LE COEUR DE FAUSTA

--Est-ce que le règne pontifical de Jeanne est un rêve? reprit Fausta,

comme si elle se fût parlé à elle-même. Quelle est la loi qui défend

à une femme d'occuper le trône de Pierre? Est-ce qu'il n'y a pas des

saintes comme il y a des saints?

Claudine écoutait ardemment ces étranges paroles. S'adressant plus

directement à l'abbesse, Fausta continua:

--Donc, ils sont vingt-trois qui, fatigués de la tyrannie de Sixte,

ont résolu d'élever une Eglise devant son Eglise, un trône devant son

trône... Trois ans se sont écoulés depuis... J'habitais Rome alors,

le palais qu'avait habité mon aïeule, Lucrèce... Le sang des Borgia

bouillonnait dans mes veines. Riche, belle, adulée, seule au monde, je

voyais mon palais plein de seigneurs et de princes de l'Eglise... Mais

je n'avais de joie qu'à relire la terrible légende des Borgia, mes

ancêtres. Et j'ai senti en moi l'esprit vaste d'Alexandre Borgia, la

fougue conquérante de César Borgia, le coeur de Lucrèce Borgia. Être

à moi seule ce qu'ils ont été à eux trois!... Oui, je faisais ce rêve

inouï, lorsque je rencontrai Farnèse... C'est lui que je conquis le

premier, et c'est lui qui, le premier, m'abandonne!...

--Quoi! madame... le cardinal Farnèse!...

--Un soir, reprit Fausta sans répondre, Farnèse vint me chercher dans

mon palais. Il connaissait mon rêve... Il me témoignait une sorte

d'admiration... Ce soir-là, donc, nous sortîmes de Rome et pénétrâmes

dans les Catacombes. Arrivés à un vaste carrefour éclairé de torches, je

vis les vingt-trois revêtus de leurs simarres...

--Voici celle que vous savez, dit Farnèse. Voici celle qui peut nous

sauver...

--Alors, les vingt-trois m'entourèrent. Je ne tremblai pas devant ce que

j'entrevis à l'instant et j'acceptai leur terrible proposition. Alors,

l'un d'eux, le plus vieux, passa à mon doigt cet anneau...

Fausta allongea la main et montra l'anneau.

--Je me mis à l'oeuvre, continua Fausta. J'ai bouleversé l'Italie dont

presque tous les évêques sont prêts à me reconnaître. J'ai bouleversé la

France, parce que son roi, aux premières ouvertures de Farnèse, haussa

les épaules. Ce roi, je l'ai fait chasser. J'en ai choisi un autre...

--Il me semble, dit timidement Claudine, que les événements se déroulent

bien selon vos plans...

--Voilà ce qui me déroute! Les apparences sont telles qu'elles dépassent

mes prévisions, et, sous ces événements, s'en trouvent d'autres qui

m'arrêtent... Les cardinaux du conclave secret ont peur. Farnèse vient

de m'abandonner...

--Mais, Guise! Guise!

--Guise s'est réconcilié avec la duchesse!... Je la tenais, pourtant...

Je l'ai envoyée, espérant qu'elle aurait assez d'audace pour se

représenter une fois encore à l'hôtel de Guise, et qu'alors... Mais elle

a eu l'audace prévue, elle a vu son mari... et le mari a pardonné!

Claudine de Beauvilliers réprima un sourire.

--Guise, reprit Fausta, Guise qui passe pour le type accompli de

l'énergie violente, Guise n'est vraiment admirable que dans la bataille.

Mais, une fois le casque et la cuirasse déposés, j'aperçois dans Guise

ce qu'il est en réalité: une belle statue qui, parfois, a un geste

violent, mais qui n'est capable ni de haute pensée, ni de ferme

résolution... Oui, il a pardonné à la duchesse de Guise et ceci m'a

déroutée. Il a laissé sortir de Paris trois mille hommes que ce Crillon

a conduits à Henri de Valois. Il a parlé à Catherine de Médicis, et

quelques mots de la vieille Florentine ont suffi pour faire crouler

l'échafaudage de résolutions que j'avais lentement élevé dans ce faible

cerveau!... Enfin, dénué d'argent, une occasion s'offre à lui de saisir

le trésor qui lui permettra de conquérir le royaume; renseignée par mes

espions, je le lui indique. Il n'a qu'à le prendre... et, au moulin de

la butte Saint-Roch, il se fait jouer comme un enfant!

Fausta ferma tout à fait les yeux. Elle murmura:

--Il est vrai que, sur la place de Grève et à la butte Saint-Roch, Guise

a eu affaire à forte partie... Pourquoi le duc de Guise n'a-t-il pas

l'âme d'un Pardaillan?...

Alors, comme si le secret qu'elle portait au coeur l'eût étouffée, elle

reprit d'une voix qui tremblait presque:

--Le véritable chevalier des héroïques entreprises, ce n'est pas un

Guise à l'armure étincelante ou au pourpoint de satin... Je l'ai vu, le

vrai chevalier. Qui est-il?... Oh! que ne donnerais-je pas pour le mieux

connaître, pour pénétrer sa vie, comprendre sa pensée... être enfin...

La Fausta s'arrêta soudain. Son visage pâlit et les ongles de ses mains

s'incrustèrent dans les paumes, en l'effort qu'elle fit pour dompter son

émotion. Mais Claudine avait vu, entendu... et elle avait deviné...

--Folie! murmura Fausta. Je n'ai pas de coeur...

--Pourquoi, ma Souveraine? s'écria Claudine palpitante. Reine

toute-puissante, pourquoi ne seriez-vous pas femme?...

--Parce que, dit la Fausta, en reprenant toute sa majesté, je ne veux

pas être dominée par un homme...

--Ah! madame, c'est un maître d'une bien douce puissance que l'Amour!...

--L'Amour! balbutia Fausta en tressaillant.

Elle baissa la tête et une larme brûlante gonfla ses paupières. Mais

cette larme s'évapora et, lorsqu'elle releva la tête, son visage avait

repris toute sa sérénité.

--Voilà donc où nous en sommes, continua-t-elle simplement. Guise a

reculé de dix ans en ces quelques jours et Farnèse, pierre angulaire de

mon édifice, Farnèse m'échappe!... Voyons donc cette Saïzuma... puisque

vous croyez avoir découvert...

L'abbesse frappa dans ses mains. Une porte s'ouvrit et une religieuse

parut:

--Qu'on amène la bohémienne, dit Claudine.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 49 / 107 题