermée du haut en bas,
comme si elle portait le deuil des deux condamnées... Quand tu seras
entré, tu demanderas à parler au prince Farnèse.
--Qui est le prince Farnèse?
--Qu'importe! dit Fausta avec un livide sourire. On te conduira devant
le prince Farnèse. Il est probable qu'on te fera entrer dans une grande
pièce dont la fenêtre donne sur la place de Grève.
--Mais Claude! Claude!...
--Eh bien, Claude, tu le trouveras auprès de Farnèse!... Va maintenant.
Je t'avais promis que ta vengeance, pour être retardée, n'en serait que
plus complète!
Belgodère eut un rauque grognement et s'élança hors de la maison de
Fausta.
Après le départ de Belgodère, Fausta s'était mise à écrire. Voici ce
qu'elle écrivit:
«Votre rébellion méritait un châtiment. C'est pourquoi je vous ai
infligé une souffrance proportionnée à votre faute. Puisque la rébellion
était causée par votre fille, j'ai voulu que la souffrance vous vînt de
votre fille. Et c'est pourquoi je vous ai dit qu'elle était morte. Mais
vous êtes mon disciple bien-aimé. Je ne veux pas que la punition se
prolonge... Cardinal, apprenez donc que Violetta n'est pas morte. Si
vous voulez la revoir, trouvez-vous demain matin dans notre logis de la
place de Grève, et, à l'homme qui, un peu avant dix heures, vous viendra
voir, demandez de vous la montrer: il vous la montrera.»
«Votre très affectionnée qui attend votre retour.»
Alors Fausta laissa tomber dans sa main sa tête alourdie et murmura:
«J'atteins et je frappe Farnèse. Mais comment atteindre et frapper
Pardaillan avant de le livrer à Guise?... Le père assistera au supplice
de Violetta... pourquoi l'amant n'y assisterait-il pas?»