Une litière, ornée à l'intérieur de coussins de soie et toute tendue de
la même étoffe, venait de franchir le pont Notre-Dame. Une dizaine de
cavaliers, vêtus d'un costume sombre et bien armés, escortaient cette
litière. Les yeux fixés sur la litière, un homme de haute taille et
de forte carrure, enveloppé soigneusement dans un manteau, suivait à
distance.
Cet homme, c'était maître Claude, l'ancien bourreau de Paris. Cette
litière, c'était celle de la princesse Fausta.
Elle traversa Paris, franchit la porte Montmartre et monta la côte raide
par la route qui serpentait sous l'ombrage de hêtres séculaires.
Enfin, elle s'arrêta devant le porche de l'abbaye des Bénédictines. La
princesse Fausta descendit de la litière et, comme si sa venue eût été
attendue, la porte s'ouvrit aussitôt. Maître Claude s'était arrêté
derrière un arbre. Alors, il se retourna, inspecta avec impatience
les pentes de la colline, et, apercevant enfin un homme qui montait
lentement, lui fit signe d'approcher. L'homme rejoignit maître Claude;
c'était le prince cardinal Farnèse.
Par une sorte de fatalisme, ou par un suprême dédain de la vie, issu
de son désespoir, Farnèse se cachait à peine et ne prenait aucune
précaution...
--Elle est là! dit maître Claude en tendant le bras vers l'abbaye.
Farnèse jeta un regard sur l'escorte de Fausta, qui, ayant mis pied à
terre, attendait devant la porte.
--Bien. Es-tu décidé à agir?... dit-il.
--Je me suis vendu à vous pour un an, répondit maître Claude d'une
voix sombre. Je vous appartiens. Ordonnez donc: j'obéirai... mais...
n'oubliez pas qu'après la mort de la tigresse vous m'appartenez,
vous!... gronda-t-il.
Farnèse haussa les épaules et dit:
--Si je n'avais pour un temps raccroché ma vie à l'espoir de venger
ma fille, je me livrerais à toi à l'instant, et je te bénirais de me
délivrer de la vie... Ne crains donc pas que j'essaie de déchirer le
pacte qui nous lie...
--Bon! commandez donc, et j'obéis!... dit le bourreau.
--Commençons par entrer dans ce couvent.
Alors, à distance et sous le couvert des vieux arbres, ils contournèrent
l'abbaye.
Nous avons expliqué que le couvent était en triste état, comme si,
depuis des années déjà, il eût été abandonné; les jardins, jadis si
beaux, n'étaient plus qu'une forêt de ronces. Le potager, qui se
trouvait sur les derrières du couvent, demeurait seul assez bien
cultivé, les habitantes de ce lieu étrange se nourrissant principalement
des légumes qu'elles faisaient pousser. Ce potager était clos d'un mur
d'enceinte comme le reste du couvent; mais, à ce mur, il y avait, de
place en place, de larges brèches qui, sous les pieds de mystérieux
visiteurs, avaient fini par former de véritables passages ouverts.
Ce fut vers l'une de ces brèches que maître Claude se dirigea, suivi du
prince Farnèse, pensif.
Non loin se trouvait un vieux pavillon d'élégante architecture, jadis
construit par quelque abbesse qui venait y chercher le repos et la
solitude, mais qui, maintenant, n'était plus qu'une ruine. Claude, d'un
coup d'épaule, défonça la porte vermoulue. Ils entrèrent.
--Attendez-moi là, dit maître Claude.
Farnèse acquiesça d'un signe de tête et demeura immobile, tandis que
l'ancien bourreau s'éloignait.
La princesse Fausta était entrée dans le couvent. Malgré l'incroyable
puissance de caractère de cette femme, un trouble indéfinissable
paraissait sur son visage.
Précédée de deux jeunes religieuses, à la physionomie plus mutine que
dévote, Fausta parvint au premier étage et, sur l'immense palier
où s'ouvrait un profond couloir, rencontra l'abbesse Claudine de
Beauvilliers qui se hâtait de venir au-devant de son illustre visiteuse.
Celle-ci eut un agenouillement rapide, et Fausta leva la main, les trois
premiers doigts ouverts, signe mystérieux... bénédiction que seuls
peuvent donner les successeurs de saint Pierre! Mais ce fut si rapide
que les deux religieuses ne virent rien de ce geste.
Claudine, déjà, marchait devant Fausta et, lui montrant le chemin, la
fit pénétrer dans une pièce meublée avec un luxe disparate. Sur une
table de marbre à coins rehaussés d'argent, c'était tout l'attirail des
brosses, des pinceaux, des pots et des flacons, onguents et cosmétiques
alors en usage non seulement pour les femmes, mais aussi pour les
hommes. Et, au-dessus de cette table, un Christ d'or étendait ses bras.
L'abbesse roula un large fauteuil et, lorsque Fausta se fut assise,
plaça sous ses pieds un coussin de velours. Elle-même demeura debout.
--Cette femme... cette bohémienne est toujours ici? demanda alors
Fausta.
--Oui, madame. Selon vos ordres, nous la surveillons étroitement. Votre
Sainteté désire-t-elle la voir?...
Fausta demeura quelques minutes silencieuse et pensive.
--Ma Sainteté! dit Fausta après un silence... Dérision!... Vingt-trois
cardinaux réunis en conclave secret, dans les catacombes de Rome,
ont résolu la guerre contre Sixte. Et, déjà, devant l'exécution, ils
tremblent. Ma souveraineté pontificale est destinée à s'exercer dans
les ténèbres, alors que mon âme aspire violemment au grand jour!... Ah!
Claudine, mon coeur déborde d'amertume. Vous m'appelez Sainteté! Et,
lorsque je regarde en moi-même, je ne vois qu'une jeune fille épouvantée
de voir que la nature s'est trompée en lui donnant le sexe qui est
le nôtre, plus épouvantée encore de découvrir, sous ses aspirations
insensées, la faiblesse d'une femme.
Claudine leva vers Fausta un regard de sympathie.
--Ah! ma noble et radieuse souveraine, murmura-t-elle, vous qui inspirez
à la fois l'amour et le respect, je vois qu'une douleur inconnue
vous étreint... Que ne puis-je mourir pour vous éviter l'ombre d'une
souffrance!...
Fausta, d'un geste plein de dignité, releva l'abbesse.
--Oui, dit-elle, vous êtes vraiment une apôtre, Claudine. Si votre
chair est faible, votre âme est forte. Vous êtes la seule qui m'ayez
comprise... Écoutez donc...
Sur un signe de Fausta, Claudine de Beauvilliers, abbesse des
Bénédictines de Montmartre, s'assit et Écouta.