Maître Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arrêta devant le
pavillon où il avait laissé le prince Farnèse. Il songeait, en marchant
lentement:
«Fausta sait que le cardinal Farnèse veut la tuer. C'est elle qui a
amené la malheureuse Léonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait
une escorte suffisante pour faire saisir Farnèse... elle s'éloigne
simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essayé de me saisir moi-même?...»
Claude franchit la brèche par où il était entré avec le cardinal
Farnèse. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre
hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua à descendre et
croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui
rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.
Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui
rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en général
les gentilshommes à un simple bourgeois comme lui, c'était Charles
d'Angoulême.
Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui
avait si bien répété qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort
allègrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante.
Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, là-haut, il
allait trouver la bohémienne Saïzuma, et que, par la bohémienne, il
finirait par savoir la retraite de Belgodère, et, par conséquent, de
Violetta.
Les quatre hommes parvinrent à la brèche. Pardaillan passa le premier,
et, ne voyant rien d'anormal et d'inquiétant, fit signe à Charles qui le
suivit aussitôt. Bientôt, ils furent rejoints par Croasse et Picouic...
Dans le jardin, deux vieilles religieuses bêchaient.
L'une d'elles aperçut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un
sourire amer, les désigna à sa compagne.
--Cela va bien, dit-elle, ils viennent à quatre, maintenant! Jésus,
dans un peu de temps, c'est toute une armée qui viendra s'installer au
couvent!
--Allons, allons, soeur Philomène, dit l'autre religieuse, plus
sceptique ou plus résignée. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela
les regarde... nous n'y pouvons rien!
--Jésus Marie, murmura soeur Philomène, on dirait qu'ils viennent à
nous, regardez, soeur Mariange.
--Oui, vraiment, c'est à nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur
Philomène.
Soeur Philomène, d'un geste rapide, défripa sa pauvre vieille jupe et,
d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les mèches de cheveux qui
voltigeaient au vent.
--Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace
de ne pas nous respecter.
Pardaillan et le duc d'Angoulême s'avançaient en effet vers les deux
religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur
Philomène baissa pudiquement les yeux.
Soeur Mariange était une petite personne grasse et replète, tout en
embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomène, anguleuse et
sèche comme un sarment, avait dû toujours être laide, et elle en gardait
une rancune à tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la
vie, et, par certains côtés, elle était d'une innocence enfantine.
Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.
--N'approchez pas! Arrêtez! cria Philomène.
Le bon Pardaillan, qui s'était déjà arrêté devant cette injonction
palpitante, demeura interloqué. Charles d'Angoulême, à son tour, salua
et dit:
--Madame...
--Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur
outragée. Qu'espérez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur
vos visages!
Ici Pardaillan fut pris d'un éclat de rire qui, malgré ses soucis, gagna
aussitôt le jeune duc.
--Par tous les diables, s'écria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures
ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la
vertu de deux femmes d'apparence aussi vénérable?... Non, madame, ne
redoutez de nous aucune entreprise malséante. Nous venons simplement
vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous
rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur...
il aime une jeune fille--oh! ne craignez rien, ce n'est pas une
religieuse--et cette jeune fille a été enlevée.
--Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomène en regardant le petit duc
avec intérêt.
Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohémienne, que j'ai
menée moi-même jusqu'au porche du couvent, et à qui on a bien voulu
donner l'hospitalité. Cette bohémienne peut nous être d'un précieux
secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la
voir.
--J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui
jusque-là avait rempli le rôle de personnage muet.
Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.
--Madame, dit-il d'une voix émue, faites que je puisse voir la
bohémienne, et vous n'aurez pas obligé un ingrat.
--La charité chrétienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous
voulez parler à la bohémienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux
pavillon, là-bas, près de la brèche?... Elle y est en ce moment: je l'ai
vue y entrer.
Pardaillan et Charles n'en écoutèrent pas davantage et se dirigèrent en
toute hâte vers le pavillon Signalé.