LES FOURCAUDES

Violetta fut Jetée dans la litière par Belgodère qui y monta alors.

Fausta se remit en selle. Sur un signe qu'elle fit, les quatre cavaliers

entourèrent la litière, la petite troupe commença à descendre dans la

nuit.

Fausta gagna la rue Saint-Antoine et s'arrêta devant la Bastille.

Bientôt les chaînes du pont-levis grincèrent, le tablier s'abattit; la

litière passa et s'arrêta enfin dans une cour étroite.

--Le gouverneur! demanda Fausta au sergent d'armes.

--Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire à lui.

Fausta mit pied à terre et désigna la litière:

--Il y a là une prisonnière. Si elle s'échappe, tu seras pendu à l'aube,

sans procès.

Le sergent sourit. Il donna un ordre à deux geôliers qui

l'accompagnaient. Quelques minutes plus tard, Violetta était enfermée

dans un cachot...

Fausta suivit le sergent que précédait un homme portant un falot. Ils

montèrent un escalier. Dans un couloir, un homme accourait, achevant de

s'habiller en hâte.

--Je suis à vos ordres, madame! dit Bussi-Leclerc en reconnaissant une

femme dans ce jeune cavalier qui lui parlait avec tant d'autorité.

--Monsieur, dit Fausta, on vous a prévenu que je viendrais cette nuit.

--Madame, dit Bussi-Leclerc en dévisageant Fausta, on m'a prévenu qu'un

messager de Mgr le duc m'apporterait cette nuit des ordres.

--Vous avez ici, dit Fausta, deux prisonnières qu'on appelle les

Fourcaudes? Ces prisonnières doivent être livrées à la justice du

peuple?

--Dès demain matin, madame... Chose, promise, chose due. Nous tenons

parole, nous autres.

--L'une des deux Fourcaudes, dit Fausta, sera pendue et brûlée. Quant à

l'autre, vous allez la remettre en liberté.

--Oh! oh! ceci est impossible, madame, s'écria Bussi-Leclerc en

sursautant. J'ai promis au peuple deux hérétiques à pendre, il les aura.

--Vous tiendrez parole, messire Leclerc. Comment s'appellent les

condamnées? Et quel est leur âge?

--L'aînée, Madeleine; elle a vingt ans environ; la cadette, Jeanne; elle

paraît seize ans.

--C'est celle-ci que vous allez relâcher. Madeleine sera livrée. Il y

aura grâce pour Jeanne.

--S'il y a grâce pour l'une des condamnées, comment pourrais-je livrer

les deux hérétiques?...

--Ne vous en inquiétez pas. L'essentiel est que Jeanne Fourcaud est

graciée.

--Et qui lui fait grâce?

--Moi.

--Mais qui êtes-vous, madame? dit Bussi-Leclerc stupéfait.

--Lisez donc ceci! interrompit Fausta en tendant un papier a

Bussi-Leclerc, qui, étonné, le prit, s'approcha d'un flambeau et le lut.

Le papier portait la signature et le sceau du duc de Guise. Il contenait

ces lignes:

«Ordre à tous nos officiers de tout rang, en quelque lieu et quelque

occasion que ce soit, sous peine de la vie, d'obéir à la princesse

Fausta, porteuse des présentes.»

«La princesse Fausta!» murmura Bussi-Leclerc.

Il jeta un regard d'ardente curiosité sur Fausta et, s'inclinant très

bas, lui rendit le parchemin en disant:

--J'obéis, madame.

--Bien. Conduisez-moi donc auprès des Fourcaudes, ou plutôt auprès de la

plus jeune.

Sans dire un mot, Bussi-Leclerc s'empressa de prendre un flambeau et se

mit à précéder sa visiteuse. Dans le couloir, il retrouva le sergent et

lui dit quelques mots à voix basse. Le sergent s'inclina et prit les

devants en courant.

Bussi-Leclerc, toujours suivi de Fausta, descendit un escalier et

parvint dans la cour où attendaient la litière et les quatre cavaliers

d'escorte. Là, on trouva deux geôliers prévenus par le sergent.

--Va me chercher ma prisonnière..., dit Fausta au sergent.

Quelques minutes plus tard, Violetta apparaissait entre deux soldats

qui la tenaient chacun par un bras. Elle frissonnait d'épouvante, mais

n'opposait aucune résistance.

-Marchez! dit alors Fausta à Bussi-Leclerc.

Toute la petite troupe se dirigea vers une porte basse, accompagnée des

deux porte-clefs. On descendit un escalier tournant qui s'enfonçait dans

le sol comme une vis qui eût déchiré les entrailles de la terre.

Les geôliers s'arrêtèrent devant une porte dont ils tirèrent les

verrous. Fausta entra seule, après avoir pris le flambeau des mains de

Bussi-Leclerc. Le cachot était étroit. Ses voûtes surbaissées semblaient

peser d'un poids énorme sur les épaules. Dans un angle, accroupie sur le

sol, une jeune fille aux traits amaigris, toute jeune, se leva lorsque

la porte s'ouvrit. Son front était calme. Ses yeux brillaient d'un feu

surhumain. Cette jeune fille, c'était Jeanne Fourcaud.

--Vient-on me chercher pour le supplice! dit-elle. Je suis prête.

--Jeanne Fourcaud, dit Fausta, vous ne serez pas suppliciée. Vous

vivrez. Vous serez libre.

--Le roi me fait donc grâce de la vie? haleta la pauvre créature.

--De la vie et de la liberté. Vous êtes libre. Venez!...

Jeanne allait s'élancer, soudain elle s'arrêta, plus pâle. Une pensée

terrible venait de lui traverser l'esprit.

--Et Madeleine! râla-t-elle, ma soeur!.. libre avec elle... oui!... sans

Madeleine... J'aime mieux mourir!...

--Votre soeur, Madeleine, est sauvée comme vous. Elle est déjà dehors et

vous attend. Venez...

Jeanne Fourcaud s'abattit sur ses genoux, saisit les mains de Fausta et

les couvrit de baisers. Une violente réaction se faisait en elle.

La Fausta, d'un geste d'impatience, la releva, l'entraîna presque

défaillante de bonheur. Dans le couloir, elle remit Jeanne Fourcaud aux

mains d'un geôlier et dit:

--Conduisez-la jusqu'à la litière...

Alors Fausta se tourna vers l'autre geôlier et lui désignant Violetta:

--Enfermez cette créature...

Violetta, devant la gueule ouverte du cachot, eut un recul instinctif,

et une sorte de gémissement râla sur ses lèvres. Mais la main du

geôlier s'abattit sur elle et, l'instant d'après, la porte se refermait

lourdement, les verrous étaient poussés... D'un geste, alors, Fausta

renvoya le geôlier et les deux soldats qui remontèrent l'escalier. Elle

demeura seule avec Bussi-Leclerc. Un livide sourire plissa ses lèvres.

Froidement, elle demanda:

--Vous ne comprenez pas?

--J'attends que vous m'expliquiez...

Alors Fauta, désignant le cachot où Violetta venait d'être jetée, dit:

--Là se trouve Jeanne Fourcaud!...

Bussi-Leclerc, tout cuirassé qu'il fût contre les émotions

sentimentales, ne put s'empêcher de frémir.

--Quoi! balbutia-t-il, cette jeune fille...

--Elle s'appelle désormais, Jeanne Fourcaud... Vous devez, demain matin,

livrer les Fourcaudes à la justice du peuple. Vous les livrerez!...

Lorsque Bussi-Leclerc et Fausta furent remontés à la surface de la

terre, Jeanne Fourcaud fut placée dans la litière, presque évanouie.

Belgodère s'approcha de Fausta.

--Tu veux savoir ce qu'est devenue la fille de Claude? demanda-t-elle.

--Rien ne vous échappe, madame, dit le bohémien courbé. Violetta, vous

le savez, c'est mon espoir. Voilà huit ans que Violetta m'appartient. Je

la gardais jalousement pour... ce que vous savez. Enfin bref, au lieu

de la vendre à Mgr le duc, il se trouve que c'est à vous que je l'ai

vendue... Je sens, je devine que l'heure est venue où je pourrai parler

à Claude...

--Mais sais-tu seulement où il est?

--Non, mais je le retrouverai, n'ayez crainte.

--Voyons, reprit alors Fausta pensive, tu m'as toujours promis de me

raconter ton histoire: le moment est venu. Voici ce que tu vas faire; tu

vas reconduire la litière à l'abbaye; mes hommes t'escorteront, puis te

ramèneront à mon palais. Tu mettras la nouvelle prisonnière en lieu sûr.

Et, quand tu m'auras dit pourquoi tu hais Violetta, je te dirai, moi, ce

qu'elle va devenir.

--Monsieur le gouverneur, dit tout haut Fausta en se tournant vers

Bussi-Leclerc, à quelle heure aura lieu le spectacle que vous avez

promis aux Parisiens?...

--Mais à la pointe du jour, je pense.

--C'est trop tôt. Je veux en être. Il me semble que, dix heures du

matin, ce sera une heure convenable.

--A vos ordres, dix heures, soit...

Fausta remonta alors à cheval. Belgodère prit place près de Jeanne

Fourcaud. L'escorte s'ébranla. Une fois hors de la Bastille, Fausta

donna un ordre à ses cavaliers.

La litière et l'escorte se dirigèrent alors par le chemin qu'elles

avaient accompli en sens inverse. Fausta seule s'en alla vers la Cité.

Belgodère, parvenu à l'abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle

prisonnière, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud, dans la masure où, quelques

heures auparavant, était enfermée Violetta.

--Qu'est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable

si je comprends quelque chose en cette affaire?... Croasse! Que veut la

Signera Fausta? Où me conduit-elle?... Bah! Je vais le savoir tout à

l'heure sans doute... Croasse! Croasse veillera sur la petite en mon

absence... Croasse!...

A ce troisième appel. Croasse ne répondit pas plus qu'aux deux premiers.

--Tu dors, gronda Belgodère, tu as l'audace de dormir pendant que je

travaille! Attends un peu, misérable, je viens, va, ne te dérange pas...

En grommelant ces aménités, le bohémien avait saisi le fameux gourdin

avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et, sans hâte,

montait l'échelle qui aboutissait à la soupente. Là, il eut une

exclamation de rage: pas de Croasse! Croasse avait disparu. Belgodère

ne s'en inquiéta pas outre mesure. Il réfléchit que cette nouvelle

prisonnière dont il ne savait pas le nom ne pourrait s'évader de si tôt,

et, sans prévenir l'abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui

l'attendaient pour le ramener au palais de la Cité. Une heure plus tard,

Belgodère entrait dans la mystérieuse maison où, le lendemain soir de

son arrivée à Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc

de Guise.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 67 / 107 题