LA VISION DE JACQUES CLÉMENT

Les nécessités de notre récit nous ramènent dans le palais de la

princesse Fausta. En cette élégante petite salle où déjà nous avons vu

la Fausta aux prises avec Pardaillan. Là, disons-nous, elle parle cette

fois à une femme.

Et cette femme que nous avons entrevue dans la scène d'orgie que nous

avons dû décrire, c'est justement Claudine de Beauvilliers, l'abbesse

des Bénédictines de Montmartre. L'entretien tirait sans doute à sa fin,

car Claudine était debout, prête à se retirer.

--Ainsi, disait Fausta comme pour résumer ce qui venait d'être dit, la

petite chanteuse?

--En parfaite sûreté parmi les filles de ma maison. Elle est d'ailleurs

gardée à vue par ce Belgodère. Mais il me reste à savoir ce que je dois

en faire... Il m'a semblé entrevoir...

--Parlez clairement, dit Fausta impérieuse. Voyons, qu'avez-vous

entrevu?

--Que vous avez condamné cette Violetta à mourir.

--Elle est jugée. L'exécution n'est que retardée.

--Oui!... Mais ce n'est pas tout, reprit Claudine de Beauvilliers, il

m'a semblé que, si cette exécution était retardée, c'est que la petite

Violetta ne devait pas seulement mourir... et qu'avant la mort.. elle

devait...

--Avant qu'elle ne meure du corps, dit gravement Fausta, je veux qu'elle

meure de l'âme. Voilà ma pensée. Et voilà ce que vous n'osez dire parce

que la faiblesse de votre esprit vous montre une faute où il n'y a

qu'une nécessité: que cette vierge devienne une fille impure.

L'abbesse des Bénédictines s'inclina.

--Quand cela sera, reprit Fausta, vous me préviendrez...

Claudine de Beauvilliers fit une nouvelle révérence, presque un

agenouillement, puis se retira.

--Elles n'osent pas parler, murmura Fausta quand elle fut seule, et

elles osent le reste! Moi, vierge, qu'aucune pensée d'amour n'a

jamais troublée, je sais dire ce qu'il faut, et j'emploie les mots

nécessaires...

Elle s'arrêta court. Son visage pâlit soudain. Et son sein se souleva.

Un instant, son regard éperdu demeura fixé sur une image qui, sans

doute, flottait devant ses yeux...

Lorsque Fausta se fut calmée, elle appela et donna un ordre à la

servante qui se présenta.

Quelques instants plus tard, une jolie femme, légère, gracieuse, entra

souriante; et elle était si légère dans sa marche qu'il fallait y

regarder à deux fois avant de s'apercevoir qu'elle boitait quelque

peu... Celle qui venait d'entrer dans le boudoir de Fausta était Marie

de Lorraine, duchesse de Montpensier soeur du duc de Guise.

--Quelles nouvelles? demanda Fausta avec un sourire où il y avait

peut-être une expression amicale.

--Bonnes et mauvaises...

--Voyons d'abord les mauvaises...

--Eh bien, mon frère...

--Ah! c'est le duc de Guise que concernent les mauvaises nouvelles?

--Oui, ma reine... Là, il y a échec sur toute la ligne. D'abord Henri se

réconcilie avec Catherine de Clèves, et ensuite il est plus que jamais

épris de la petite chanteuse, surtout depuis sa disparition...

--Racontez, dit la princesse d'un ton bref.

--Eh bien, voici. Tout d'abord, sachez que mon frère a eu une entrevue

avec la vieille reine. Eh bien, la Médicis s'est soumise!

--En sorte que voilà levé l'obstacle le plus redouté par le duc. Rien ne

l'empêche donc de pousser sa victoire?

--Oui. Et la preuve, madame, c'est qu'il veut s'emparer au plus tôt de

la personne du roi. Mon frère m'a exposé son plan qui est admirable:

feindre une soumission momentanée, aller trouver Valois sous prétexte de

discussion et d'états généraux à assembler; y aller, d'ailleurs avec des

forces... nos plus intrépides ligueurs seront de la partie... J'en serai

aussi, madame. Alors, on s'empare de Valois, et... tout simplement, on

l'enfermera en quelque bon couvent...

--C'est vraiment admirable, dit Fausta gravement.

--Oh! vous verrez, madame, continua follement la jolie duchesse, ce sera

une haute comédie. Savez-vous qui tonsurera Valois?... Moi, madame!...

J'ai déjà les ciseaux!...

Et Marie de Montpensier agita les ciseaux d'or qu'elle portait suspendus

à une chaînette.

--Vous en voulez donc bien au roi? demanda Fausta.

--Oui, je lui en veux!... N'a-t-il pas eu l'audace de me conseiller

devant toute la cour de me faire faire un soulier plus haut que l'autre!

Comme si je boitais. Voyez, madame, est-ce que je boite? ajouta-t-elle

en faisant quelques pas.

--Non, ma mignonne, vous ne boitez pas. Et il faut avoir l'âme perverse

d'un Hérode pour soutenir une telle monstruosité... C'est donc entendu,

c'est vous qui allez infliger à Henri de Valois...

--La tonsure! s'écria la duchesse consolée.

--Oui. Est-ce la bonne nouvelle que vous m'apportez?...

--Non, madame, et, puisqu'il faut vous le dire tout de suite, sachez que

ma mère la duchesse de Nemours est à Paris! Et je l'ai gagnée à Votre

cause!... Ma mère vient de Rome où elle a vu Sixte, il y a deux mois.

Elle a eu un long entretien avec celui que les cardinaux rebelles

persistent à appeler encore le pape. Alors... ma mère est revenue

avec la conviction que Sixte est un dangereux hypocrite décidé à ne

travailler que pour lui-même. La voyant dans ces dispositions, je lui

ai parlé de ce conclave où les plus ardents et les plus généreux des

cardinaux se sont réunis pour choisir un nouveau chef... en sorte que

l'Eglise romaine ferait exactement ce que nous voulons faire avec Henri

de Valois... Et elle a accueilli l'idée de ce nouveau pape, du moment

qu'il était tout acquis aux intérêts de notre maison...

--C'est vraiment là une bonne nouvelle, ma chère enfant! dit Fausta dans

les yeux de qui passa un éclair. Si la duchesse de Nemours est avec

nous, je crois que de grandes choses s'accompliront avant peu...

--Seulement, reprit alors la duchesse de Montpensier, ma mère veut

connaître ce nouveau pape avant de s'engager dans une aussi terrible

aventure.

--Je le lui ferai connaître! Mais vous deviez, disiez-vous, m'annoncer

de mauvaises nouvelles?

--Je reprends donc mon récit: après son entrevue avec la reine mère, mon

frère est rentré dans son hôtel. Il me parla lui-même de la scène de

l'autre soir; il le fit sans colère... Du moment qu'il a tué, mon frère

est apaisé. Loignes étant mort. Guise n'a plus de colère.

--J'ignorais, dit Fausta, que le duc fût à ce point généreux.

--Mais la duchesse de Guise ne l'ignore pas, madame!.... C'est donc sans

étonnement que j'ai vu tout à coup entrer Catherine de Clèves dans le

cabinet de mon frère qui, d'abord, demeura stupéfait d'une pareille

audace et porta la main à sa dague... Là duchesse, sans un mot, se mit à

genoux; puis, comme mon frère haletait, elle murmura:

--Loignes est mort; morte ma folie...

--Elle savait bien ce qu'elle disait; car la main de mon frère cessa de

se crisper sur la poignée de sa dague; la duchesse eut un sourire que

seule je vis... Alors je sortis... Au bout de deux heures, mon frère me

dit qu'il exilait la duchesse de Guise en Lorraine. et ce fut tout.

--Ceci est un bel exemple de magnanimité, dit paisiblement Fausta.

Ainsi, reprit-elle après un assez long silence méditatif, vous êtes sûre

de tenir Henri de Valois?...

--Je vous l'ai dit, madame.

--Et vous croyez que votre frère, le duc de Guise. va chercher à

s'emparer du roi?

--Il s'y prépare...

--Enfant! Et si je vous disais que je suis renseignée, que je connais

comme si je l'avais entendu l'entretien de Catherine de Médicis et

du duc de Guise! Si je vous disais que la vieille Florentine, pétrie

d'astuce, a joué votre frère!... Si je vous disais enfin que le duc a

promis d'attendre patiemment la mort d'Henri III!...

--Oh! madame, ce serait là une affreuse trahison de mon frère envers la

Ligue et envers sa famille!

--Ce n'est pas une trahison, c'est un acte de diplomatie.

--Alors..., fit la duchesse de Montpensier dont le joli visage se

convulsa, ma vengeance m'échappe, à moi!...

--Non, si vous savez vouloir, si vous avez confiance en moi, si vous

m'écoutez...

--Ma confiance en vous est sans borne, madame. Parlez donc, je suis

décidée à frapper Henri de Valois.

La Fausta parut réfléchir quelques minutes. Alors, avec cette voix si

persuasive:

--Marie, dit-elle, vous êtes la forte tête de votre famille. C'est grâce

à vous que les Valois s'éteindront et que la dynastie des Guise montera

sur le trône, De vos trois frères, l'un, Mayenne, est trop gras pour

avoir de l'esprit; l'autre, le cardinal est un soudard brutal; le

troisième, enfin, le duc, est stupide d'amour. Vous seule, mon enfant,

savez tout voir et tout comprendre. La situation est dangereuse.

Voulez-vous tout sauver d'un coup?...

--Je suis prête, madame... ordonnez... que faut-il?...

--Il faut, dit Fausta, qu'Henri de Valois meure. C'est très joli de

vouloir tondre, et vous avez une grâce infinie à agiter vos ciseaux

d'or. Mais, si Henri III ne meurt pas, c'est une affreuse catastrophe

que vous préparera Catherine!

--Et qui sera l'exécuteur, madame? balbutia la duchesse.

--Vous! répondit Fausta.

La duchesse de Montpensier pâlit.

--Voici la situation, dit froidement Fausta. Henri de Guise a juré à la

Médicis d'attendre patiemment la mort d'Henri III. A ce prix, on lui a

promis que le roi le désignerait pour son successeur. Valois peut vivre

dix ans, vingt ans, malgré toutes les apparences. Et ne vécût-il même

que quelques mois, c'en est assez. La vieille reine saura mettre ce

temps à profit et fomentera la destruction des Guise comme elle a

fomenté la destruction des Châtillon. Choisissez donc: ou de tuer, ou

d'être tuée... Il faut agir, continua âprement Fausta. Si vous reculez

maintenant, prenez garde, vous allez tomber.

--Tuer, murmura Montpensier, tuer de mes mains! Oh! je n'aurai jamais ce

courage...

--Valois aura donc le courage de faire rouler votre belle tête sous la

hache du bourreau! Insensée! Famille d'insensés qui ne veut pas voir!

C'est un duel à mort que vous avez engagé. Si Henri III et la Médicis

ne meurent pas, c'est la famille des Guise qui va s'éteindre. Adieu,

mignonne!

--Madame, s'écria la duchesse hors d'elle-même, un seul mot: je suis

prête à agir!

--Bien. Vous voilà telle que je vous souhaitais... Vous voilà dans

l'état d'esprit nécessaire pour mener jusqu'au bout le grand oeuvre. Il

suffit que vous inspiriez à quelqu'un la haine même qui vous anime...

--Quelqu'un! murmura la duchesse en tressaillant. Où trouver l'homme en

qui j'aurais assez de confiance pour lui dire ce que je n'ose pas me

dire à moi-même?...

--Ou un amour tout aussi terrible pour vous, dit Fausta négligemment.

Cet homme existe...

Cette fois. Marie de Montpensier devint livide.

--Jacques! balbutia-t-elle dans un souffle.

--Oui, le moine Jacques Clément, dit Fausta. Jacques Clément vous aime

d'une passion absolue.

«Pauvre ami!» murmura la duchesse tout bas.

La Fausta se leva.

--Voulez-vous que meure celui qui vous a insultée? dit-elle d'une voix

basse et ardente.

--Oui, je le veux! haleta la duchesse.

--Voulez-vous que votre frère soit roi?... Voulez-vous être la première

à la cour de France, humilier ceux et celles qui vous ont humiliée?

--Oui, je le veux! répéta la duchesse enivrée.

--Soyez donc fidèle et obéissante, dit alors la Fausta en se redressant.

Allez, ma fille...

--Oh! s'écria la duchesse frappée d'une sorte d'effroi vertigineux,

qui donc êtes-vous, madame, vous qui parlez comme si vous déteniez la

souveraine puissance?

--Je suis, dit Fausta qui se transfigura dans un rayonnement de

grandeur, je suis celle qui vous est envoyée par le conclave secret; je

suis celle qui a été élue pour combattre Sixte, traître aux destinées de

l'Eglise! Je suis la papesse Fausta Ière.

La duchesse de Montpensier, effarée, jeta un regard sur la femme qui

parlait ainsi, et elle la vit si rayonnante qu'elle recula, ploya les

genoux et se prosterna, éblouie, fascinée... La Fausta alla à elle, la

releva doucement, et dit:

--Allez... vous serez un de mes anges!...

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 34 / 107 题