Pendant trois jours, le chevalier de Pardaillan et Charles d'Angoulême
battirent Paris pour retrouver une trace quelconque de la petite
bohémienne. Mais ce fut en vain.
--Je ne la retrouverai plus, dit Charles avec abattement.
--Pourquoi cela? ripostait Pardaillan. Une femme se retrouve toujours,
vous pouvez m'en croire.
--Pardaillan, je suis au désespoir!
Le chevalier le regarda avec une fraternelle pitié.
--Ah ça! s'écria-t-il, je voudrais bien comprendre, moi! Lorsque Madame
votre mère me fit l'insigne honneur de me prier de veiller sur vous, je
croyais que vous veniez à Paris avec des pensées d'ambition... Sur le
plateau de Chaillot, je vous ai proposé de conquérir le trône vacant...
--Non! dit fermement le jeune homme. Non, Pardaillan, ce n'est pas pour
cela que je suis venu à Paris!
--Le visage du chevalier s'éclaira:
--Ainsi, dit-il, vous ne rêvez pas la royauté?...
--Non, mon ami...
Le chevalier se mit à se promener dans la pièce où avait lieu cet
entretien. Il souriait. Ses yeux brillaient de joie.
--Alors, reprit-il tout à coup, qu'êtes-vous venu chercher à Paris?...
Simplement la vengeance?...
Cette fois, l'oeil du jeune homme s'alluma, et il répondit:
--En vain, je voudrais me parer à vos yeux d'un sentiment de force qui
n'est pas dans mon âme... Méprisez-moi, Pardaillan: je ne suis ni le
prince que votre audace a peut-être espéré, ni l'homme de violence que
votre esprit d'entreprise a souhaité sans doute. Pardaillan, il faut que
vous me connaissiez tout entier.
Le chevalier s'était jeté dans un fauteuil et, à travers ses paupières à
demi closes, considérait le duc.
--Chevalier, continuait d'Angoulême, je dois l'avouer. Lorsque vous
m'avez laissé entrevoir que, moi aussi, je pouvais me jeter à la
conquête de ce trône qu'assiègent de si formidables appétits, j'ai eu un
instant d'éblouissement. J'ai cru une minute que j'étais un prince, et
j'ai oublié que je suis simplement le Bâtard d'Angoulême. Fils de roi,
oui, mais non fils de reine... Oh! je n'ai pas besoin de vous dire,
n'est-ce pas! J'aime mieux que ma mère s'appelle Marie Touchet. Je ne
conçois pas de mère plus tendre que n'est la mienne. Mais Marie Touchet
n'était pas l'épouse de Charles IX et, si je suis fils de roi, je ne
puis être prince héritier...
--Est-ce donc pour cela que vous renoncez à la grande lutte que je vous
offrais? demanda le chevalier.
Charles baissa les yeux.
--Laissez-moi achever, dit-il, et vous me jugerez après, tel que je
suis... Lorsque nous avons rencontré le roi, mon oncle, j'ai cru que la
vengeance seule occupait mon coeur. Et, pourtant, je sentais moi-même
que mon cri de haine sonnait faux. La vengeance n'est chez moi qu'un
devoir filial. Elle ne jaillit pas du fond de mon âme...
--Et lorsque vous vous êtes trouvé nez à nez avec M. de Guise?
interrogea Pardaillan malicieux.
Le jeune prince pâlit.
--Ah! fit-il sourdement, là, j'ai vraiment éprouvé le ravage que peut
faire dans le coeur humain ce redoutable sentiment qui s'appelle la
haine. Oui, Pardaillan, je veux frapper Henri III, véritable meurtrier
de Charles IX, par ses menées hypocrites qui ont poussé mon père à la
folie... mais je ne le hais pas! Oui, je veux frapper Catherine de
Médicis... ma grand-mère! Sombre esprit de maléfice qui a précipité le
malheureux Charles IX aux abîmes du désespoir... mais je ne la hais pas!
Et je hais Guise, le moins coupable des trois, parce qu'il parlait avec
le sourire insolent du triomphe à la pauvre bohémienne que j'aime,
moi!... Maintenant, vous savez tout, Pardaillan!
Charles avait prononcé ces derniers mots d'une voix de plus en plus
basse. A la fin, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.
--Pauvre petit! murmura Pardaillan.
--Je vous fais honte, n'est-ce pas? reprit Charles.
Pardaillan marcha au jeune homme et lui prit la main.
--Non, mon enfant, dit-il simplement. Pourquoi vous mépriserais-je? De
toutes les occupations, l'amour est la plus noble, la plus humaine, en
ce sens que c'est elle qui fait le moins de mal aux autres hommes. Par
la mort-Dieu, la conquête de la femme aimée est autrement précieuse et
intéressante que la conquête d'un trône!
Le fils de Charles IX frémissait. Son coeur se gonflait d'amour et de
désespoir.
--Pauvre petit! répéta Pardaillan. Allons, reprit-il à haute voix, ne
vous chagrinez pas ainsi!
--Qui sait si elle n'est pas morte! Ou pis encore, Pardaillan! qui sait
si elle n'est pas au pouvoir de cet homme!...
--Bon! Supposons même cela! Eh bien, vous pouvez m'en croire, la femme
qui aime est capable de toutes les malices et de tous les héroïsmes pour
se garder à celui qu'elle a élu.
Longtemps encore, Pardaillan parla sur ce ton.
Charles, écrasé de fatigue par ces journées de recherches ardentes
et inutiles, s'était jeté dans un fauteuil. Peu à peu, ses yeux se
fermèrent. La nuit était venue. Pardaillan, doucement, referma la
fenêtre et sortit doucement.
Sur la gauche de l'hôtel de la rue des Barrès, se trouvait une petite
cour. Là, s'ouvrait l'écurie. Le chevalier, traversant la petite cour,
aperçut deux hommes sur la porte de cette écurie, assis sur une botte de
paille et devisant entre eux, assez mélancoliquement.
C'était Picouic et Croasse. Ils se levèrent à la vue de celui qu'ils
avaient failli assassiner.
--Que diable faites-vous là? demanda-t-il.
--Comme monseigneur peut le voir, nous prenons le frais avant de nous
mettre à la recherche d'un maître moins rude que Belgodère.
--Belgodère? demanda Pardaillan qui tressaillit. Celui-là qui fait
profession de bateleur et logeait rue de la Tissanderie, à l'auberge de
l'Espérance?...
--Celui-là même!... Si monseigneur daignait le permettre, je lui
soumettrais une idée qui m'est venue en dormant sur le foin de cette
écurie...
--Voyons l'idée, dit Pardaillan.
--Nous cherchons un maître, monseigneur, un maître qui ne nous rosse pas
du matin au soir, et nous sustente autrement qu'avec des cailloux. Nous
cherchons, dis-je, un maître qui sache reconnaître notre intelligence,
notre habileté. Pourquoi ne seriez-vous pas ce maître?
--Dites-moi, fit Pardaillan qui avait suivi son idée à lui, puisque vous
avez vécu avec ce Belgodère, qui était cette jeune fille, nommée...
comment donc?...
--Monseigneur veut parler de la chanteuse Violetta?
--C'est cela même. Avez-vous un soupçon de ce qu'elle pouvait être et de
l'intérêt que votre maître pouvait avoir à la garder avec lui?
--Nous ne la connaissions pas. Lorsque Belgodère nous a rencontrés et
nous a engagés dans sa troupe, Violetta et Saïzuma vivaient déjà avec le
bohémien.
--Saïzuma? demanda Pardaillan.
--Oui: la diseuse de bonne aventure... une folle.
--Et cette Saïzuma a-t-elle disparu aussi?
--Je l'ignore, monseigneur; nous n'avons pas remis les pieds à l'auberge
de l'Espérance... Mais monseigneur n'a pas répondu a la demande que
j'avais l'honneur de lui soumettre humblement.
--Ah! oui... vous cherchez un maître, et il vous conviendrait que ce
maître, ce fût moi?... Eh bien, je vous répondrai là-dessus demain
matin. Demeurez donc ici pour cette nuit encore et nous verrons... Mais,
dites-moi, cette Saïzuma... vous dites que c'est une folle?...
--Du moins, elle paraît telle. D'ailleurs, elle parle fort peu, si ce
n'est pour exercer son métier qui est de lire dans la main des gens.
--Savez-vous si elle connaissait la petite chanteuse?
--Qui peut savoir ce que pense Saïzuma? Elle est un mystère vivant. Son
visage même nous est inconnu, car elle porte toujours un masque.
Pardaillan demeura pensif. Cette mystérieuse bohémienne excitait sa
curiosité. Il songea à la douleur de Charles d'Angoulême. Il se dit que,
s'il pouvait retrouver la piste de la disparue, s'il pouvait créer
ce bonheur de deux amants réunis grâce à lui, ce lui serait une joie
presque aussi puissante que de retrouver Maurevert.
Il se mit donc en route pour l'auberge de l'Espérance et y pénétra au
moment même où l'hôte fermait les portes, à cause du couvre-feu qui
sonnait. Mais, pour certains cabarets borgnes de Paris, la fermeture
n'était qu'apparente.
En entrant, le chevalier vit que la salle était occupée par une
vingtaine de buveurs, hommes ou femmes, et il alla s'installer à une
table, comptant se renseigner aussitôt auprès de l'hôte. L'honorable
assemblée qui s'abreuvait se composait, bien entendu, de truands et de
ribaudes. L'une de ces femmes, voyant le chevalier prendre place à
une table isolée, quitta le groupe dont elle faisait l'ornement, pour
s'approcher de Pardaillan. Elle s'assit devant lui, les coudes sur la
table, et se mit à rire.
Devant ce rire, Pardaillan demeura grave et paisible.
--Par la tête et le ventre! cria à ce moment l'un des buveurs, veux-tu
venir ici, Loïson!
Le chevalier tressaillit et pâlit. Ce nom fit monter à son cerveau une
bouffée de souvenirs.
Tu t'appelles Loïson? demanda-t-il à la ribaude.
Loïse, mon prince...
Un instant, il ferma les yeux. Puis il secoua la tête.
--Ah! ça, gronda le buveur, truand trapu à la tignasse rouge,
faudra-t-il que je vienne te chercher?
--C'est bon. Rougeaud, grommela la ribaude, laisse-moi gagner ma vie, et
la tienne!
--Tenez, ma fille, dit Pardaillan avec une grande douceur, prenez cet
écu et allez boire avec votre ami le Rougeaud...
Loïson fut stupéfaite. Elle prit l'écu que le chevalier lui tendait et
chercha comment elle pourrait remercier une pareille générosité. Alors
elle murmura:
--Je demeure dans la rue, la porte en face du cabaret...
Ayant ainsi fait preuve de reconnaissance, la ribaude se leva et
rejoignit le Rougeaud qui, à la vue de l'écu, avait louché fortement et
jeté un mauvais regard sur Pardaillan, lorsque, de différents côtés, des
cris s'élevèrent.
--Ohé! cabaretier du diable, tu ne nous montres pas la diablesse rouge?
grognait l'un.
--La bonne aventure! glapissaient des femmes.
--C'est bon, c'est bon, mes agneaux, répondit l'hôte, je vais la
chercher, la femme au masque!...
--Qui est cette bohémienne qu'on vous réclame? demanda Pardaillan.
--Une malheureuse, une folle, mon gentilhomme! On me l'a laissée en
gage. Figurez-vous qu'il y a quelques jours s'est installée dans mon
honorable auberge une troupe de baladins. Ces gens mangeaient chacun
comme quatre. En sorte que la note a pris en moins de rien des
proportions mirifiques. Or, ils ont tout à coup disparu... Ces bateleurs
ont oublié d'emmener la diseuse de bonne aventure. Et, pour me
rembourser de mes frais, tous les soirs j'oblige cette femme à raconter
à chacun la petite histoire qu'elle lit dans les mains: il en coûte deux
deniers par personne, et comme de juste...
--Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher,
car voici votre clientèle qui s'impatiente.
Saïzuma, drapée dans ses vêtements bariolés, son masque rouge sur la
figure, sa splendide chevelure éparse sur ses épaules, entra de son pas
majestueux et spectral.
--Allons, bohémienne! dit tout à coup le cabaretier avec un rire
contraint, raconte-nous un peu ton histoire.
--Vous tous qui m'écoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames
assemblés dans cette cathédrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai
dit la vérité. L'imposture est sur les lèvres de l'évêque et non sur les
miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aimé?... Écoutez, puisque vous
voulez savoir l'histoire du malheur.
Elle pencha la tête. Les ribaudes tremblaient et les truands
frémissaient.
--C'est le soir, dit lentement la bohémienne... Tout est paisible dans
le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît
la cathédrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit
doucement... Comme elle est heureuse!... Près d'elle, celui qu'elle
aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans
le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur... Et,
cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se
repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit.
Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un près de l'autre, et leurs
lèvres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la
porte s'ouvre...
--Malheur!... gronda une ribaude toute pâle.
--C'est le père... aveugle qui s'avance, les mains étendues, et
appelle sa fille... L'amant s'est redressé... la fille tremble de
terreur...--«Ma fille, mon enfant... avec qui parlais-tu?...--«Avec
personne, père!...» Et l'amant?... Ah! comme il est adroit, silencieux
et furtif!... Il s'est reculé jusqu'au fond de la chambre, et il ne
semble même plus respirer... La jeune fille n'a même pas la force de se
lever pour aller au-devant de l'aveugle... C'est lui qui vient à elle à
pas tremblants, et enfin il saisit ses mains...--«Comme tes mains sont
glacées, mon enfant!»--«Père, c'est le soir... c'est le vent...» Et
les yeux de la jeune fille mourante d'effroi se portent sur l'amant
immobile. Elle cherche un autre mensonge.
--Pauvre demoiselle! dit la ribaude qui s'appelait Loïson.
Saïzuma n'entendit pas: Et elle continua.
«Le front du père se voile; l'aveugle tourne autour de lui son regard
mort, comme s'il espérait voir... Voir! oh! s'il avait vu!...--«Ma
fille, mon enfant, es-tu bien sûre qu'il n'y a personne ici?...»--«Sûre,
mon père! oh! tout à fait sûre!...»--«Jure-le, mon enfant!... Car je
sais que tu as l'âme haute et pure et tu ne voudrais pas te charger
d'un tel parjure!...» Jurer! Jurer cela! sur les cheveux blancs de
l'aveugle!... le regard de la jeune fille va chercher le regard de
l'amant, et le regard de l'amant répond: Jure, mais jure donc!...--Et
alors, sous le regard de l'amant, la jeune fille dit: «Mon père, sur vos
cheveux blancs, sur la sainte Bible, je jure qu'il n'y a personne ici
que nous deux...» Et le pauvre père sourit. Et il demande pardon à
sa fille. Et elle, la parjure, sent que le malheur, désormais, va la
saisir...»
Saïzuma se tut. Et peut-être y avait-il eu une brusque saute de
direction dans l'esprit de Saïzuma.
D'une voix changée, emphatique et théâtrale, elle s'écria:
--A force de regarder en moi-même au fond du cachot j'ai appris à
regarder dans l'âme des autres. Seigneurs et hautes dames, la bohémienne
sait tout, et l'avenir pour elle n'a pas de voiles. Qui veut connaître
son avenir?
--Moi, moi! cria une ribaude qui tendit sa main.
--Tu vivras longtemps, dit Saïzuma, mais tu ne seras jamais ni riche ni
heureuse.
--Malédiction! gronda la ribaude.
Mais déjà Loïson tendait sa main sur laquelle Saïzuma jetait un coup
d'oeil.
--Prends garde à celui que tu aimes, dit-elle, il te fera du mal.
--Bon! grogna le Rougeaud, ce sera pain bénit.
Successivement, plusieurs ribaudes et quelques truands connurent en
frémissant l'avenir révélé par la bohémienne.
Le Rougeaud lui aussi tendit la main.
--Ton sang va couler, dit Saïzuma. Prends garde.
Le Rougeaud avait peut-être bu plus que de raison. Il pâlit soudain et
poussa un juron. Puis son visage s'enflamma. Il était convaincu que la
bohémienne lui jetait un mauvais sort. Il l'avait violemment saisie au
bras. Saïzuma, raide, immobile, ne fit pas un geste de défense.
--Déclare que tu as menti! rugit le truand, tandis que les ribaudes
s'écartaient épouvantées.
--J'ai dit! répéta Saïzuma de sa voix morne.
Le Rougeaud leva le poing... Au moment où ce poing, véritable massue,
allait s'abattre sur la tête de la bohémienne, le truand sentit une main
rude tomber sur son épaule. Il chancela et se retourna avec un furieux
grognement.
Pardaillan prit Saïzuma par la main et la conduisit à la place qu'il
venait de quitter. Le Rougeaud resta stupéfait de cet acte d'audace.
Le Rougeaud était le roi de cet antre qui s'appelait l'auberge de
l'Espérance. Il y régnait en despote. Quand il avait parlé, les autres
clients n'avaient qu'à obéir. Il se fit donc un grand silence dans la
salle; les truands attendirent ce qui allait se passer, prêts d'ailleurs
à se ruer au secours de leur chef si besoin était. Les ribaudes
regardèrent Pardaillan avec compassion. Loïson pâlit. Le chevalier
s'était assis près de Saïzuma et, paisible, sans daigner se préoccuper
de l'orage qui s'amassait sur sa tête:
--Madame, dit-il, vous plairait-il de me dire à moi aussi, ma bonne
aventure?
--Madame! dit sourdement Saïzuma qui tressaillit. Quand m'a-t-on appelée
ainsi?... Oh! il y a longtemps!
--Il ne me plaît pas, à moi, que la bohémienne vous dise la bonne
aventure, gronda le Rougeaud en s'avançant alors.
Pardaillan redressa la tête, toisa le truand et dit:
--Voulez-vous un bon conseil, l'ami?...
--Je ne veux pas de conseil. Je ne veux rien de vous. Que faites-vous
ici? Messieurs de la gentilhommerie n'ont pas le droit d'entrer dans ce
cabaret, si ce n'est avec ma permission. Sortez donc à l'instant.
Le calme relatif du Rougeaud fit frissonner l'assemblée.
--Et si je ne sors pas? demanda Pardaillan.
--Alors c'est moi qui vais vous porter dehors!
En même temps les deux poings du truand se levèrent. Mais à l'instant
même un grondement de stupeur courut parmi les truands qui se levèrent
dans un grand tumulte.
Les poings du Rougeaud n'avaient pas eu le temps de s'abattre...
Pardaillan s'était vivement levé. Ses deux poings à lui, se détendant
comme deux catapultes, avaient frappé le truand en pleine poitrine...
Et ce geste avait été si rapide qu'on put seulement voir le truand
chanceler sur sa base et s'abattre contre une table qui roula avec ses
pots de grès et ses gobelets d'étain. Dans le même instant le Rougeaud
se leva d'un bond et vociféra:
--En avant, la truanderie! Mort au gentilhomme!
Alors les dagues jetèrent des lueurs sinistres. Les ribaudes, par une
prompte manoeuvre, se massaient dans un angle. En un clin d'oeil la
salle se trouva débarrassée et les truands, le poignard à la main,
s'avancèrent sur Pardaillan, le Rougeaud en tête.
Brusquement, il y eut dans cette troupe de forcenés un arrêt
d'épouvanté. D'un geste formidable, Pardaillan empoigna le Rougeaud, le
coucha sur la table, le maintint à la gorge d'une main, et de l'autre,
tirant sa dague, en appuya la pointe sur la poitrine du truand...
--Un pas de plus, vous autres, fit-il froidement, et cet homme est
mort!...
Sous l'étreinte de cette main de fer, le Rougeaud, fou de rage, eut un
mouvement de reptile qui se tord.
--En avant! hurla-t-il.
La dague s'enfonça!... le sang jaillit!...
--J'ai dit! murmura Saïzuma.
Les truands reculèrent... Le Rougeaud fit un suprême effort, tenta en
vain de débarrasser sa gorge, et, d'une voix qui cette fois ne fut qu'un
râle, répéta:
--En avant!... Enfer!... Je meurs!... Je...
Et, cette fois, cinq ou six des plus furieux s'avançaient en vociférant.
Le tumulte éclata, plus violent.
--En avant les grands moyens! tonna Pardaillan.
Et, alors, on le vit saisir le Rougeaud presque évanoui et l'acculer au
mur... Alors, cet être pantelant, le chevalier le souleva d'un effort
furieux au-dessus de sa tête, le balança un inappréciable temps, et, à
l'instant où les truands allaient l'atteindre, à toute volée, le lança,
vivant projectile!... Quatre des truands roulèrent. Le Rougeaud demeura
sur le carreau, étendu sans vie. Il y eut parmi les truands un recul
terrifié, des jurons et des imprécations.
C'en était fait!... Pardaillan triomphait... il s'assit paisiblement et
attendit que le calme se fût rétabli.
--Madame, disait doucement Pardaillan à Saïzuma, comme si rien ne se fût
passé, est-il quelque chose au monde que je puisse faire pour vous?
--Oui, dit la bohémienne: me faire sortir d'ici...
Pardaillan se leva, chercha des yeux le cabaretier et dit:
--Ouvrez la porte.
Avant même que l'hôte eût fait un mouvement, la porte se trouva ouverte
par deux ou trois de ses clients. Pardaillan prit Saïzuma par la main
et tous deux traversèrent la salle. Les truands, sur leur passage,
s'écartèrent. Sur le carreau, le Rougeaud sanglant, le visage noir,
râlait. Loïson, à genoux, bassinait son front avec de l'eau fraîche, et
pleurait. Le chevalier se pencha, examina le blessé, et dit:
--Ne pleurez pas, mon enfant, il en reviendra... Vous m'en voulez,
peut-être?
La ribaude leva les yeux sur lui et répondit doucement:
--Je ne vous en veux pas...
Le chevalier lui glissa un écu d'or dans la main. Et il continua son
chemin jusqu'à la porte du cabaret. Sur le seuil, il se retourna, tira
de sa poche une poignée de pièces de cuivre et d'argent mêlées, et il
les jeta en pluie, et il sortit avec Saïzuma, tandis que, dans la salle,
il y avait une ruée sur les pièces qui couraient et roulaient.
Il faisait nuit noire. La ville dormait, silencieuse, et Pardaillan
arriva rue Montmartre, escortant la bohémienne.
--Madame, dit alors le chevalier, vous voilà délivrée de ces gens. Mais
où irez-vous à présent? Si vous voulez....
--Je voudrais, dit Saïzuma, sortir de cette ville. J'étouffe dans cette
ville... Pourquoi y suis-je venue?...
--Mais où irez-vous ensuite!... Pauvre femme... Suivez-moi... je connais
non loin d'ici une auberge, une bonne auberge, et le bon coeur de
l'hôtesse pansera les plaies de votre coeur... dites, le voulez-vous?...
--Sortir! murmura Saïzuma en secouant la tête. Oh! m'échapper de
cette ville où j'ai souffert... où je souffre!... Qui que vous soyez,
avez-vous pitié de moi!...
--Eh bien, soit!... Venez... dit Pardaillan ému.
Ils atteignirent la porte Montmartre et se trouvèrent sur cette route
mal entretenue qui, serpentant à travers des marais, s'en allait vers le
pied de la montagne. Alors il entreprit d'interroger la bohémienne.
--Vous avez, dit-il, longtemps vécu avec le bohémien Belgodère?
--Belgodère?... Oui: un homme dur et méchant. Mais qui dira jamais la
dureté et la méchanceté de l'évêque?
--Et Violetta?... Vous l'avez connue aussi?...
--Je ne la connais pas, je ne veux pas la connaître.
--Mais pourquoi? demanda Pardaillan perplexe. Vous haïssez donc cette
pauvre petite?
--Non. Je ne la hais pas. Je ne l'aime pas... je ne veux pas la
connaître... Je ne puis pas la voir.
Elle s'arrêta tout à coup, saisit le chevalier par le bras:
--Elle a un visage qui me fait trop souffrir, murmura-t-elle, qui me
rappelle trop de choses... ne me parlez jamais d'elle... jamais!
Ils arrivèrent enfin sur le haut de la colline. Là s'élevait l'abbaye
des Bénédictines.
Pardaillan se demandait jusqu'où la fantaisie de la folle allait
l'entraîner. Il ne voulait et ne pouvait s'écarter de Paris. D'autre
part, il eût éprouvé un remords à abandonner cette malheureuse
toute seule en pleine campagne. S'il pouvait la décider à demander
l'hospitalité dans le couvent!
--Madame, dit-il alors, vous voici hors de Paris.
--Oui, dit la bohémienne, ici je respire. Ici j'étouffe moins sous le
poids des pensées qui, là-bas, tourbillonnaient autour de ma tête comme
des oiseaux funèbres... Pensées de folie, sans doute. Que suis-je?...
Saïzuma, pas autre chose. Je suis Saïzuma. Voulez-vous que je vous dise
la bonne aventure?
Pardaillan offrit sa main à la diseuse de bonne aventure.
--Si j'aimais un homme, dit Saïzuma, moi qui n'aime pas, qui n'ai jamais
aimé, et qui n'aimerai jamais, si j'aimais un homme, je voudrais qu'il
eût une main pareille à la vôtre. Vous êtes gueux, peut-être, et vous
êtes prince parmi les princes. Vous portez en vous le malheur, et vous
semez autour de vous le bonheur...
--Par Pilate! songea le chevalier. Je porte en moi le malheur?... C'est
ce qu'il faudra voir. Voyons, pauvre femme, reprit-il, puisque vous
paraissez me témoigner quelque confiance, voici une maison ou c'est un
devoir d'accorder l'hospitalité à ceux qui sont errants. Il faut vous y
reposer deux ou trois jours. Je viendrai vous chercher.
--Alors, je consens à m'arrêter ici, dit Saïzuma.
Le chevalier, craignant que la folle ne revînt bientôt sur sa
détermination, s'empressa d'aller agiter la grosse cloche du couvent.
Une femme parut, qui ne portait pas le costume de religieuse et qui,
apercevant un gentilhomme de bonne mine, eut un étrange sourire et fit
un geste comme pour l'inviter à entrer.
--Pardon, dit le chevalier étonné, c'est bien ici l'abbaye des
Bénédictines de Montmartre? Je ne me trompe pas?
--Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit la femme.
--Ma digne femme, ce n'est pas pour moi que je vous demande
l'hospitalité, mais bien pour cette infortunée...
La soeur examina la bohémienne d'un coup d'oeil rapide, et dit:
Notre révérende abbesse Claudine de Beauvilliers nous interdit de
recevoir les hérétiques ailleurs que dans une partie du couvent où,
nous-mêmes, nous ne pénétrons jamais. Je vais y conduire cette femme.
--Je viendrai la chercher sous peu de jours.
--Quand il vous plaira, mon gentilhomme.
Saïzuma entra. La religieuse jeta au chevalier un nouveau sourire qui le
surprit autant que le premier. Puis la porte se referma.