CONSEIL DE GUERRE

Cependant Paris s'agitait. La noblesse, étonnée de l'inertie de Guise,

commençait à prendre peur. On se répétait sous le manteau que le chef

suprême de la Ligue trahissait.

Les bourgeois, de leur côté, recommençaient les patrouilles armées et

faisaient entendre des murmures précurseurs de l'émeute.

Le lendemain de ce jour où soeur Mariange fut chargée par Claudine de

porter une lettre à Fausta, l'agitation était à son comble. Vers quatre

heures de l'après-midi, le duc de Guise était enfermé dans son cabinet

avec Maurevert. Le duc se préoccupait fort peu de l'émotion des

Parisiens; il savait qu'il n'avait qu'à parler pour être acclamé.

Guise était sombre. Pour lui, comme pour Charles d'Angoulême, Violetta

était perdue. Il allait et venait dans le vaste et somptueux salon qui

lui servait de cabinet. La tête penchée sur la poitrine, il n'écoutait

Maurevert que d'une oreille distraite. En effet, Maurevert lui rendait

compte de l'état de Paris, de la colère qui commençait à gronder, de

l'impatience des bourgeois, des soupçons de plusieurs gentilshommes

qu'il nommait...

Pourtant Guise dressa tout à coup les oreilles et s'arrêta devant

Maurevert, lorsque celui-ci en vint à prononcer un nom. Ce nom, c'était

celui du chevalier de Pardaiïlan.

--Eh bien? dit-il, l'as-tu retrouvé?

--Hélas! non, monseigneur.

--Et le bâtard d'Angoulême? reprit Guise.

--Monseigneur, si nous retrouvons le Pardaillan, nous mettons du même

coup la main sur Charles.

--Ah! continua amèrement le duc, si tu haïssais cet homme, ce misérable

Pardaillan, comme je le hais... tu ne l'aurais pas perdu de vue ni

laissé sortir de Paris!

--Monseigneur, j'ai la conviction que Pardaillan n'a pas quitté Paris.

--Qui te le fait croire?

Maurevert frissonna et il murmura;

--Tant que je serai à Paris, il y sera...

--Je ne te comprends pas, dit Guise d'un air narquois; mais je ne veux

me souvenir que d'une chose: c'est que, sur notre prise de la butte

Saint-Roch, tu devais toucher deux cent mille livres, et que, ces

deux cent mille livres, tu les abandonnais pour avoir la joie de voir

Pardaillan mort une bonne fois... Puisque cet homme est à Paris, puisque

tu le hais, que ne le cherches-tu?... Aurais-tu peur... toi!

Maurevert cherchait une réponse, lorsque le valet familier de Guise

ouvrit la porte et annonça que Bussi-Leclerc, le gouverneur de la

Bastille, venait d'arriver.

--Qu'il entre! qu'il entre!... Lui aussi doit avoir une dent féroce

contre le Pardaillan, et il nous aidera...

--Te voilà, mon pauvre crucifié, ricana le duc qui était sans pitié

pour les mésaventures des autres, comment vas-tu? Par la barbe du pape,

sais-tu que tu faisais une plaisante figure sur ton aile de moulin!

--Le spectacle devait être assurément fort galant, dit Bussi, glacial.

--Ne te fâche pas, dit le duc en riant plus fort. Je te revois encore

les pieds au ciel, la tête en bas, roulant des yeux terribles... allons,

ne grince pas des dents, c'est moi qui t'ai détaché... Il était temps,

hein?

--Hé, monseigneur, j'aurais voulu vous y voir!

--Donc, tu en veux fort au Pardaillan?...

--Oui, mais pas de cela! gronda Bussi-Leclerc.

Il songeait à ce duel où, pour la première fois, il avait été désarmé,

vaincu.

--Monseigneur, reprit-il, j'ai d'étranges choses à vous rapporter. Il y

a de rudes émotions dans Paris!

--Bon! Et que veulent encore nos Parisiens?

--Ils veulent un roi, monseigneur!

--Un roi, un roi! gronda Guise. Ils en avaient un, ils l'ont chassé.

Oui, je sais ce que tu vas dire. C'est moi qu'ils veulent. Eh! pardieu,

qu'ils attendent!

--Aussi les Parisiens attendent-ils que vous vous rendiez au Louvre;

mais, pour prendre patience, ils s'amusent ou plutôt nous cherchons

à les amuser. Je leur ai promis les Fourcaudes à pendre un peu, dit

Bussi-Leclerc en ricanant.

Les Fourcaudes, c'étaient les deux filles du procureur Fourcaud, lequel

avait été arrêté deux mois avant la fuite de Henri III et enfermé à la

Bastille comme suspect d'hérésie; le jour où on l'avait arrêté, ses deux

filles avaient crié qu'elles aussi étaient de la religion nouvelle,

c'est-à-dire protestantes; on les avait donc traînées à la Bastille, où

leur père n'avait pas tardé à succomber.

Sommées d'abjurer, moyennant quoi on leur offrait la liberté, les filles

de Fourcaud avaient répondu qu'elles préféraient mourir. L'une de ces

infortunées s'appelait Jeanne; elle avait dix-sept ans et était jolie à

damner un saint; l'autre s'appelait Madeleine et avait vingt ans.

--Je leur ai promis les Fourcaudes, continua Bussi-Leclerc. Ils étaient

tout à l'heure dix mille qui m'assourdissaient de leurs cris et qui

se démenaient le long des fossés de la Bastille. J'ai fait entrer une

douzaine des plus enragés, je leur ai demandé ce qu'ils voulaient.

--Nous voulons pendre et brûler les hérétiques «Fourcaudes», ont-ils dit

tout d'une voix...

--Et alors? dit Guise en bâillant.

--Alors, monseigneur, il y aura demain un beau feu de joie en lequel les

damnées Fourcaudes seront bellement grillées, non toutefois sans avoir

été un peu pendues.

--Le sire de Maineville demande à être introduit auprès de Monseigneur,

dit à ce moment un valet.

Guise fit un signe. La porte s'entrouvrit, laissant voir la salle

remplie de gentilshommes armés, qui attendaient anxieusement les

décisions qu'allait prendre le maître, le roi de Paris. Maineville

entra, et, comme s'il se fût trouvé devant le roi, attendit en silence.

--Parle, dit Guise, qu'as-tu à nous raconter?

--Monseigneur, j'ai à dire qu'il y a dans Paris une étrange émotion. Vos

Parisiens enragent de soif... et, pour une soif pareille, monseigneur,

il faut une boisson rouge. Il n'y a que le sang pour étancher la soif

des Parisiens quand ils se mettent à crier.

--Eh bien, qu'on leur en donne! dit Guise. Demain, les Fourcaudes...

Il se fit un moment de silence. Ces nouvelles, successivement apportées

à Guise par Bussi-Leclerc, par Maineville et par d'autres qui les

avaient précédés, lui indiquaient qu'il était temps de prendre une

décision. Et c'était justement devant cette décision qu'il reculait

encore.

Pendant ces journées où nous le voyons si hésitant, si tourmenté d'un

amour qui le rongeait. Guise était aussi préoccupé d'une pensée de

vengeance. L'affaire de la place de Grève avait remis en sa présence ce

Pardaillan dont, depuis l'effroyable journée de la Saint-Barthélémy, il

avait gardé un terrible souvenir. Or, le même Pardaillan venait de lui

porter un coup qui pouvait être mortel.

On avait fouillé le moulin et le logis du meunier, on avait creusé la

terre, sondé les murs, et on n'avait retrouvé aucune trace des précieux

sacs qui pourtant existaient!... Donc, Pardaillan avait fait partir

l'argent!... Pourquoi?

Quoi qu'il en fût. Guise était frustré, volé!... Et où était ce

Pardaillan, à cette heure? Qui pouvait le dire?...

Comme Maineville venait d'achever son récit, et que Guise roulait ces

diverses pensées, le valet entra pour la troisième fois et remit une

lettre au duc qui, ayant examiné la suscription, se hâta de briser le

cachet. Les trois courtisans virent alors un livide sourire passer sur

le visage du duc et ils l'entendirent murmurer:

--Nous le tenons!...

Cette lettre était de Fausta!... Et Fausta, prévenue elle-même par

Claudine de Beauvilliers, annonçait au duc que Pardaillan et Charles

d'Angoulême se trouvaient à Paris.

«Demain, ajoutait la princesse en terminant, demain je vous dirai

l'endroit exact où vous pourrez saisir cet homme.»

--Tu disais, demanda Guise à Maurevert, que ton ami Pardaillan se trouve

encore à Paris?

--J'en répondrais! répondit Maurevert en frissonnant.

--Eh bien, tu as dit la vérité... Cette fois, je pense qu'il ne nous

échappera pas. Et pour commencer, Maurevert, ordre à toutes les portes

de Paris de ne plus laisser passer âme qui vive. Va, et fais diligence.

Maurevert s'élança, et, donnant des ordres à son tour, expédia sur tous

les points de Paris des messagers porteurs de la décision ducale. Moins

d'une heure plus tard, toutes les portes de la ville se fermaient, tous

les ponts-levis se levaient et le bruit courait dans Paris enfiévré

que l'armée de Henri III, unie à celle du roi de Navarre, avait été

signalée.

Dans le cabinet du duc de Guise, Maurevert, Bussi-Leclerc et Maineville

faisaient des projets au sujet des supplices réservés à Pardaillan

arrêté.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 61 / 107 题