L'ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN

Pendant que Charles et Pardaillan pénétraient dans le vieux pavillon,

les deux laquais, c'est-à-dire Picouic et Croasse, demeuraient au-dehors

en sentinelle. Le premier avait été posté au pied de la brèche. Le

second devait rester à l'entrée même du pavillon.

Croasse qui, bien à contrecoeur, était passé foudre de guerre, commença

par jeter tout autour de lui un regard menaçant. Et il mit la dague à la

main. Cependant, ayant constaté que le potager, en fait d'ennemis,

ne présentait à ses regards que de modestes herbages légumineux, il

commença à se dire que le moment d'une nouvelle bataille, n'était

sans doute pas arrivé. Il éteignit donc le feu de son regard, et tout

doucement rengaina sa dague, en murmurant:

«Je les verrai bien toujours venir.»

En attendant, par mesure de simple prudence et pour ne pas s'exposer

inutilement, il quitta à petits pas le poste où il avait été mis en

surveillance et se dirigea vers un hangar où étaient remisés les

ustensiles de jardinage: faible abri, mais abri tout de même. Or, juste

comme il allait atteindre le hangar et s'y terrer, une ombre parut.

Croasse bondit. Ce n'était pas l'ennemi: c'était soeur Philomène.

--Arrêtez, pour l'amour de Dieu, s'écria-t-elle en voyant Croasse tirer

un pistolet de sa ceinture.

Croasse, voyant qu'il n'avait affaire qu'à une femme déjà âgée et

paraissant toute saisie de frayeur, remit le pistolet à sa place.

Cependant soeur Philomène avait joint les mains avec admiration:

--Comme vous devez être brave! dit-elle.

--Malheur à moi! songea Croasse. Cela se voit donc?... Que me

voulez-vous, ma digne femme? ajouta-t-il tout haut.

Philomène demeura interloquée. Elle n'avait pas prévu cette question si

simple. Au fait, que voulait-elle?...

Philomène vivait depuis treize ans dans le fantastique couvent. Elle

avait quarante-cinq ans et paraissait dix ans de plus; elle avait

toujours été trop laide pour tomber dans le péché. Elle n'était pas une

dévergondée.

Devant la question du prudent Croasse qui avait tout à coup soupçonné

en elle un ennemi, Philomène baissa donc les yeux, soupira et se mit à

lisser le bout de son tablier, comme eût pu faire une petite fille à

qui on dit pour la première fois qu'elle est jolie. C'était grotesque,

c'était hideux, c'était navrant peut-être, mais c'était d'une profonde

sincérité: Philomène, soeur Philomène, avait reçu le coup de foudre!

--Enfin, reprit Croasse, vous n'êtes pas venue seulement pour le plaisir

de me contempler, je pense?

Philomène releva les paupières, et, avec la hardiesse de son innocence,

répondit:

--Si fait!... vous êtes si beau!... foi de Philomène!

--Oh! oh! songea Croasse. Est-ce que j'étais aussi, sans le savoir, un

bourreau de coeurs?...

Il examina d'un oeil plus bienveillant Philomène qui palpitait, et la

vit moins laide, moins vieille qu'elle n'était.

Voyant l'effet que ce mot avait produit sur Croasse, Philomène

s'enhardit encore et murmura:

Je venais vous prier de visiter avec moi nos jardins...

Invité à visiter en compagnie de Philomène les fruits et les fleurs du

jardin. Croasse comprit qu'il était de son devoir de répondre par une

galanterie telle qu'on pouvait en attendre d'un bourreau de coeurs et

d'un véritable héros d'armes; il ouvrit un large bec et croassa:

--O Philomène! que ne puis-je cueillir la fleur de votre modestie et les

fruits de votre vertu!

C'était une déclaration que Croasse jugea audacieuse et Philomène

décisive. Tous deux un instant demeurèrent ébahis, effarés; Philomène

était confuse et palpitante de sentir qu'elle tombait dans les abîmes du

péché. Croasse, de plus en plus audacieux et se sentant irrésistible,

saisit une main de Philomène.

Très astucieusement, Philomène tirait Croasse vers un coin désert de

la communauté dont l'approche était depuis quelques jours sévèrement

interdite aux religieuses. Philomène trouvait avantage à gagner ce lieu

où s'élevait une petite construction entourée de palissades, afin

de pouvoir continuer l'entretien avec Croasse à l'abri de toute

indiscrétion. Grâce à de savants détours, Philomène put atteindre la

région désirée.

--Il ne s'agit plus maintenant que d'entrer dans l'enceinte,

murmura-t-elle faiblement. C'est une charmante retraite où personne ne

pourra venir surprendre nos paroles...

Philomène avait cramponné sa main sèche au bras de Croasse. Sans plus

d'explication, elle le traîna jusqu'à la porte de la palissade. Cette

porte se trouvait fermée.

--Attendez! fit Croasse bouillonnant d'ardeur et d'audace, je vais

sauter par-dessus la palissade, et quand je serai à l'intérieur je

pourrai facilement vous ouvrir.

Déjà Croasse entreprenait l'escalade; quelques instants plus tard, il

sautait dans l'enclos, et sans perdre une seconde se prépara à ouvrir à

Philomène. A ce moment, il entendit derrière lui le bruit précipité de

pas légers. Il se retourna et étouffa un cri de stupéfaction: une

jeune fille accourait vers lui, cheveux épars, mains jointes, regard

suppliant... une enfant adorablement belle dans sa terreur même.

--O monsieur, supplia-t-elle, qui que vous soyez, sauvez-moi!

Emmenez-moi d'ici!...

--La petite chanteuse!... Violetta!... s'écria Croasse.

A cette voix, la jeune fille parut reconnaître soudain celui à qui elle

s'adressait ef s'arrêta.

--Ah! murmura-t-elle avec accablement, ce n'est pas un sauveur! Ce n'est

qu'un aide de Belgodère!...

Et deux larmes roulèrent sur ses joues pâlies.

--Violetta! Ici, répéta Croasse.

Croasse n'eut pas le temps d'en dire plus long! Sur le seuil de la

maisonnette apparaissait à cet instant quelqu'un qu'il ne connaissait

que trop bien: c'était Belgodère!...

Le bohémien faisait tournoyer un gourdin de cornouiller de respectable

apparence. Croasse pâlit et, poussant un long gémissement, flageola, sur

ses longues jambes.

La pauvre petite baissa la tête et se dirigea lentement vers la

maisonnette dans laquelle elle disparut. Belgodère se retourna vers

Croasse... Celui-ci, mettant à profit le court instant où il lui avait

semblé que son terrible patron ne le regardait pas, s'était élancé pour

franchir la palissade. Mais Belgodère le guettait du coin de l'oeil: au

moment où l'infortuné Croasse allait enjamber la palissade, il fut saisi

par le mollet et violemment ramené au sol.

Belgodère saisit rudement Croasse par le bras et gronda:

--Ah ça! que fais-tu ici?

--Maître, balbutia Croasse, mais... je vous cherchais!...

--Eh bien, puisque tu me cherchais, tu m'as trouvé. Arrive!... Marche,

ou gare la trique!...

Quelques instants plus tard. Croasse, blême d'épouvante, entrait à son

tour dans la maisonnette. Philomène, à travers les planches mal jointes,

avait assisté à toute cette scène. Alors, saisie de crainte, elle

s'était enfuie rapidement et, retrouvant soeur Mariange, lui racontait

tout. Et, lorsque ce récit fut terminé, soeur Mariange tomba dans une

profonde méditation. Sous ses dehors frustes, c'était une matoise habile

à tout comprendre et surtout à tirer bon parti de ce quelle avait une

fois compris.

--Écoutez, soeur Philomène, fit-elle, c'est très grave, ce que vous

venez de me dire. Je crois que Mme de Beauvilliers prendrait des mesures

terribles contre nous si elle savait que nous savons...

--Jésus! Vous m'effrayez!...

--Ce qui est sûr, c'est que, si vous parvenez à taire votre langue...

--Et qu'y gagnerai-je? s'écria Philomène.

--La vie assurée! Songez à cela, soeur Philomène.

Mariange se dirigea rapidement vers le vieux pavillon qu'elle avait

elle-même désigné à Pardaillan et à Charles d'Angoulême. Mais ce fut en

vain qu'elle y pénétra précipitamment. Le pavillon était vide.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 55 / 107 题