Nous ramenons maintenant notre lecteur au mystérieux palais de la
princesse Fausta, au moment où Pardaillan y vient d'entrer, portant
Catherine de Clèves évanouie.
Du palais se sont enfuies Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, et
Claudine de Beauvilliers, profitant de la porte de communication.
Fausta, revenant de l'auberge, longea un long couloir et murmura devant
une porte:
«Ici, la petite bohémienne, nous verrons!»
Plus loin devant une deuxième porte:
«Ici, Claudine de Beauvilliers, la solution peut-être.»
Plus loin encore, devant une troisième porte:
«Ici, Marie de Lorraine m'attend... J'ai à lui parler du moine!...
dit-elle.
Plus loin enfin, devant une quatrième porte, sur les confins de la
partie réservée aux gardes:
«Ici, le bohémien Belgodère... Un bon limier à lancer sur Farnèse!...»
Ainsi, avec une effrayante lucidité, cette femme étiquetait, pour
ainsi dire, sa multiple pensée: son esprit se mouvait à l'aise dans le
tourbillon de la vaste intrigue...
Comme elle revenait sur ses pas et qu'elle passait devant le grand
vestibule, tout à coup une voix sonore et railleuse parvint jusqu'à
elle. Chaque porte de ce palais était truquée; chacune possédait un
judas, un oeil invisible... Fausta n'eut qu'à s'approcher pour voir ce
qui se passait dans le vestibule. Elle eut une exclamation de joie.
«Dieu est avec moi!» murmura-t-elle.
Au même instant elle fit un signe: et sans doute ses servantes ne la
perdaient jamais de vue dans ses évolutions, car aussitôt deux femmes
accoururent, deux femmes françaises, celles-là. Elle leur donna quelques
ordres à voix basse et rapide, puis ouvrit toute grande la porte du
vestibule, où Pardaillan, soutenant dans ses bras la duchesse de Guise,
disait leur fait aux deux gardes.
--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que quelqu'un ait frappé à ce logis et
qu'il n'y ait trouvé les secours qui se doivent entre chrétiens. Entrez,
monsieur; vous êtes le bienvenu... Mes femmes vont donner les soins
nécessaires à votre dame que je vois pâmée...
Pardaillan remit la duchesse de Guise aux bras des deux femmes qui
disparurent, portant Catherine de Clèves sans connaissance. Alors
Pardaillan se découvrit.
--Madame, dit-il, je vous dois mille grâces. Sans vous, je me fusse
trouvé fort embarrassé. Cette noble dame n'est point mienne...
Et, en quelques mots, il met Fausta au courant de son histoire.
--Sire chevalier de Pardaillan, dit gravement Fausta, votre air et vos
paroles me donnent le désir de vous connaître mieux. Ne me ferez-vous
pas la faveur de vous reposer un instant chez la princesse
Fausta-Borgia, étrangère venue à Paris pour s'y instruire des arts, des
lettres, de la noble élégance de la gentilhommerie française...
Le chevalier jeta autour de lui ce rapide et sûr coup d'oeil de l'homme
habitué à la prudence.
--Qu'est ceci? grommela-t-il en lui-même. Un coupe-gorge, peut-être?...
Hum!... Voilà aussi, par la mort-diable, une créature par trop
délicieuse, pour un tel cadre... Ma foi, je me laisse tomber? Tant pis
s'il y a un précipice sous les fleurs!...
Et s'inclinant avec une grâce altière, non sans laisser entrevoir la
longueur démesurée de sa rapière:
--Madame, dit-il, l'illustre nom de Borgia m'est garant qu'en fait
d'arts et de lettres vous pourriez être notre éducatrice. Cela dit,
madame, je me déclare à vos ordres.
Fausta fit un geste comme pour inviter le chevalier à la suivre et
pénétra dans l'intérieur.
Pardaillan ébloui, transporté en pays de rêve et de mystère, palpitait
voyant le trône et la tiare.
Fausta s'arrêta dans cette façon de boudoir où elle avait reçu le duc de
Guise et qui était sans doute destiné aux étrangers. Elle s'assit sur ce
siège de satin blanc où sa beauté fatale prenait un relief de précieuse
médaille. Et, avant que Pardaillan fût revenu de son étonnement:
--Monsieur le chevalier, dit-elle, c'est vous qui, sur la place de
Grève, avez tenu tête à M. le duc de Guise, et avez joué ce tour dont
tout Paris a parlé.
--Moi, madame? s'écria Pardaillan, jouant la stupéfaction, êtes-vous
bien sûre que ce soit moi?...
--J'ai tout vu; du haut d'une fenêtre, je prenais plaisir à voir la
place encombrée de bateleurs et de marchands... j'ai tout vu, et je
viens de vous reconnaître.
--En ce cas, madame, je me garderai bien de vous contredire. Ce serait
vous donner une piètre idée de cette gentilhommerie française que vous
êtes venue étudier sur place.
Pardaillan, son premier étonnement passé, redevenait maître de lui-même.
Il avait une physionomie de naïveté ingénue et paisible. Quant à Fausta,
il était impossible de savoir ce qu'elle pensait. Mais, pour la première
fois, elle voyait un homme soutenir son regard avec une dignité mêlée
d'une impassible ironie...
--Monsieur, dit-elle, sur la place de Grève, je vous ai admiré... Votre
épée est sûre, monsieur; mais votre coup d'oeil est encore plus sûr.
Venons donc au fait.
«Que va-t-il m'arriver?» se dit Pardaillan.
--Lorsque, sur la place de Grève, je vous ai vu à l'oeuvre, continua
Fausta en essayant vainement de faire baisser les yeux du chevalier,
j'ai pris aussitôt la résolution de m'enquérir de vous et de vous
connaître. Le hasard me sert à souhait, M. de Guise doit vous haïr. S'il
vous hait depuis longtemps, raison de plus pour faire votre paix avec
lui...
--Vous voulez dire, madame, qu'il serait sage à lui de faire sa paix
avec moi?
Fausta jeta un regard plus aigu sur la figure de cet homme qui osait
parler ainsi du maître de Paris.
--Monsieur, dît-elle tout à coup, si vous voulez mettre votre épée
au service du duc de Guise, je vous jure, moi, que non seulement il
oubliera tout ressentiment, mais encore qu'il fera de vous un puissant
seigneur...
--Il faudra donc, dit paisiblement le chevalier, qu'il touche cette main
que voici?
--Il la touchera, fit-elle en souriant.
--Permettez-moi, madame, d'avoir meilleure opinion que vous d'un homme
qui sera, demain peut-être, roi de France. M. de Guise ne peut toucher
la main qui l'a touché au visage...
--Vous avez fait cela! murmura-t-elle, vous avez souffleté le duc de
Guise!....
--Dans une circonstance qu'il vous racontera lui-même si vous le lui
demandez. Il vous dira que lui, chevalier de Lorraine, haut seigneur, le
premier du royaume après les princes du sang et peut-être même avant,
n'a pas hésité à faire assassiner dans son lit un vieillard. Il vous
dira qu'il poussa la magnanimité jusqu'à faire jeter par la fenêtre le
cadavre de l'amiral Coligny! Rude victoire, madame! Et ce ne fut pas la
payer trop cher, du soufflet qui jaillit alors, si j'ose dire, de la
main que voici!...
--Le duc défendait la cause de l'Eglise! dit sourdement Fausta.
--De quelle Eglise? madame... Il y en a au moins deux..., dit Pardaillan
sans aucune intention qu'une innocente raillerie.
--Comment savez-vous qu'il y a deux Eglises, vous? gronda-t-elle,
pâlissante.
--Deux Eglises! murmura Pardaillan étourdi. Que veut dire cela...?
--Est-ce que cet homme serait un espion! songeait Fausta.
--Oh! oh! se disait le chevalier, est-ce que cette femme serait le
chef occulte de la Sainte Ligue... Est-ce que Guise ne serait qu'un
instrument?... Est-ce que la Ligue serait une nouvelle Eglise?...
Dans ce bref instant où ils songeaient ainsi, ils s'étaient étudiés,
comme deux lutteurs. Fausta avait rapidement pris son parti. De son
examen, il résulta à ses yeux que Pardaillan devait être un routier
héroïque, capable d'entreprises extraordinaires: une épée invincible
qu'il s'agissait d'acheter à tout prix.
--Chevalier, reprit tout à coup Fausta, si vous ne pouvez être à M. de
Guise, peut-être ne refuseriez-vous pas de servir un autre maître?
--Cela dépend du maître, madame, fit Pardaillan de son air le plus
ingénu. Voyons, madame, le maître que vous avez à me proposer est-il
celui qu'attend le monde?...
Fausta le regardait, stupéfaite de sentir au fond d'elle-même elle ne
savait quoi qui palpitait. Cet homme, le premier, troublait sa pensée.
Elle était émue, malgré elle.
--Le maître que j'ai à vous proposer, dit-elle en gardant cette
majestueuse froideur qu'elle devait à une longue étude, est digne de
vous, chevalier...
--Ah! pardieu, madame, je serai bien aise de connaître un tel
personnage!...
--Vous l'avez devant vous, dit Fausta.
--Vous, madame!...
--Moi!... Moi, chevalier, moi qui cherche des hommes pour l'exécution de
vastes entreprises capables de séduire les plus ambitieux... Voulez-vous
être l'un de ces hommes?... Je devine en vous la grandeur d'âme,
la force d'un esprit supérieur, la pensée qui permet de dominer
l'humanité!...
«Malheur de moi! songea le chevalier. Me voilà bien loti! Il n'y a donc
pas moyen de vivre en paix?»
--Sachez donc, continua Fausta d'une voix devenue ardente, sachez donc,
ô vous que je ne connais pas, sachez mon rêve!... Sachez que je suis
celle que des évêques, des cardinaux réunis en conclave secret ont élue
pour conduire l'Eglise à ses destinées suprêmes!... Sachez que...
Elle s'arrêta, palpitante... Soudain, elle porta la main à son front.
Et, en elle-même, elle balbutia:
«Quoi! Émue à ce point par ce routier! Quoi! Moi qui parle aux rois
en despote, je me sens fléchir devant cet aventurier!... Malheureuse!
qu'ai-je dit! qu'allais-je dire!...
Mais Pardaillan avait compris... le voile de mystère qui enveloppait
Fausta se déchirait en partie!...
«Oh! murmura-t-il, c'est donc vrai! C'est bien Rome dans Paris!... Et,
ce trône que j'ai aperçu, s'il n'est pas pour un pape... eh bien, il est
donc pour la Papesse!»
Pardaillan frissonna. Une femme!... Oui, une femme qui se dressait
devant Sixte-Quint!... Il y avait dans cette monstrueuse supposition
une telle démence apparente que Pardaillan haussa les épaules et:
«Impossible!...» prononça-t-il à mi-voix.
«Il m'a devinée! murmura Fausta au fond d'elle-même. Il faut que cet
homme devienne sur l'heure un de mes serviteurs... ou bien qu'il ne
sorte pas vivant de ce palais!...»
Les violentes émotions duraient peu chez Pardaillan. Ce fut avec
curiosité qu'il considéra l'étrange princesse.
«Madame, dit-il, puisque vous avez commencé à m'expliquer votre pensée,
daignez achever... Je vois que vous êtes en France pour une oeuvre...
terrible.
--Cette oeuvre, dit alors Fausta redevenue maîtresse d'elle-même, vous
en avez vu les premiers actes... Henri de Valois a succombé à nos
premiers coups... il est en fuite... Le trône de France est inoccupé...
Chevalier, que pensez-vous d'Henri III?...
--Je connais à peine le roi, madame. Je ne l'ai vu qu'une fois ou deux,
alors qu'il s'appelait le duc d'Anjou, et j'avoue que je le tiens en
médiocre estime...
--Bien, dit Fausta, le visage éclairé, maintenant, tout ressentiment à
part, que pensez-vous d'Henri de Guise?
--Je pense, dit nettement le chevalier, qu'il est tout désigné pour
monter sur le trône de France...
--Oui, dit Fausta. Mais ne pensez-vous pas aussi qu'il est plus digne de
la couronne que n'importe quel gentilhomme de ce pays?
Pardaillan prit un visage des plus stupéfaits.
--Comment M. de Guise peut-il m'apparaître brave et beau, à moi qui l'ai
souffleté!... Guise est un fauve, madame. Et puis...
--Achevez donc, chevalier, dit froidement Fausta.
--Soit! Je voulais vous dire ceci: que faites-vous vous-même? Si belle,
madame, vous ne songez à rien de sérieux, c'est-à-dire à l'amour, au
bonheur... Vous songez à des choses qui, d'avance, me font bâiller
d'ennui... c'est-à-dire à des histoires de trône... Excusez-moi...
--Jamais je ne fus autant intéressée... continuez! reprit Fausta dont le
regard lança un sombre éclair.
--Merci, madame!... Je continue... Encore si ces histoires de trône
offraient un amusement quelconque... Mais non. Cela se complique...
Voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Henri de Guise ne sera pas roi
de France!...
--Pourquoi?... Voyons... pourquoi?...
--Parce que je ne veux pas, dit simplement Pardaillan. Vous êtes
venue en France pour accomplir cette oeuvre. Eh bien, madame, vous ne
réussirez pas!
--Pourquoi? gronda Fausta... pourquoi?...
--Parce que je vous ai devinée, madame! Parce qu'une femme qui rêve
de s'appeler Papesse est une chose qui me blesse, moi! parce que vous
voulez monter sur le trône auprès d'un homme que j'ai résolu d'écarter
du trône!...
--Mais pourquoi ne réussirais-je pas? dit Fausta.
--Parce que vous allez me trouver sur votre chemin, madame!
Sur ces mots, Pardaillan s'inclina profondément. A ce moment retentit un
coup de sifflet strident. Et, en se redressant, le chevalier put croire
qu'il avait rêvé car Fausta avait disparu!... Il se retourna vivement.
--Ah! ah! s'écria-t-il en éclatant de rire. Trois... sept... douze!...
Ça, messieurs, qu'êtes-vous?
En parlant ainsi, Pardaillan avait tiré sa longue rapière, et,
s'acculant d'un bond à l'angle gauche de la pièce, était tombé en
garde... En effet, au coup de sifflet, en même temps que Fausta
disparaissait par une porte dissimulée derrière les tentures du dais,
une douzaine d'hommes masqués s'étaient rués, l'épée à la main....
A l'instant, la salle se remplit du cliquetis des fers froissés et
choqués; puis, coup sur coup, il y eut un gémissement bref et un
hurlement prolongé: le gémissement venait de l'un des assaillants tombé
raide mort; le hurlement, d'un blessé qui se retirait de la bagarre.
Pardaillan, acculé à son angle, ramassé sur lui-même, l'oeil calme et
brillant, ne faisait que peu de gestes; seulement chacun de ces gestes
était un éclair de foudre. Les assaillants serrés lui portaient coup sur
coup... Un instant, le chevalier fit trois pas en avant et s'enveloppa
d'un tel flamboiement d'acier qu'il y eut un recul...
--Arrière, messieurs! cria Pardaillan.
Il n'avait pas une blessure. Parmi les assaillants, cinq étaient morts
ou blessés. A ce moment, sept ou huit nouveaux combattants entrèrent en
scène. Ceux-ci étaient armés de pistolets!... Pardaillan était perdu!
A cet instant précis, et avant qu'un seul des pistolets eût fait feu,
une porte s'ouvrit... Un homme parut!... Pardaillan, échevelé, bondit
comme un lion. D'une poussée terrible, il envoya l'homme rouler à dix
pas, et franchit la porte!
Cette porte, c'était celle qui faisait communiquer le palais Fausta avec
l'auberge du Pressoir-de-Fer! Cet homme, c'était le duc de Guise!...
Pardaillan se trouva dans la salle de l'orgie...
--Arrête! Arrête! vociférèrent les bravi de Fausta.
En quelques secondes, le chevalier eut traversé deux salles et se trouva
dans le cabaret: la porte par où avait fui la duchesse de Guise était
entrouverte...
Il se trouvait dans la ruelle... L'instant d'après, il s'effaçait dans
l'ombre...
«Ouf! dit-il en s'arrêtant au bout d'une centaine de pas. Au fond, je ne
suis pas fâché d'avoir vu cela, moi!...»
Il fit dix pas encore et s'arrêta soudain.
«Ah ça! grommela-t-il, et la jeune personne qui s'est pâmée dans mes
bras!... Que devient-elle? Si j'allais la chercher?... Au fait, je suis
son cavalier?... C'est peut-être une impolitesse de la planter là! Tout
de même, ce serait excessif de me faire mettre en charpie uniquement
pour aller présenter mes hommages et mes adieux à une inconnue...
Allons, chevalier, un peu de sagesse, que diable!... Et la petite
bohémienne? Où vais-je reprendre sa piste?...
Il se secoua et se remit tranquillement en route.
«Allons dormir, fit-il. J'ai toujours vu que mes bonnes idées me sont
venues en dormant.»
Et, ayant franchi le pont, il se dirigea vers la rue des Barrés où
l'attendait Charles d'Angoulême...
Depuis qu'il était sorti de l'auberge du Pressoir-de-Fer, trois
ombres le suivaient, s'attachant à ses pas, et suivant chacun de ses
mouvements. C'était Picouic et Croasse suivis de Maurevert.
Arrivé au port Saint-Paul, le chevalier s'enfonça à gauche dans une
sorte d'étroit boyau qui allait s'ouvrir à son autre extrémité sur la
rue des Barrés.
--Voici le moment! gronda Maurevert en s'arrêtant.
Les deux «hercules» s'élancèrent... Maurevert tira sa dague et s'apprêta
à se ruer sur Pardaillan dès qu'il serait à terre; il voulait lui porter
le dernier coup.
Le chevalier, maintenant, marchait insoucieusement. Tout à coup, il
entendit derrière lui le glissement de deux pas rapides. Il se retourna
et vit les deux hommes qui arrivaient à lui. Sa main se porta vivement à
sa rapière.
«Oh! dit-il, c'est une nuit de travail pour Giboulée!... Bon!
ajouta-t-il en enfonçant sa rapière, ce ne sont que deux truands!..
--La bourse ou la vie! crièrent les bandits.
En même temps, ils levèrent leurs dagues. Mais, avant que leurs bras
se fussent abattus, tous deux poussèrent un hurlement de douleur.
Simplement, Pardaillan avait détendu ses deux poings... Le poing droit
écrasa le nez de Croasse. Le poing gauche enfla subitement l'oeil de
Picouic.
--A genoux, truands! dit le chevalier, et demandez pardon au chevalier
de Pardaillan...
Les deux hommes, malgré la douleur et l'effarement de cette réception à
laquelle ils étaient loin de s'attendre, s'apprêtaient à porter quelque
traître coup au chevalier; mais à ce nom ils s'arrêtèrent stupéfaits...
Croasse jeta son poignard... Picouic rengaina le sien...
--Ah ça! gronda le chevalier; à genoux, vous dis-je!...
En même temps, il les saisit l'un et l'autre par le cou, et les deux
fronts, irrésistiblement rapprochés, se cognèrent avec un bruit de bois
que l'on frappe. Les deux malandrins tombèrent à genoux.
--Grâce, monsieur le chevalier, gémit l'un... je vous dirai tout!...
Sachez seulement que je suis Picouic!...
--Et moi, monseigneur, dit l'autre, plutôt que de toucher à l'un de
vos cheveux, j'aimerais mieux jeûner un mois de suite: Croasse a la
reconnaissance du ventre!
--Croasse! Picouic? dit Pardaillan; où ai-je entendu ces deux noms...
Ça! levez-vous, mes drôles!... Où vous ai-je vus?
--Ce matin, monseigneur! dit Picouic. En l'auberge de La Devinière...
--Hum! je vous reconnais maintenant. Donc, pour prix de ce dîner préparé
par les divines mains d'Huguette elle-même, vous me vouliez meurtrir?
Picouic et Croasse répondirent ensemble:
--Ah! si j'avais su que ce fût vous, monseigneur!...
--Qu'eussiez-vous fait? Parlez, et je vous laisse aller sains et saufs,
sans autre correction; mais soyez francs!
--Éloignons-nous, monseigneur! dit Croasse; car il pourrait tomber sur
vous à l'improviste...
--Qui ça!... Il?... Vous étiez donc trois?...
--Celui qui nous a payés pour vous mettre à mal!
Mais déjà Pardaillan n'écoutait plus. Il s'était élancé vers la Seine...
Être attaqué par deux malandrins qui en voulaient à son argent, ce
n'était rien... mais, que quelqu'un eût payé ces gens pour le faire
assassiner, c'était plus grave. Pardaillan eut beau battre les environs,
il ne trouva personne. Il revint donc simplement aux deux truands, qui
étaient restés dans la ruelle. Il les retrouva à la même place--preuve
qu'ils étaient de bonne foi.
--L'homme a disparu! dit-il. Dépeignez-le-moi un peu... c'est peut-être
un de mes amis qui voulait m'amuser!...
Picouic et Croasse se regardèrent, stupéfaits. Ils n'étaient pas
habitués à ces façons de parler. Picouic, le plus intelligent des deux,
entreprit alors une description de l'homme qui les avait payés. Il
paraît que cette description fut assez exacte, et que Pardaillan finit
par voir clairement de quoi il s'agissait, car peu à peu son visage
s'enflamma, et un sourire crispa ses lèvres:
«Lui!... murmura-t-il. Ah! il sait déjà que je suis à Paris!...»
Il demeura rêveur quelques instants, puis s'écria:
--C'est bien, allez vous faire pendre où vous voudrez...
Mais les gueux ne voulurent pas le laisser partir seul et
l'accompagnèrent jusqu'à la rue des Barrés.