M. Peretti, encore une fois, demeura perplexe.

«Quel diable d'homme est-ce là?» songea-t-il.

Et, pour pénétrer le mystère, il pria le chevalier à dîner avec lui, ce

que Pardaillan s'empressa d'accepter.

Pendant ce repas, il remarqua plusieurs choses: d'abord, que le dîner

était de beaucoup trop délicat pour un simple meunier; ensuite, que M.

Peretti était entouré d'un respect étrange. Il en conclut qu'il avait

affaire à quelque haut et puissant seigneur au service de Sixte-Quint.

Le dîner finissait lorsque le duc d'Angoulême arriva escorté de Picouic

et de Croasse. Les deux laquais portaient chacun deux mousquets, des

pistolets, enfin tout un attirail de guerre qui fit sourire M. Peretti.

«Diable! fit-il, je vois que vous êtes homme de précaution. Nous avons

là de quoi soutenir un siège...

--Aussi bien, est-ce d'un siège qu'il s'agit.

Dès lors, M. Peretti commença à se demander s'il ne ferait pas mieux

de se retirer. Il ne doutait plus de Pardaillan. Mais, jusque-là, il

s'était volontiers bercé de cet espoir que le chevalier avait fort

exagéré la situation. A la vue des armes de guerre, il commença à

prendre au sérieux l'aventure.

Mais M. Peretti était brave, sans doute. Et puis une irrésistible

curiosité lui était venue de voir à l'oeuvre cet homme extraordinaire

qui venait défendre un trésor et qui ne voulait rien recevoir en

échange. M. Peretti demeura donc...

La journée se passa sans incident. Vers la tombée du jour, Picouic, et

Croasse furent envoyés en sentinelles perdues, au pied de la butte, pour

signaler l'approche de toute bande, armée ou non.

Les deux géants maigres s'installèrent donc aux abords de la chapelle

Saint-Roch et se mirent à surveiller le terrain dans la direction de

la porte Saint-Honoré. La nuit était venue lorsqu'une troupe sortit

de Paris et se dirigea droit sur la chapelle. Elle se composait d'une

quarantaine d'hommes d'armes et était suivie d'une lourde charrette

que traînaient trois forts chevaux. Les hommes d'armes étaient pour

intimider les gens du moulin, la charrette pour transporter à l'hôtel de

Guise les trente précieux sacs.

L'expédition était conduite par Maineville. Près de Maineville

marchaient Maurevert, Bussi-Leclerc et Crucé. Le reste se composait de

soldats, cette sorte de razzia devant demeurer secrète. Mais, mêlé à ces

soldats, un gentilhomme masqué marchait silencieusement: c'était le duc

de Guise lui-même, qui avait voulu assister à l'opération.

On connaît Maineville et Maurevert.

Crucé était un bourgeois, ligueur enragé. Jean Leclerc, maître d'armes,

créé par Guise gouverneur de la Bastille, était une sorte de brave qui

se vantait de n'avoir pas eu un seul duel qui n'eût été suivi de mort

d'homme. A son nom de Leclerc, il avait ajouté celui de Bussi, en

mémoire du fameux Bussi d'Amboise, si misérablement assassiné par les

mignons d'Henri III.

Guise, en marchant vers le moulin pour s'emparer des millions que

Sixte-Quint avait fait venir pour lui et qu'il lui refusait maintenant,

frémissait d'espoir. Avec cette énorme somme, il pourrait fausser la

parole donnée à Catherine de Médicis, de ne rien tenter de violent

contre Henri III. Il pourrait acheter les conseillers du Parlement qui

lui tenaient tête. Il pourrait payer les arriérés de solde de deux ou

trois régiments, qui n'obéissaient plus qu'en grommelant. Il pourrait

lever une armée, tenir la campagne, chasser Henri de Béarn jusque dans

ses montagnes, capturer Henri III, le déposer et se faire couronner!

Une sourde fureur l'animait contre ce pape Sixte, dont il avait reçu

l'envoyé venant lui annoncer que Sa Sainteté, épuisée par des pertes

d'argent, était dans l'impossibilité de le secourir... Moins de deux

heures après cet envoyé. Guise avait reçu la lettre de la princesse

Fausta, lui disant que l'argent était là!... Maineville, envoyé pour

s'assurer du fait, revenait bientôt le confirmer!... Et Guise, dévoré de

rage et d'impatience, se perdait en suppositions sur les causes de cette

brusque défection du pape... Car, enfin, si l'argent était là, c'était

pour lui qu'il était venu!...

L'expédition avait aussitôt été résolue.

Picouic et Croasse aperçurent la petite troupe qui s'avançait en bon

ordre.

«Rentrons au moulin, maintenant», dit Picouic. Il s'élança. Croasse,

terrifié, l'imita. Mais, au bout de quelques pas, pris de frayeur,

il buta et tomba sur les genoux. Picouic continua seul son chemin en

courant. Alors, Croasse se releva et se remit à descendre à toutes

jambes vers la chapelle Saint-Roch. Mais, à ce moment, la troupe

signalée était sur le point d'atteindre elle-même cette chapelle;

Croasse entendit les pas pesants des hommes d'armes cuirassés et casqués

de fer. Il frémit et se vit perdu.

Mais, au moment où la troupe de Guise commençait à tourner la chapelle

pour s'engager dans le sentier où était assis Croasse, un dernier

instinct de défense le galvanisa; il se releva, bondit et, se hissant

sur une borne, put atteindre, grâce à ses longs bras, la fenêtre qui

éclairait le choeur de la chapelle. D'un coup de coude, il défonça les

vitraux et, bientôt, il se laissa glisser à l'intérieur. La troupe

conduite par Maineville passa.

Tout autre que Croasse eût jugé que le danger était passé en même temps.

Mais, si Croasse ne brillait pas en général par l'imagination, à cette

minute, cette imagination surexcitée par la peur enfanta des incidents:

il entendit des chuchotements autour de la chapelle, bien qu'il n'y eût

personne.

Croasse chercha, éperdu, un trou de, souris où se fourrer, et parcourut

la chapelle dans l'obscurité, se heurtant aux bancs, aux sièges.

Soudain, il tomba tout de son long: au même instant, une décharge

d'arquebuse éclata au loin. Il se cramponna à un anneau de fer que

ses mains rencontrèrent, et il s'arc-bouta à cet anneau comme un noyé

s'accroche au fétu de bois. Or, à force de s'arc-bouter et dans les

mouvements spasmodiques de sa frayeur. Croasse Constata tout à coup que

la dalle à laquelle était scellé l'anneau se soulevait.

Une sorte de long boyau s'ouvrait devant lui. Il se précipita.

L'obscurité était profonde, absolue. Où aboutissait ce souterrain?

Croasse courut à perdre baleine. Soudain, son front heurta contre

quelque obstacle. Croasse eut la sensation d'avoir reçu un coup de masse

d'armes. Il tomba et s'évanouit...

Pendant ce temps, Picouic avait continué sa course, et ce ne fut qu'en

arrivant au moulin qu'il s'aperçut de la disparition de son compagnon.

«Le lâche a fui! Ah! Croasse, tu nous déshonores!...»

Et, comme Picouic ne voulait pas être déshonoré, il raconta à Pardaillan

que Croasse s'était embusqué au pied du sentier pour tenter une

diversion.

Le chevalier prit aussitôt ses dispositions et rassembla tout le monde

dans la grande salle: c'est-à-dire le meunier, trois garçons meuniers,

dix muletiers, ce qui, en comprenant le duc d'Angoulême et Picouic et

lui-même, portait à dix-sept le nombre des défenseurs du moulin. Quant

aux deux ou trois femmes du moulin, elles s'étaient renfermées dans une

salle donnant sur les champs.

M. Peretti suivait de l'oeil toutes les évolutions du chevalier. Une

dernière hésitation se lisait sur son visage.

Pardaillan venait de faire sortir sa troupe. On entendait les pas des

hommes de Guise qui montaient le sentier. Bientôt, on distingua leurs

ombres confuses.

«Ce jeune homme est-il un traître? réfléchissait M. Peretti. Ce

Pardaillan est-il un envoyé de Guise?... Je vais le savoir dans un

instant... Ma destinée et celle du royaume de France sont dans les mains

de cet Inconnu... Si c'est un traître, mes millions sont à Guise...

Guise est roi... et moi... prisonnier, peut-être!...»

Pensif, il alla s'accouder contre les vitraux de la fenêtre. Toutes les

lumières avaient été éteintes...

«Dans un instant. Je saurai! murmura M. Peretti. Voyons... si ce

Pardaillan me trahit, si Guise entre ici, que lui dirai-je... Je lui

dirai...»

Une violente détonation éclata soudain; l'éclair de la décharge illumina

la nuit, et, dans le sentier, on entendit le hurlement des blessés, la

retraite précipitée des survivants...

--Ils en tiennent! dit paisiblement le chevalier. Rechargez vos armes

sans hâte... Ils vont en avoir pour une demi-heure à se concerter et à

revenir de leur surprise.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 41 / 107 题