Lorsque le lamentable Croasse, tremblant de tous ses membres, fut entré
dans la maisonnette, Belgodère qui le suivait, son terrible gourdin au
poing, ferma la porte soigneusement et s'adressant à son piteux hercule
que la frayeur rendait vacillant comme un homme ivre:
--Or ça, tu me cherchais, m'as-tu dit...
Croasse, qui louchait lamentablement sur la menaçante trique, bégayait
éperdument, ne sachant à quel saint se vouer.
--Cornes du diable! fit Belgodère, peu patient de son naturel, es-tu
mué en mouton moutonnant?... Tu bêles et ne réponds pas?... Faut-il te
délier la-langue?
--Si je vous dis la vérité, vous ne frapperez pas? interrogea Croasse
anxieusement.
--Cela dépendra de ce que tu me diras... Va!...
Croasse vit bien qu'il fallait se contenter de ces paroles, si peu
encourageantes fussent-elles, et qu'il ne tirerait pas davantage de ce
maître qu'il maudissait du fond de l'âme. La vue du solide gourdin
au poing robuste du bohémien paralysait tous les efforts de son
imagination. Si bien que, sur un geste d'impatience de son bourreau, il
résolut tout uniment de dire la vérité toute nue sans s'inquiéter des
suites qu'elle pourrait avoir pour ses nouveaux maîtres: le sire de
Pardaillan et le duc d'Angoulême qu'il regrettait amèrement en ce
moment, car ceux-là du moins ne lui pariaient pas la matraque au poing.
Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'il commença son récit:
--Voilà, maître... Votre disparition soudaine... nous a laissés, Picouic
et moi, dans un cruel embarras... l'hôte de l'auberge de l'Espérance
nous ayant mis dehors, nous ne savions que devenir!
--Cet animal a raison au fait, murmura Belgodère.
Notons ici que Croasse mentait effrontément, car on se souvient que
Picouic et lui avaient bellement profité d'une absence du bohémien pour
gagner la rue et se mettre en quête d'un maître, et que, ce maître, ils
croyaient bien l'avoir trouvé en la personne du chevalier de Pardaillan.
Mais, si peu perspicace qu'il fût, Croasse avait fort judicieusement
fait cette remarque que son ancien patron, s'il avait été au fait de
cette désertion, aurait commencé par le rosser sans plus attendre, et il
en avait conclu, non sans raison, que, s'il ne l'avait pas fait, c'est
qu'il l'ignorait. Aussi, voyant que Belgodère ne relevait sa phrase par
aucun argument frappant, respira-t-il plus librement et continua-t-il
avec plus d'assurance:
--Nous avons erré plusieurs jours autour de l'auberge et, ne vous voyant
pas revenir, pensant que pour des raisons... excellentes sans doute...
vous aviez décidé de nous quitter... comme il nous fallait vivre
quand même, nous nous sommes mis en quête d'un autre maître qui... en
attendant votre retour... voulût bien nous donner le gîte et la pitance.
--Bref, dit Belgodère, vous m'avez abandonné... Et ce nouveau maître,
comment se nomme-t-il?
Ici Croasse eut un instant la velléité de nommer Pardaillan, mais le
désir légitime qu'il avait d'éblouir par sa nouvelle position fit qu'il
donna la préférence au duc, dont le titre était autrement pompeux et
imposant que celui, modeste, de chevalier. Aussi répondit-il avec
orgueil, en se rengorgeant:
--C'est Mgr le duc d'Angoulême!...
Belgodère bondit, n'en pouvant croire ses oreilles.
--Peste! fit le bohémien qui réfléchissait profondément, mes
compliments... Il est honorable pour moi d'être remplacé par un duc...
un fils de roi...
Croasse, qui n'entendait pas malice, se gonflait démesurément et
oubliait presque le gourdin, cependant, toujours aux mains du bohémien.
Celui-ci, toujours ironique, reprenait:
--Tout cela ne me dit point comment et pourquoi je vous ai rencontré si
inopinément, monsieur Croasse.
--Ah! voilà, dit monsieur Croasse. Il paraît que mon jeune maître--à
ce que j'ai cru comprendre du moins par des bribes de conversations
surprises de-ci de-là--, mon jeune maître est amoureux... d'une jeune
fille qui a disparu soudainement.
--Est-ce possible!... fit Belgodère en serrant nerveusement son bâton.
--Or, il y a, paraît-il, dans ce couvent une bohémienne...
Belgodère tressaillit.
--Une bohémienne qui prédit l'avenir d'une façon miraculeuse... Mon
jeune maître, monseigneur le duc, est venu ici pour la consulter,
pensant qu'elle pourrait lui dire, peut-être, ce qu'est devenue la
jeune fille... une noble demoiselle, belle comme le jour... dont il est
amoureux.
--En sorte que c'est pour consulter cette bohémienne... que le duc
d'Angoulême est venu ici? C'est très remarquable!... Mais vous? Comment
vous ai-je trouvé devant cette palissade... que vous aviez escaladée?...
Croasse toussa légèrement.
--Moi? dit-il, j'avais été laissé dans le jardin... seul... et comme
j'avais aperçu des figures... qui ne m'inspiraient aucune confiance...
j'avais résolu de passer de ce côté-ci de la palissade... pour mieux
surveiller ces figures suspectes...
--Oui-da!... en sorte qu'au service de votre nouveau maître vous seriez
devenu brave... Ah! sacripant! éclata soudain le bohémien, qui saisit
incontinent Croasse stupéfait au collet et laissa retomber à bras
raccourci son bâton sur sa squelettique échine, ah! scélérat, gibier de
potence!... tu te moques de moi!
Tout en parlant, Belgodère frappait à tour de bras. D'abord saisi
d'étonnement, Croasse s'était laissé choir sur le sol en gémissant.
Puis les gémissements s'étaient haussés d'un ton et enfin s'étaient
transformés en hurlements qui déchiraient l'air chaque fois que le
terrible bâton tombait sur ses épaules.
--Debout, chien! s'écria le bohémien en le frappant du pied, debout et
écoute...
Toujours geignant. Croasse se redressa péniblement.
--Ah! tu es venu m'espionner ici!... Ah! ton scélérat de maître veut
enlever Violetta... Eh bien, écoute: je vais sortir... sois tranquille,
tu seras soigneusement enfermé ici... avec Violetta... je reviens dans
un instant... si je ne retrouve pas Violetta ici... si quelqu'un s'est
approché de la palissade... je t'arrache la langue...
Belgodère ferma soigneusement toutes les portes et se rendit tout droit
chez l'abbesse Claudine de Beauvilliers à qui il raconta tout ce qu'il
savait ou devinait. Celle-ci se chargea d'aviser séance tenante la
princesse Fausta qui prendrait telles mesures qu'elle jugerait utiles,
cependant que Belgodère regagnait promptement la maisonnette où il
retrouvait tout comme il l'avait laissé.