LES AMANTS

Le prince Farnèse, en reconnaissant Léonore de Montaigues dans la

bohémienne Saïzuma, avait eu la violente impression d'être ramené de

seize ans en arrière.

Léonore avait à peine changé.

La sensation de stupeur et d'effroi s'effaça peu à peu de l'esprit de

Farnèse. L'amour, à cet instant, triompha dans son coeur. Lentement, il

se releva et murmura:

--Vous devez me haïr. Vous avez raison. Mais, quand je vous aurai tout

dit, peut-être me haïrez-vous un peu moins.

Il parlait d'une voix humble et basse. Il osait à peine jeter un regard

sur cette femme qu'il n'avait cessé d'aimer.

Dans le temps où il l'avait cru morte, il lui avait semblé que cet amour

s'était étouffé. A corps perdu, il s'était jeté dans la prodigieuse

aventure: opposer Fausta à Sixte-Quint, bouleverser la Chrétienté...

oublier enfin. Maintenant, il comprenait l'inanité de ces tentatives.

Jean Farnèse, dans la ruée à la conquête de l'amour, s'était brisé les

reins dans ce lamentable épisode de la vie des coeurs: l'arrivée de

Léonore dans Notre-Dame... Léonore morte, le cardinal avait cherché une

autre voix, d'autres dérivatifs à la violente activité de son âme.

Léonore retrouvée vivante, il revenait à l'amour. Il eut un espoir fou:

reconquérir Léonore, aimer encore, être aimé encore, fuir, fuir avec

elle...

D'un mot, montrons-le tel qu'il était; il oubliait Violetta!... Il

oublia qu'il avait une fille, que cette fille était morte, et qu'il

était là pour frapper la Fausta. Il cherchait des termes de passion qui

allaient réveiller l'étincelle dans le coeur de Léonore... Vaguement,

dans un geste de supplication, il tendit les mains, et tout à coup, sans

bruit, sans secousse, il se prit à pleurer.

Farnèse n'avait pas pleuré depuis seize ans. Farnèse n'avait pas pleuré

lorsqu'il avait demandé la vie de sa fille à Fausta. Farnèse pleurait

devant Léonore.

--Vous pleurez? demanda Léonore avec une grande douceur de pitié. Vous

avez donc, vous aussi, des douleurs?... Les douleurs s'en vont avec les

larmes. Moi, je ne peux pas pleurer, et c'est pourquoi je garde mes

douleurs qui m'oppressent, qui m'étouffent...

Le cardinal avait relevé la tête. Une immense stupeur s'emparait de

lui... Quoi! C'était Léonore qui parlait ainsi!... Pas de reproches!...

Rien que de la pitié!... Il trembla.

--Dites, reprit Léonore, quelle est votre souffrance? Pourquoi

pleurez-vous? Peut-être pourrai-je vous consoler?

--Oh! rugit le cardinal en lui-même, mais elle ne me reconnaît donc

pas!... Léonore!... Léonore!... râla-t-il.

Elle le regarda avec un étonnement qui le déchira.

--Léonore? dit-elle. Quel nom prononcez-vous là?... Pauvre fille!...

Taisez-vous, car vous pourriez la réveiller...

Cette fois, la terreur fit irruption dans l'âme du cardinal.

--Écoutez, poursuivit Léonore, je vais vous dire votre bonne aventure.

En même temps, elle saisit la main du cardinal qui, à ce contact,

frissonna longuement.

--Folle! bégaya-t-il, folle!... Plus que morte!...

A ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent.

C'étaient Charles et le chevalier de Pardaillan, qui, devant cette scène

imprévue, s'arrêtèrent au seuil...

Le cardinal ne les vit pas. De toute sa passion palpitante, il répéta

le nom de l'adorée, comme si avec ce nom il eût voulu réveiller ses

souvenirs et sa raison.

--Ecoute! écoute! haleta le cardinal. Tu ne reconnais donc pas ton

amant? Regarde-moi. Je suis celui que tu as aimé!... Celui qui est

devant toi, c'est Jean Farnèse!...

Il la secoua violemment. Soudain il s'écria:

--Ta fille! Voyons, que tu ne me reconnaisses pas, soit! Mais tu es

mère. Ta fille! Ta Violetta...

--Que dit-il? palpita Charles d'Angoulême.

--Silence! dit le chevalier. Il se passe ici quelque chose d'effroyable.

--Ta Violetta! rugissait Farnèse. Elle s'appelle Violetta... Ta

fille.... Il faut donc pour t'émouvoir que je frappe comme tu fus

frappée jadis... Ecoute!... Tu avais une fille!... Elle a souffert plus

que toi... et maintenant... elle est morte!...

--Qui a dit que Violetta est morte? cria une voix avec un sanglot

déchirant.

Le cardinal éperdu vit devant lui un jeune homme aux traits nobles et

doux, à la figure ravagée en ce moment par une effroyable douleur.

Saïzuma, comme si toute cette scène ne l'eût pas regardée, avait reculé.

Farnèse se tourna vers ce jeune homme qui venait d'apparaître et qui

sanglotait.

--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix démente.

--Oh! s'écria Charles avec un accent qui fit frémir le cardinal

d'effroi, et Pardaillan de pitié, vous avez dit qu'elle est morte!...

Violetta morte!...

Et une sorte de fureur s'empara du malheureux jeune homme, il saisit

violemment le bras de Farnèse.

--Qui êtes-vous?... Qui est cette femme? Pourquoi dites-vous que

Violetta est morte? Comment le savez-vous?...

Hagard, livide, d'une voix si triste et si déchirante que Charles en

demeura plein d'angoisse, le cardinal répondit:

--Qui je suis... Un malheureux qu'une femme a maudit dans une heure

terrible. Regardez-moi... Je suis le cardinal prince Farnèse, l'amant de

Léonore de Montaigues, le père de Violetta...

--Son père! haleta Charles.

--Sa mère! murmura Pardaillan en jetant un regard de pitié sur la

bohémienne Saïzuma.

--Fuyez! reprit le cardinal hors de lui; fuyez, jeune homme! Ne me

touchez pas! Tout ce qui me touche est maudit!...

Pardaillan lui mit la main sur l'épaule.

--Monsieur le cardinal, dit-il, soyez homme. Voici mon ami, M. le duc

d'Angoulême... il aimait la pauvre petite Violetta... Vous dites qu'elle

est morte... vous ne pouvez tout au moins refuser à cet enfant la

terrible consolation de savoir comment elle est morte...

--Comment? bégaya Farnèse... morte... assassinée.

Pardaillan tressaillit. La pensée du duc de Guise traversa son cerveau.

--Assassinée! dit-il froidement. Par qui?

--Par une femme... une tigresse... oh! je l'ai laissée échapper!...

Malheur sur moi, malheur sur vous, puisque je ne l'ai pas tuée quand je

la tenais!...

--Cette femme! cette femme! frémit le chevalier tandis que Charles

haletant se rapprochait pour entendre le nom de la maudite.

Le cardinal fit sur lui-même un puissant effort et parvint à reconquérir

un peu de son calme:

--Cette femme, dit-il, ne vous avisez pas de vous heurter à elle; vous

seriez brisés comme verre. Duc d'Angoulême, et vous aussi, monsieur,

prenez garde à cette femme; puisque vous avez connu et aimé Violetta,

elle doit vous connaître et vous haïr... fuyez, s'il en est temps...

--Cette femme qui a assassiné Violetta c'est donc...

--Elle s'appelle Fausta!...

--Bon, grommela Pardaillan, je vois que je l'avais bien jugée! Eh bien,

Fausta du diable, puisque tu ne te mêles pas seulement de faire des

rois, puisque tu te mêles aussi de tuer... pardieu! à nous deux!...

Farnèse, déjà, s'était retourné vers Léonore. Mais, maintenant qu'elle

avait remis son masque rouge, le charme était rompu. Il joignit les

mains, et d'une voix basse:

--Léonore, je t'aime toujours!... Léonore, maudis-moi; mais fuyons

ensemble... Ton coeur, je le réchaufferai... ton âme, je la

réveillerai...

Saïzuma eut ce rire terrible qui avait déjà glacé Farnèse.

--Jean de Kervilliers! hurla-t-elle, que me veux-tu? Où veux-tu

m'entraîner? O mon père, où êtes-vous?... Silence, tous!... La cloche

a sonné... voici le maudit qui soulève l'ostensoir et va bénir

l'assemblée...

Un gémissement lugubre râla sur les lèvres de Farnèse qui recula encore.

--Le maudit! murmura-t-il. Oui, maudit! Bien maudit!...

Et il s'enfuit, éperdu, chancelant, Le chevalier, alors, essuya la sueur

qui coulait de son front.

--Venez, dit-il en saisissant le bras de Charles, sortons de ce couvent

où l'air retentit de malédictions...

Charles, d'un signe, lui montra Saïzuma.

--Sa mère! murmura le jeune homme.

Il se rapprocha vivement de Saïzuma.

--Madame, dit-il avec douceur, voulez-vous venir avec moi?...

Saïzuma, un instant, le considéra avec attention.

--Je veux bien, dit-elle enfin. Je ne vois rien dans les lignes de votre

visage qui m'inspire défiance ou épouvante.

Pardaillan, prenant la main de la bohémienne, la mit dans celle de

Charles qui tressaillit douloureusement. Et il marcha en avant...

Dehors, il retrouva Picouic, fidèle à son poste sur la brèche. Quant à

Croasse, il avait disparu.

Ce fut à ce moment que soeur Mariange, ayant trouvé le pavillon vide,

alla voir sur la brèche. Elle regarda au loin et ne vit personne. Mais

Mariange était obstinée. Elle croyait avoir trouvé une occasion de

faire fortune et elle était décidée à ne pas la laisser échapper. Elle

commença donc à descendre précipitamment les pentes de la colline, se

dirigeant vers la Grange-Batelière. Et, lorsqu'elle fut arrivée à deux

cents pas des murs de Paris, elle eut la satisfaction d'apercevoir un

groupe qui s'enfonçait sous la porte Montmartre; dans ce groupe, elle

reconnut aussitôt la bohémienne à son manteau bariolé.

Soeur Mariange, sans hésitation, se mit à courir de ses petites jambes

courtaudes et s'engouffra à son tour sous la porte. Elle arriva à temps

pour voir Saïzuma, toujours escortée de Pardaillan et de Charles,

tourner à gauche et entrer dans une auberge. Comme elle ne savait pas

lire, elle ne put en déchiffrer l'enseigne. Alors, elle interrogea une

femme.

--La Devinière... bon!... grommela-t-elle en enfonçant ce nom dans sa

mémoire.

Soeur Mariange se mit alors à faire les cent pas, réfléchissant sur

cette aventure. Devait-elle parler à ces étrangers comme elle en avait

eu l'intention?... C'était peut-être un moyen de gagner de l'argent,

mais aussi de s'attirer la colère de l'abbesse.

--J'ai trouvé, fit-elle tout à coup. D'après tout ce que j'ai pu voir

et entendre, l'abbesse a un gros intérêt à ne pas perdre de vue cette

bohémienne du diable. Alors, moi, je lui révèle la retraite de la

bohémienne et, comme récompense, je demande dix écus d'or... au moins!

Ayant ainsi combiné son petit plan, elle reprit en hâte le chemin de

l'abbaye et, y étant parvenue, se présenta aussitôt devant l'abbesse

qui venait de recevoir la visite de Belgodère et qui, à ce moment même,

achevait une lettre. Claudine de Beauvilliers écouta attentivement le

récit de Mariange, la félicita de sa vigilance et murmura:

--Au fait, voilà une messagère toute trouvée...

Alors, à la lettre qu'elle venait d'écrire, elle ajouta un long

post-scriptum. Puis, ayant plié et cacheté sa missive, elle se tourna

vers Mariange et dit:

--C'est un grand service que vous venez de nous rendre, ma soeur. Il

faut que vous en soyez récompensée. Prenez donc cette lettre; celle à

qui vous allez la porter vous récompensera mieux que je ne pourrai le

faire. Seulement prenez garde que, si vous perdiez cette missive ou si

quelqu'un vous l'enlevait, ce serait un grand malheur pour moi, donc

pour l'abbaye, donc pour vous-même.

Et elle se hâta de donner à Mariange les instructions nécessaires pour

que la lettre pût parvenir à destination.

L'adresse était ainsi conçue:

«A Madame la princesse Fausta, en son palais.»

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 59 / 107 题