Le couvent des Jacobins était situé rue Saint-Jacques et s'adossait
presque aux murs d'enceinte; à ses pieds se creusaient les fossés
Saint-Michel qui ont laissé leur nom au boulevard actuel.
Le prieur des Jacobins s'appelait Bourgoing. C'était un homme de forte
corpulence, au visage réjoui, fort enclin à se mêler de politique, mais,
au demeurant, pas méchant. C'était d'ailleurs un fanatique partisan de
Guise et de la Ligue; il tenait Henri de Valois en profonde horreur.
Le soir où nous pénétrons dans le couvent des Jacobins, le prieur,
commodément installé sur les coussins d'un vaste fauteuil, écoutait
un de ses moines qui semblait sa vivante antithèse. Maigre, la figure
ascétique, illuminée par deux grands yeux brûlés de fièvre, la bouche
sévère, tel était ce moine qui venait d'achever un récit où il avait dû
confesser quelque grave péché, car il baissait la tête, tandis que le
prieur souriait.
--Hum, fit enfin messire Bourgoing, évidemment, mon fils, vous avez eu
tort d'entrer dans cette taverne, où vous risquiez de rencontrer Satan.
Et vous dites, mon fils, que ces femmes se sont à demi déshabillées?...
--Hélas! mon révérend, il n'est que trop vrai! dit le moine d'un ton de
profond désespoir.
--Mais enfin, frère Clément, vous avez résisté?
--Oui, mon révérend.
--Et triomphé?... En somme, vous êtes sorti victorieux de cette épreuve?
Savez-vous que c'est fort beau, frère Clément?... Vous vous abstiendrez
pendant quatre jours de toute nourriture, hormis le pain et l'eau:
vous direz trois fois dans la nuit le psaume de la pénitence. Allez en
paix...
Le moine s'inclina et sortit, les bras croisés sur la poitrine, le
capuchon rabattu sur les yeux. A peine fut-il sorti de chez le prieur
que celui-ci se leva, alla ouvrir une porte, et, alors, une femme
enveloppée entièrement d'un manteau sombre, entra... C'était la duchesse
de Montpensier.
--Vous avez entendu? demanda Bourgoing.
--Oui, fit la duchesse, ce pauvre jeune homme a bien peur du péché...
Et pourtant, ajouta-t-elle, le péché ne se présente pas à lui sous une
forme si effrayante...
Cependant, Jacques Clément était arrivé à sa cellule dont, selon la
règle, il laissa la porte ouverte. Il se mit à genoux sur le carreau et,
levant les yeux vers le crucifix:
«Le péché est en moi! murmura-t-il. Ce n'est pas la divine figure que
je vois, c'est son image, à elle!... Seigneur, Seigneur, ayez pitié de
votre humble serviteur...»
Le moine demeura ainsi, en une longue méditation, jusqu'au moment où la
cloche sonna pour l'office nocturne. Alors il se releva et descendit
vers la chapelle.
La chapelle, faiblement éclairée par de rares flambeaux, se remplit peu
à peu, les moines prenant chacun leur place suivant leur grade dans la
hiérarchie.
«_Orémus!_ cria le prieur. Mes frères, prions pour que le projet d'une
puissante princesse favorable à notre Eglise soit couronné d'une pleine
réussite.
«_Orémus!_ répéta le prieur. Mes frères, prions pour le salut de l'un de
nos frères qui a eu à soutenir un rude assaut du Malin, et qui va faire
sa confession.
Jacques Clément quitta sa stalle, s'avança jusqu'au milieu du choeur, se
prosterna et dit:
--Mes frères, je m'accuse d'avoir pénétré dans un lieu de perdition, et
d'avoir rassasié mes yeux de la vue d'objets impurs.
Un frémissement imperceptible agita les frocs. Il se fit un grand
silence. Jacques Clément tremblait, Une âpre et douloureuse volupté
l'étreignit à la gorge. Mais l'impitoyable prieur avait commandé: il
fallait obéir.
--Mes frères, dit-il, ces objets impurs, c'était d'abord des tableaux
licencieux dont vous ne pouvez avoir aucune idée... Ce furent des
femmes, mes frères... non des femmes telles que nous les voyons dans nos
églises ou par les rues, décemment vêtues, mais des êtres sataniques,
d'une beauté inconcevable, bien qu'elles fussent masquées, et si peu
vêtues... et là, mes frères, ah! si je ne commis pas l'horrible péché,
si je ne roulai pas dans les abîmes de honte, c'est que profitant d'une
dernière lueur de chasteté, je rassemblai tout mon courage et pus
m'enfuir...
«_Orémus! orémus! oremus!_» cria le prieur, puis il donna ses ordres
pour sauver l'âme en danger de perdition et chasser les démons acharnés
sur le pauvre frère.
--Que chacun de vous, dit-il, récite par trois fois dans le courant de
cette nuit sept Pater et sept Ave, et une fois le psaume de pénitence.
Pour ce surcroît de besogne, mes frères, vous serez dispensés des
offices nocturnes; que chacun demeure donc enfermé dans sa cellule.
--Amen! dirent les moines d'une seule voix. Alors ils sortirent en rang,
les mains croisées, la tête penchée. Puis le prieur sortit à son tour.
Puis le sacristain éteignit les deux ou trois flambeaux qui brûlaient
dans la chapelle. Dès lors, elle ne fut plus éclairée que par la
veilleuse suspendue au plafond par une longue chaîne.
Jacques Clément, prosterné, essaya de prier comme il avait essayé dans
sa cellule. Devant lui, ce n'était pas le tabernacle qu'il voyait,
c'était l'image d'une femme qu'en vain il essayait d'écarter. C'était
l'image de Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier.
«Seigneur, murmurait le jeune homme, ainsi, malgré la pénitence, malgré
la confession publique devant mes frères assemblés, malgré le jeûne et
la prière, l'amour me dévore, l'amour me transporte... Seigneur, ayez
pitié de moi!...»
Peu à peu, dans ce cerveau vidé par le jeûne, exaspéré par l'amour,
commencèrent à se produire les phénomènes d'hallucination. Un bruit sec,
lointain, venu il ne savait d'où, le fit sursauter. Ce bruit, c'était
celui de l'horloge, précédant l'heure qui va sonner... Et, dans le
grand silence terrible qui enveloppait le moine, l'heure sonna avec une
désespérante lenteur.
«Neuf!... Dix!... Onze!... Douze!...»
Ses cheveux se hérissèrent sur sa tête... il fit un effort pour se
relever et retomba à genoux, pétrifié, car à ce douzième coup... la
chapelle, là-bas, au fond du choeur, à l'endroit même où se trouvait la
porte des tombeaux souterrains, s'était éclairée d'une lueur étrange,
une lueur réelle... Cela formait comme un nimbe très doux...
Un cri expira à ce moment dans sa gorge... La porte s'ouvrait... une
apparition se montrait...
Mais, au lieu du spectre qu'il attendait, ce que vit Jacques Clément, ce
fut une éblouissante et radieuse figure... une femme jeune, adorablement
belle, avec de grands cheveux blonds répandus sur ses épaules... et elle
était vêtue de blanc... et elle tenait à la main une dague dont les
reflets d'acier luisaient!... Cette figure représentait celle de Marie
de Montpensier!... celle qu'il adorait!...
--Qui es-tu? dit-il d'une voix haletante, à peine compréhensible. Es-tu
d'essence divine, ou bien est-ce l'enfer qui me soumet à une nouvelle
épreuve?...
L'apparition parla. D'une voix douce, bien timbrée, où chaque mot
sonnait clair, elle dit:
--Rassure-toi, Jacques Clément... Je ne suis pas un être d'enfer... et
la preuve, la voici!...
A ces mots, l'apparition trempa sa main tout entière dans une vasque
contenant de l'eau bénite.
--Je suis ce que, sur terre, vous appelez un ange...
--Mais, pourquoi, pourquoi as-tu pris ce visage?...
--Parce que c'est celui de l'être que tu aimes. Le Très-Haut a entendu
tes prières. Et, si j'ai pris la figure que tu me vois, c'est qu'il
t'est permis d'aimer cette femme...
Jacques Clément poussa un cri rauque.
--Il m'est permis de l'aimer! bégaya-t-il.
--Oui... à condition que tu exécutes les ordres que je viens te
communiquer...
Jacques Clément tendit ses bras raidis vers l'apparition. Toute terreur
avait disparu de son esprit...
--Parle! dit-il d'une voix d'extase, parle encore!
L'ange eut un imperceptible sourire de malice et dit;
--Je suis le messager du Dieu tout-puissant et te viens avertir des
ordres divins. Jacques, Jacques! écoute... Là-haut, la couronne du
martyre se prépare pour toi... Et, ici-bas, c'est la couronne d'amour
qui t'est promise!...
--Que dois-je faire? s'écria le jeune moine transporté.
--Tu dois accomplir l'acte suprême qui délivrera le peuple de France...
le peuple de Dieu: tu as été choisi pour frapper Valois... Par toi le
tyran doit être mis à mort...
A ces mots la forme blanche de l'apparition s'enfonça dans les ténèbres.
Le moine tomba la face contre les dalles. L'épouvante le reprit comme
avant la vision.
Une heure se passa avant qu'il pût reprendre ses esprits. A peu près
calmé, il parvint à se relever péniblement... Alors, il se demanda s'il
n'avait pas rêvé.
Et, comme il se mettait en marche, son pied heurta un objet qui rendit
un son clair. Il se baissa, le ramassa, et un grondement de joie
furieuse, de terreur aussi, expira sur ses lèvres bleuies... Cet
objet... c'était la dague que l'ange tenait à la main pendant
l'apparition!... L'ange lui avait laissé une preuve matérielle de sa
descente sur la terre!...
«Oh! rugit le moine en serrant la dague dans sa main convulsée, je n'ai
pas rêvé! J'ai le droit de l'aimer!... Car voici l'arme, avec laquelle
je dois tuer le tyran!...
Égaré, titubant, il regagna en courant sa cellule, et tomba sur sa
couchette, la dague dans sa main crispée.