DOUBLE CHASSE

Le chevalier de Pardaillan avait quitté la Devinière, escorté, par

Charles d'Angoulême et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur

ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barrés.

Pardaillan n'eut pas de peine à trouver l'auberge de l'Espérance, et il

y établit son quartier général pour la journée.

Il se mit en observation, interrogeant l'hôte, faisant bavarder les gens

de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il fît et qu'il dît, il

ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singulière disparition

de la petite chanteuse de Bohême. Il se décida donc à attendre la nuit

pour entreprendre l'expédition qu'il méditait.

La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau

marchait gravement sur ses talons.

Dehors, le chevalier présenta au chien l'écharpe de Violetta et la lui

fit flairer. Pipeau considéra l'écharpe d'un oeil torve, la renifla un

instant, et son moignon de queue s'agita.

--Très bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant!

Au premier croisement des rues. Pipeau quêta, chercha avec rage, avec

frénésie, le bout du nez de travers.

A vingt pas derrière Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des

murs, trois hommes avançaient et suivaient tous ses mouvements. Deux

d'entre eux tenaient à la main un solide poignard effilé; le troisième

les dirigeait et semblait guetter le moment de les lâcher sur

Pardaillan...

Cet homme, c'était Maurevert. Les deux autres, c'étaient les deux

hercules de la troupe Belgodère: Croasse et Picouic.

Maurevert, au moment où le chevalier était sorti de la Devinière,

s'était élancé sur ses traces et l'avait suivi jusqu'à la porte de

l'auberge de l'Espérance, et, dehors, avait guetté la sortie de

Pardaillan.

Il était patient. Il eût attendu jusqu'au lendemain, s'il l'eût fallu.

Pardaillan à Paris!... C'était la mort assurée!...

Où fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course éperdue,

qui avait duré des années?...

Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitté

précipitamment Maineville et s'était élancé derrière Pardaillan,

fasciné, entraîné, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait

peut-être!...

Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il désirât la mort du chevalier;

sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses

souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la

haine... C'était la peur... une peur de tous les instants...

Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'était se décharger de l'épouvante;

tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!...

La nuit était venue depuis quelque temps déjà, lorsqu'il aperçut deux

hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa

sûreté de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux façons de truands,

deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour

quelques écus, dépêchaient leur homme en douceur et sans trop le faire

crier. Maurevert fit donc un signe impérieux, auquel les deux hères se

rendirent aussitôt.

--Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptées?

demanda Maurevert tout en continuant à surveiller du coin de l'oeil la

porte de l'auberge.

--Que faut-il faire? demandèrent-ils en choeur.

Maurevert s'assura que les deux truands étaient armés d'une bonne dague,

et ce, malgré les édits répétés.

--Écoutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a là, dans

cette auberge, un homme...

--Qui vous gêne, peut-être, dit l'un.

--Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert.

--Et cet homme, il s'agirait de...

--Oui, gronda Maurevert.

--Bon! Ça nous va. Cent livres pour nous deux, après l'opération: c'est

entendu. Prépare ta dague, Croasse! car les deux malandrins étaient les

hôtes de Pardaillan.

--Silence!... fit Maurevert.

La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le

mur. Dans le rai de lumière qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut

Pardaillan et se sentit blêmir... Lorsque le chevalier et le chien se

furent mis en route, Maurevert donna ses instructions:

--Suivez-moi, dit-il à voix basse. Quand je vous dirai: «Allez!» il sera

temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier

coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui!

Pour toute réponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin

compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les

deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois,

Maurevert eût pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le

donner. Il n'osa pas!...

C'est en roulant des pensées de peur mortelle que Maurevert, sur la

piste de Pardaillan, atteignit la Cité...

Là, Maurevert vit le chevalier s'arrêter devant une maison, il crût

enfin que l'occasion était propice, et il allait s'effacer, donner le

signal, lorsqu'une femme échevelée sortit de l'auberge voisine et alla

tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le

chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison à laquelle il

venait de frapper.

--Il nous échappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme!

--Attendons, répondit Maurevert.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 18 / 107 题