L'ABSOLUTION

Maître Claude, tenant Violetta évanouie dans ses bras puissants, s'était

jeté dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entraîné

au fond, très loin. Il étreignit son enfant sur sa vaste poitrine, et,

d'un vigoureux coup de talon, remonta à la surface de la Seine. Alors,

tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employé à soutenir

la tête de la jeune fille hors de l'eau. Tout à coup, il eut aux genoux

la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il éleva l'enfant

tout entière hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement.

Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait

à peu près vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame.

Alors, il se mit à courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A

ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effarée.

--Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite!

Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu'à sa

chambre, déposa Violetta sur son lit.

Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu...

Or, à l'instant où Claude pénétrait dans la maison, un homme qui venait

d'entrer dans la rue de la Calandre s'arrêtait devant le logis de

l'ancien bourreau de Paris. C'était Belgodère!...

La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte

ouverte et s'arrêta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague

trapue dans son poing caché sous son manteau, il haussa les épaules et

grommela:

«Tant mieux, après tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!...

Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la

souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, maître

Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui

vous attachâtes au pilori, alors qu'il vous était si facile de me

laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre

petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et

chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit

de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon

monsieur Claude?...»

Le bandit ricanait en se racontant ces choses à lui-même. Il entra et

vit des portes ouvertes devant lui. Tout à coup, il s'arrêta: il venait

d'apercevoir au fond d'une chambre Claude penché sur un lit, Claude qui,

les épaules secouées de sanglots, râlait:

--Elle vit!... Seigneur Jésus qui avez pitié des pauvres gens, vous avez

donc eu pitié de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux...

Belgodère demeura un instant frappé de stupeur. Puis, rapide et

silencieux, il recula dans la pièce voisine qui était la salle à manger.

Elle était obscure. Le bohémien, alors, gagna doucement la porte de la

salle à manger, puis la porte extérieure, et il s'éloigna rapidement.

D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se

dirigea vers la maison de Fausta. Là, il s'arrêta. La rage le faisait

trembler. Mais il y avait en lui de l'étonnement plus que de la fureur.

Méditant sur ce qu'il avait vu, Belgodère s'était approche de la porte

de fer à laquelle il se mit à frapper à coups redoublés. Dix minutes

plus tard, le bohémien était amené devant Fausta. Il y eut un long

entretien au cours duquel la mystérieuse princesse, ayant frappé sur un

timbre, donna cet ordre à l'homme accouru:

--Qu'on aille à l'instant me chercher le prince Farnèse...

L'entretien terminé, Belgodère fut conduit à une chambre du palais où il

fut enfermé à double tour. Mais sans doute le bohémien s'attendait à cet

emprisonnement qui, au surplus, était probablement consenti, car il ne

témoignait ni surprise ni terreur.

Grâce aux soins de dame Gilberte qui l'avait déshabillée, couchée et

frictionnée, Violetta revint à elle. Et, lorsque maître Claude put

entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts,

pensive, rêveuse, semblant réfléchir à des choses douloureuses et

graves.

Il toussa comme pour prévenir Violetta de sa présence, et, de loin,

d'une voix humble et enrouée:

--Tâche de dormir; ne pense plus à tout cela; c'est fini, je te dis...

Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain à la première

heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi...

Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras

en sûreté... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir...

Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais déjà Claude avait

disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans la

chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains

jointes, la tête penchée sur le sein. Ce fut à ce moment que maître

Claude entra.

--Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litière va venir. Tu y

monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai à cheval, et, tu sais, ne

va pas avoir peur...

--Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une

émotion qui la faisait trembler.

Claude pâlit.

Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baissé les yeux, et

continuait à trembler. Claude, par un suprême effort de désespoir,

souriait.

--Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut très naturelle, parle, puisque tu

as quelque chose à me dire... moi, vois-tu, je crois... je...

Brusquement, il tomba à genoux.

--Écoute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bonté du Seigneur ne

t'eût mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exerçais mon métier

sans savoir. Tantôt à Montfaucon, tantôt en Grève, des fois à la

Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamné, la

condamnée... Est-ce que je savais, moi?... Mon père, mon grand-père, mon

arrière-grand-père, tous avaient tué. J'ai fait comme eux. C'était le

métier de la famille...

Violetta écoutait, dans un tel saisissement qu'il lui eût été impossible

de faire un geste.

--C'était ainsi, continua-t-il. Et voilà qu'un jour je te pris, je te

ramassai, toute frêle, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais

ce qui s'est passé dans mon coeur à cette minute où tu tendais tes mains

à la foule?...

--Je tendais... mes mains... à la foule?...

--Bien sûr! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de père...

--Pas de père! cria Violetta secouée d'un tressaillement.

--C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis

pas ton père..., termina-t-il humblement.

Violetta porta vivement ses mains à ses yeux comme pour les garantir

d'une lumière trop vive et murmura: --O Simonne, ton agonie a donc dit

la vérité...

Elle demeura ainsi, le visage caché dans ses mains, tandis que Claude

reprenait:

--Voilà. Je ne suis pas ton père. Avant que tu ne fusses mienne, avant

que je ne t'eusse ramassée, pauvre petite abandonnée, j'ignorais ce que

c'est que la vie. Mais, quand tu fus à moi, un jour, tout à coup, je

m'aperçus que je n'étais plus le même... j'eus horreur de tuer...

Déjà je songeais à ce que tu penserais, à ce que tu dirais, si jamais

l'affreuse vérité t'était révélée... Je crus retrouver la paix en me

faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que

jamais, des spectres rôdèrent autour de moi... Et ce n'est que près de

toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir

moi-même... c'était trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce

que j'ai souffert en ces années de solitude et de désespoir, moi-même

sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu'à l'heure où je te

retrouve, au moment, à la minute où je puis espérer revivre encore...

voici que tu apprends ce que j'ai été!... Voilà... tu sais tout...

Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te

sauver... de te mettre en sûreté... Et puis, après, tu me renverras!

Claude baissa la tête. A genoux, affaissé sur lui-même. Violetta ouvrit

ses yeux bleus où brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle

dit:

--Père... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que

tu me fais beaucoup de chagrin...

--Qu'as-tu dit? bégaya Claude tout tremblant.

Violetta, sans répondre, saisit de ses deux petites mains les mains

formidables du bourreau, le força à se relever, et, lorsque Claude,

éperdu, fut tombé dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta

ses bras autour de son cou, posa sa tête adorable sur sa poitrine, et

répéta:

--Père... mon bon père... embrassez votre fille!...

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Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 20 / 107 题