Lorsque Fausta atteignit l'abbaye de Montmartre, tout était obscur et
silencieux. Mais, l'un des cavaliers ayant heurté à la porte d'une
certaine façon, le double vantail ne tarda pas à s'ouvrir tout grand.
Fausta, ayant mis pied à terre, se fit conduire à l'appartement de
l'abbesse.
--La prisonnière? demanda Fausta d'une voix qui étonna Claudine par sa
vibration d'inquiétude.
--Elle est toujours là, madame, rassurez-vous...
--Conduisez-moi près d'elle.
Simplement, l'abbesse prit un flambeau et se mit à précéder Fausta.
Elle ouvrit la barrière. Belgodère ne dormait jamais que d'un oeil. Il
entendit donc les pas de Claudine et de Fausta, et, se jetant à bas
du lit de camp où il sommeillait tout habillé, alla ouvrir la porte,
méfiant. Il reconnut aussitôt l'abbesse, et s'inclina profondément.
--La prisonnière? répéta Fausta avec cette même émotion que Claudine
avait déjà remarquée.
Belgodère la reconnut à la voix; il se courba cette fois jusqu'au sol.
--Ce qu'on me donne à garder, dit-il, je le garde. La prisonnière est
là!...
Les deux femmes pénétrèrent dans le logis sommairement meublé d'un petit
lit de camp, d'une table et de deux chaises, le tout éclairé par une
torche. Claudine tira les verrous d'une porte. Fausta prit le flambeau
et dit:
--J'entrerai seule...
A ce moment, d'une soupente qui dominait la première pièce où Claudine
et Belgodère attendaient, surgit une tête effarée, au profil burlesque.
Cette tête, c'était celle de Croasse.
Croasse dormait dans la soupente, sur un tas de paille. De ce poste
élevé, il dominait la chambre, vit entrer Claudine et Fausta. Il vit
Fausta pénétrer dans la pièce qui servait de prison à Violetta. Lui
aussi se demanda ce que signifiait cette visite nocturne.
Fausta avait déposé sur un meuble le flambeau qu'elle tenait à la main.
Un rapide coup d'oeil autour d'elle lui montra la pièce misérable,
sans fenêtre, plus triste vraiment qu'une prison. Sur un vieux canapé.
Violetta dormait tout habillée. Fausta la contempla ardemment.
Lentement, elle détacha son masque et se laissa tomber à ses pieds.
--Belle, murmura-t-elle, certes! Une figure d'ange. Elle est digne
vraiment de ce héros de chevalerie qui s'appelle Pardaillan. Comme il
doit l'aimer!... Eh bien, qu'il souffre donc, puisqu'il s'est mis en
travers de ma route. Quoi! j'aurais jusqu'ici marché au but sublime avec
la victorieuse et sereine volonté que rien n'arrête et il se trouvera un
homme, un seul, qui aura pu me dire en face: «Tu n'iras pas plus loin.»
Fausta palpitait. Et elle comprenait qu'elle se mentait à elle-même.
Prétextes!... Elle ne haïssait Pardaillan ni pour l'affaire de la place
de Grève ni pour l'affaire du moulin. Le haïssait-elle seulement?...
Ah! elle ne le sentait que trop dans cette minute: ce qu'elle haïssait,
c'était Violetta qu'elle supposait aimée de Pardaillan. Elle était
jalouse.
Fausta cacha son visage dans ses deux mains. Une douleur affreuse
l'étreignit... La pire douleur... La douleur de la honte...
A ce moment, Violetta s'éveilla. Et vit ce jeune homme--Fausta était
vêtue en cavalier--qui pantelait. le visage dans les deux mains, et
semblait lutter contre une terrible et mystérieuse souffrance. Ses
grands yeux bleus s'emplirent de pitié.
Sa main toucha le bras de Fausta. Et d'une voix de compassion charmante:
--Qui êtes-vous? demanda-t-elle. Êtes-vous comme moi une victime?...
Êtes-vous... Ah!...
Ce dernier cri soudain s'exhala dans une angoisse d'épouvante et
d'horreur, et, d'un bond, elle fut debout. Fausta, touchée au bras,
avait violemment tressailli, ses deux mains étaient tombées, son visage
ravagé par la passion apparaissait en pleine lumière, et Violetta la
reconnaissait...
Mille pensées flamboyaient dans l'esprit de Fausta. Mille paroles
ardentes se pressèrent sur ses lèvres, des insultes peut-être, ou des
cris de douleur... car, à ce moment, elle n'était plus Fausta la Vierge
sacrée, Fausta la Souveraine, Fausta l'élue du Conclave secret... elle
était seulement la descendante de Lucrèce Borgia. Elle dit seulement
d'une voix rauque:
--Venez!...
Venir!... Où?... Que voulait-elle donc en faire?... Quelle atroce et
sombre résolution de la prendre, de l'emporter, de la jeter à quelque
supplice, d'assister à son agonie!...
Et, comme Violetta tremblante n'obéissait pas, Fausta recula jusqu'à la
porte. Dans ce court instant, par un prodige d'effort, elle reconquit la
sérénité du visage...
--Une litière, à l'instant, dit-elle à Claudine.
L'abbesse s'élança. Fausta se tourna vers Belgodère.
--Prends cette fille, dit-elle, et amène-la à la litière. Tu y monteras
avec elle. Tu m'en réponds sur ta vie.
--Où donc ira la litière? demanda Belgodère avec un frémissement.
--A la Bastille! répondit sourdement Fausta.
Belgodère entra dans le réduit et marcha droit à Violette, et lui aussi
de ce même ton rauque prononça:
--Viens!...
En même temps, il la saisit, et en lui-même grommela:
«Je crois que, cette fois, maître Claude va verser des larmes de sang...
comme il m'en a fait verser à Moi!...»