L'ATTAQUE DU MOULIN

Pendant que Guise attendait les mille hommes de renfort demandés

et échangeait avec Maurevert ces macabres facéties, Maineville et

Bussi-Leclerc s'approchaient en rampant du moulin, résolus qu'ils

étaient à connaître le nombre exact des assiégés.

Tout était silencieux et obscur dans le moulin. Mais, dans le logis, une

fenêtre était éclairée. Ce fut donc par l'échelle du moulin que les deux

hommes se dirigèrent; bientôt, ils eurent atteint l'étage où se trouvait

la meule.

En quelques minutes, ils eurent parcouru le moulin et furent convaincus

qu'il ne s'y trouvait personne. Ils allaient donc redescendre, lorsque

Maineville aperçut un léger rai de lumière au pied d'un mur; il saisit

Bussi-Leclerc par le bras et lui souffla à l'oreille:

--Il y a là une porte de communication...

Ils s'approchèrent de ce rayon de lumière pâle, dans l'intention non

pas d'ouvrir, mais d'écouter. Mais, en touchant la porte, Bussi-Leclerc

s'aperçut qu'elle était simplement poussée. Avec des précautions

infinies, il l'attira a lui: la porte s'ouvrit sans bruit... Les deux

hommes s'accroupirent sur le haut de l'escalier et purent alors dominer

la salle. Et, alors, ils tressaillirent d'étonnement. Un étrange

spectacle s'offrit à leurs yeux.

Assis à une table, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême

dévoraient à belles dents un superbe jambon, tandis qu'un pâté attendait

son tour et que Picouic versait à boire!... Le long d'un mur étaient

rangées, en bon ordre, une douzaine d'arquebuses toutes chargées. Sur

une table voisine, s'alignaient plusieurs pistolets. Tout en mangeant

et en buvant, Pardaillan et Charles continuaient une conversation déjà

commencée.

--Dès demain matin, disait le chevalier, nous irons visiter ce couvent.

Il faudra bien que la bohémienne parle, et nous finirons par savoir ce

qu'est devenue votre jolie petite Violetta... Allons, soyez gai, mon

prince...

--Ainsi, Pardaillan, dit le duc d'Angoulême, vous pensez que cette

Saïzuma en sait plus long qu'elle n'a voulu d'abord vous en dire?...

--J'en suis sûr, dit Pardaillan. Et voilà maître Picouic qui, ayant vécu

avec elle, vous dira... tiens! tiens!

Ces derniers mots, le chevalier les avait prononcés au moment où il se

renversait sur le dossier de son siège, pour examiner à la lumière la

couleur du vin qu'il allait boire. Dans ce mouvement, sa tête s'était

levée et ses yeux avaient rencontré, au haut de l'escalier de bois,

Maineville et Bussi-Leclerc. Pardaillan se mit à rire et désigna les

deux hommes à Charles, qui bondit sur son épée.

--Messieurs, dit Pardaillan, si le coeur vous en dit, je vous invite!...

Maineville et Bussi-Leclerc étaient braves. Ils n'avaient devant eux que

trois hommes; la même idée leur vint: s'emparer de Pardaillan et de ses

deux compagnons, les amener pieds et poings liés au duc de Guise.

Ils se levèrent, saluèrent et Maineville dit poliment:

--Monsieur de Pardaillan, ce sera avec plaisir que nous trinquerons

avec vous si vous voulez porter la santé de M. le duc de Guise et nous

accompagner ensuite auprès de lui.

Charles voulut s'élancer. Mais Pardaillan le retint.

--Monsieur de Maineville, dit-il, ce serait avec plaisir que je

porterais la santé de votre maître si je ne craignais de désobliger M.

d'Angoulême, que voici, et qui, je ne sais pourquoi, ne peut souffrir

les Lorrains; quant à vous accompagner auprès de M. de Guise, c'est

encore plus impossible, vu que nous n'avons pas fini de dîner.

--C'est avec désespoir que nous interrompons votre dîner dit alors

Bussi-Leclerc.

A ces mots, les deux hommes, l'épée à la main, se précipitèrent et

Bussi-Leclerc porta sur le crâne de Picouic un tel coup de pommeau que

le pauvre tomba évanoui. Pardaillan se jeta au pied de l'escalier,

leur coupant ainsi toute retraite. Tout cela s'était passé en quelques

secondes: Maineville se trouva en garde devant le duc d'Angoulême,

Pardaillan devant Bussi-Leclerc... Au même instant, les épées

s'engagèrent. Bussi-Leclerc porta coup sur coup deux ou trois de

ses meilleures bottes; à son étonnement, elles furent parées par le

chevalier.

--A vous, monsieur, je vous tue! rugit Bussi-Leclerc en se fendant à

fond par un coup droit.

--Bravo, mon prince, dit Pardaillan qui, dédaignant de lui répondre,

avait vivement paré. Poussez... c'est cela... fendez-vous... touché!

Maineville, touché au bras, saisit son épée de la main gauche et,

furieusement, il attaqua Charles, tandis que Bussi-Leclerc, ivre de rage

devant le dédain de son adversaire, portait de son côté à Pardaillan des

coups jusqu'ici réputés mortels.

--Allons, allons! il faiblit, disait Pardaillan en s'adressant à

Charles, et comme si Bussi-Leclerc n'eût pas existé... Ne le tuez pas,

mort-diable!... j'ai une idée... liez-lui sa rapière... bon!... ah!

désarmé!... tenez-le!... ficelez-le-moi! nous allons rire!...

En effets Charles, à ce moment, venait de désarmer Maineville qui,

glissant sur le parquet, était tombé sur un genou. Il lui mettait sa

pointe sur sa gorge et lui disait:

--Vous rendez-vous, monsieur?...

--Je me rends, fit Maineville, pâle du sang qu'il avait perdu, plus pâle

encore de honte et de fureur.

A ce moment, Picouic, revenu de son évanouissement, se relevait, courait

à Maineville, saisissant un paquet de cordelettes à nouer les sacs de

blé, et, en quelques secondes, le ficelait proprement. Alors seulement

Pardaillan regarda son adversaire qui, écumant, bondissait autour de

lui, et de sa voix la plus paisible:

--Et vous disiez donc, cher monsieur...

--Je disais, hurla Bussi-Leclerc, que je vais te clouer à ce mur!

Pardaillan, d'un battement sec, fit dévier la rapière dont la pointe

érafla son pourpoint.

--Vous parlez de clouer, répondit-il. En effet, vous manoeuvrez votre

épée comme un clou. Tenez, je vais vous donner une leçon... regardez

bien...

--Misérable! rugit Bussi-Leclerc.

A ce moment, son épée lui sauta des mains et alla tomber à dix pas. Il

voulut courir la ramasser. Mais il se heurta à Picouic qui braquait sur

lui un pistolet... Bussi-Leclerc se croisa les bras et baissa la tête.

C'est à peine s'il s'aperçut que le Picouic lui ficelait les jambes

d'abord, puis les bras... puis le portait et l'étendait auprès de

Maineville.

--Achevons de dîner, dit Pardaillan, qui, ayant rengainé sa rapière, se

remit à table. Ah! ça, maître Picouic, à quoi pensez-vous... mon verre

est vide...

--Je crois, cher ami, qu'il est temps de nous en aller, dit à ce moment

Charles d'Angoulême, qui venait de s'approcher de la fenêtre. Voyez...

Pardaillan alla voir. Aux lueurs de l'aube naissante, il aperçut, au

pied de la butte, une troupe qui se déployait en ordre d'assaut. C'était

une longue ligne d'arquebusiers flanquée à gauche et à droite par un

double rang d'archers. Au loin, par la porte Saint-Honoré, arrivaient

des bandes de bourgeois, la pertuisane au poing, qui hurlaient.

Il résulta de l'ensemble de ces circonstances qu'au soleil levant il y

avait autour de la butte quatre ou cinq mille hommes.

«Diable! fit Pardaillan, il est temps, en effet, de nous en aller; mais

je crois bien que, pour le moment, c'est plus facile à dire qu'à faire.

--Cependant, observa doucement Charles, nous devions, ce matin, aller

voir la bohémienne; vous me l'avez promis, Pardaillan. Il faut nous en

aller.

--Nous nous en irons, fit Pardaillan. Mais quels cris assourdissants!...

Holà, maître Picouic, au travail! Chargez sur votre dos M. de

Maineville, moi je prends M. Bussi-Leclerc, qui est le plus lourd...

Des clameurs terribles s'élevaient de l'armée assiégeante. A mi-côte,

les assiégeants s'arrêtèrent. Ils attendaient la décharge des assiégés

et s'étonnaient de leur silence.

--Ils préparent quelque méchant coup, dit Guise à Maurevert. Mais où est

Maineville? Où est Bussi?...

Et, pendant ce temps, celui qui était la cause de tout ce tumulte,

enfermé dans le moulin avec ses deux compagnons, se préparait froidement

à quelque défense désespérée.

Pardaillan avait pratiqué des ouvertures à travers les planches mal

jointes du moulin. Et, toutes les arquebuses, il les avait calées; elles

étaient toutes braquées et il n'y avait qu'à y mettre le feu... Après

quoi, il y avait encore les pistolets.

Au-dehors, au moment où le soleil se levait. Guise donna tout à coup le

signal de l'assaut. Une immense clameur retentit et l'armée se mit en

marche, de toutes parts; mais, presque au même instant, il y eut un

arrêt général, et un grand silence tomba tout à coup sur la butte et la

plaine, devant un spectacle extraordinaire:

Trois hommes, sortant du moulin, en portaient un quatrième, solidement

garrotté. Et, en un instant, cet homme ficelé fut attaché à l'extrémité

d'une des ailes du moulin...

--C'est Maineville! rugit Guise effaré, hébété de stupeur.

Déjà, les trois assiégés avaient saisi un deuxième personnage, également

garrotté, et, avec la même rapidité, ramenaient vers le sol l'aile

opposée et y attachaient l'infortuné!

--Bussi-Leclerc! s'exclama Maurevert.

--Feu! Feu sur ces démons! hurla Guise.

Cent arquebuses partirent à la fois; la pétarade se continua quelques

minutes au risque d'atteindre les deux malheureux, accrochés chacun à

son aile du moulin! Et, lorsque l'opaque fumée se fut dissipée, on vit

Pardaillan qui, sur la dernière marche de l'échelle, saluait d'un large

coup de chapeau, puis rentrait dans le moulin et rejetait l'échelle à

terre, d'un coup de talon... Au même instant, les ailes du moulin se

mirent à tourner!... Les deux malheureux tantôt en haut, tantôt en bas,

tantôt la tête au ciel, tantôt renversée vers le sol, suivaient l'orbite

implacable tracée par les ailes du moulin, haletants de terreur.

--En avant! En avant! hurla Guise fou furieux de rage.

Une violente décharge partit du moulin. C'était les dix arquebuses de

Pardaillan qui faisaient feu. Mais l'élan était donné... moins de deux

minutes plus tard, au milieu d'effroyables hurlements, le logis du

meunier était envahi...

Et la stupeur tournait au délire. Dans ce logis, il n'y avait personne!

L'escalier qui conduisait au moulin fut aperçu. En un instant, vingt,

cinquante, cent hommes d'armes se ruèrent et atteignirent l'étage

supérieur du moulin.

«Personne!...»

Les trois assiégés étaient descendus à l'étage inférieur, Picouic armé

des deux derniers pistolets, Pardaillan et Charles, l'épée à la main.

Pardaillan, parvenu tout en bas, souleva deux ou trois planches de ce

cône sur lequel était bâti le moulin et montra le chemin à ses deux

compagnons qui s'y glissèrent... C'était le dernier refuge!... Il allait

falloir mourir là, en vendant sa vie le plus chèrement!... Pardaillan,

le dernier, se glissa dans le trou, et rajusta les planches.

Maintenant, ils étaient sur le sol même. Les envahisseurs hésitaient à

descendre à l'étage inférieur du moulin.

Enfin, l'un d'eux ayant regardé et n ayant vu personne, une bande se

précipita et se trouva sur le plancher que les trois assiégés venaient

de quitter!... C'était la fin «... On allait découvrir dans un instant

l'étroit passage par lequel ils s'étaient faufilés.

Ce fut à ce moment que Picouic sentit le sol vaciller sous ses

pieds comme s'il eût tombé... Il se baissa, tâta de ses mains dans

l'obscurité. Et il sentit que ses mains touchaient une dalle, et que

cette dalle basculait. Picouic jeta un cri... En un instant, Pardaillan

et Charles comprirent ce qui se passait, et tous trois appuyèrent

de toutes leurs forces sur la dalle qui allait livrer passage aux

assaillants!...

Et, comme ils étaient à genoux, haletants, pesant sur la dalle, une voix

lugubre, lointaine, leur parvint.

--Ah! les lâches! disait-elle. Ils me bouchent la sortie! Attendez que

je vous extermine tous!...

--Croasse! hurla Picouic. C'est Croasse!...

En une seconde, la dalle arrachée laissa voir un trou béant, où

commençait un escalier de pierre moisie... Et. dans ce trou, apparut la

tête pâle, effarée, tragique et comique de Croasse!...

Dans le même instant, et avant que Croasse fût revenu de sa stupeur, les

trois hommes se précipitaient dans le trou et couraient le long d'un

boyau noir, Picouic entraînant Croasse. Dix minutes plus tard, ils

atteignaient l'autre extrémité du souterrain qui aboutissait à la

chapelle Saint-Roch. A ce moment même les assiégeants trouvaient la

dalle soulevée et commençaient à descendre, avec précaution, l'escalier

de pierre...

Les quatre hommes sortirent de la chapelle, le plus paisiblement du

monde et se mêlèrent à la foule qui tourbillonnait au pied de la butte,

les yeux fixés sur le moulin. Ils passèrent inaperçus dans cette foule

où personne ne les connaissait, et, en hâte, rentrèrent dans Paris.

Croasse fut interrogé sur les événements qui l'avaient amené à devenir

un sauveteur aussi imprévu.

--Je venais de me battre dans la chapelle contre je ne sais combien

d'ennemis que je mis en fuite, dit-il, lorsque, saisi traîtreusement

par sept ou huit forcenés, je fus précipité dans un trou noir où je

fus laissé pour mort. Lorsque je m'éveillais, entendant des bruits de

bataille, je résolus de me rapprocher de vous, messieurs, et alors...

--Monsieur Croasse, vous êtes étonnant!... fit Pardaillan avec un

sourire.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 45 / 107 题