LA BONNE HÔTESSE

En se séparant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de

Pardaillan et le duc d'Angoulême longèrent les fossés et rentrèrent dans

Paris par la porte Montmartre. Ils traversèrent la ville, parvinrent

dans la rue des Barrés située entre la Seine et Saint-Paul, et

pénétrèrent dans une maison de bourgeoise apparence où, la veille, après

leur rencontre avec Henri III, ils étaient descendus tout droit.

Cette maison appartenait à Marie Touchet, mère du jeune duc, et lui

avait été donnée par Charles IX. Elle était donc toute pleine des

souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, après la

sanglante tragédie de la Saint-Barthélémy.

Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans

l'Orléanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et,

pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine

de jours: un soir, le chevalier était passé par Orléans et avait fait

visite à l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait raconté

à son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait

écoutée comme on écoute quelque héroïque passage d'un poème de

chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, après la scène où fut décidé son

départ, Charles d'Angoulême s'était mis en route. Marie avait levé ses

yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire:

--J'hésitais à laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si

vous lui accordez votre amitié.

--Madame, avait dit Pardaillan, je vais à Paris. J'espère que Mgr le duc

d'Angoulême voudra bien me compter parmi ses amis...

La mère de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse

dans ces mots et avait répondu par un regard où elle avait mis toute sa

reconnaissance. Pendant la route, le duc s'était pris d'une sorte de

passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer

l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier

coup, qui faisait de Pardaillan un être à part, un de ces hommes qu'il

est impossible de ne pas remarquer.

Enfin, la bagarre de la place de Grève, les restes de la défaite des

Barricades avaient inspiré au jeune duc un sentiment qui tenait de

l'étonnement émerveillé, du respect, et aussi de la reconnaissance

--puisque, sans le chevalier, il eût été purement et simplement occis.

Or, lorsque, après avoir longtemps ruminé, il se décida le soir, à

table, à parler de Violetta, lorsqu'il eut chanté son amour, il se

trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis

que puisse rêver un amoureux.

--Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et

soyez heureux, tous deux! Bohémienne ou princesse, du moment que vous

l'aimez, elle est l'étoile qui vous guidera!

Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annoncé à

Charles qu'il se rendrait le lendemain matin à la Devinière, rue

Saint-Denis, où il l'attendrait pour savoir le résultat de sa démarche

auprès de Belgodère.

Le lendemain, à l'aube, le jeune duc était debout, il sentait son coeur

battre:

«La revoir! murmura-t-il en s'élançant enivré, la revoir et lui dire...

oserai-je?...

Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux à faire.

Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit, à la

Devinière, célèbre rôtisserie qui était alors le rendez-vous de la haute

société galante.

Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde émotion,

les quatre marches du perron de la Devinière et qu'il s'assit dans

un coin obscur de la grande salle commune, l'hôtesse, les bras nus

jusqu'aux coudes, le visage tout rosé devant la haute flamme claire

de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de bécassines et de

sarcelles des marais de la Grange-Batelière qui tournoyaient gravement

et se doraient au feu.

Huguette, la patronne de la Devinière, avait à cette époque un peu plus

de trente-trois ans, sa taille avait gardé de la ligne, ses traits

avaient une finesse que plus d'une grande dame leur eût enviée.

Tout à coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se

dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la

salle. Huguette s'arrêta net, ses yeux agrandis, fixés sur un étranger,

qui le caressait. Elle pâlit.

--Jésus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait...

A l'instant, le chevalier leva la tête et elle le reconnut.

--Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?...

Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'hôtesse avec un

sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand ébahissement

des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre à personne

une pareille familiarité, l'embrassa sur les deux joues.

--Et comment va ce bon Grégoire? demanda le chevalier pour essayer de

donner le change à l'émotion visible de l'hôtesse.

--Dieu ait son âme, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantôt sept

ans...

Et, avec cette spéciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes,

Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes

qui pointaient à ses paupières.

--Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une

santé si florissante...

--Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien

se porter...

Elle examinait le chevalier à la dérobée; et elle constatait, peut-être

avec une arrière-pensée de satisfaction inavouée, qu'il n'avait pas dû

faire fortune: à certains détails perceptibles seulement au coup d'oeil

sûr de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'était plus

le pauvre hère qu'elle avait connu jadis, il était loin d'être le

magnifique seigneur qu'il était devenu, croyait-elle encore une heure

auparavant.

--Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la dernière

visite que vous fîtes à la Devinière?... Quinze ans presque... vous

étiez triste... oh! si triste!...

Pardaillan avait soulevé le rideau de la fenêtre près de laquelle il

était placé, et, un peu pâle, avait levé les yeux vers la façade d'une

vieille maison sise vis-à-vis de l'auberge.

--C'est là que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est là

que je la vis pour la première fois...

--Loïse!... murmura l'hôtesse en elle-même.

Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant à rire:

--Ah ça! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si

traître qu'affectionnait mon père?...

L'hôtesse fit un signe; une servante se précipita; bientôt Huguette

remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup,

il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'hôtesse, de sa voix

câline, multipliait les questions, poussée par la curiosité... L'oeiï

de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se

voilait.

--Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime...

que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez

donc, dame Huguette, que, si j'étais si triste à mon dernier passage à

Paris, c'est que je venais de perdre Loïse...

--Morte! fit l'hôtesse avec une sincère et profonde douleur! Morte,

Loïse de Montmorency!..

--Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier.

Car elle était ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui,

elle est morte... Le jour où nous quittâmes Paris, en ce jour d'horreur

où nous marchions dans le sang...

--La Saint-Barthélémy!

--Oui... Ce fut ce jour-là que mon père succomba à ses blessures. Et ce

fut à ce moment, à cette minute d'angoisse où je me penchais sur mon

père, ce fut alors qu'un démon bondit et frappa Loïse d'un coup de

poignard... Versez-moi donc à boire, ma jolie Huguette...

--Oh! c'est affreux! fit l'hôtesse. Voir mourir le même jour votre père

et... celle que vous adoriez!...

--Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-là. La blessure était

insignifiante. Et Loïse en guérit rapidement... Alors, Je l'épousai...

à Montmorency. Alors je crus que le paradis était descendu sur terre

exprès pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Loïse comme j'adorerai

jusqu'à mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle...

Pardaillan disait ces choses-là avec un léger tremblement, les yeux

perdus au loin, dans son passé...

--Pauvre chevalier! Pauvre Loïse! dit Huguette.

--Oui!... Trois mois après notre union, l'ange s'envola... Un soir, une

fièvre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour

de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement.

--Elle a donc succombé à cette fièvre? reprit timidement Huguette.

Pardaillan secoua la tête:

--Si elle était simplement morte d'une fièvre, dit-il d'une voix

étrangement rauque, n'ayant plus rien à faire au monde, je serais mort

aussi, moi!... Or, j'ai vécu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent

terrible.

Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit:

--Loïse est morte assassinée... Le poignard était empoisonné!...

L'hôtesse frissonna.

--Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre

l'homme. C'est à cette époque que je vous vis, ma bonne Huguette.

--Et... vous l'avez rejoint... l'homme?...

--Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais réussi

à l'acculer... Je le tenais! L'homme, à chaque fois, m'a glissé dans les

mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'échappera pas...

J'ai connu la misère des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque

je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai songé à la

bonne hôtesse de la Devinière, qui avait toujours un dîner pour ma faim,

un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs...

--Hélas! murmura Huguette toute pâle de ce qu'elle venait d'entendre,

ce n'est pas souvent que l'hôtesse a pensé à vous... c'est toujours!...

Mais à propos de dîner, monsieur le chevalier, j'ose espérer...

--Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'espérer: je

réclame!...

Dans la cuisine, qui avait une porte particulière sur la rue, Huguette

se heurta à deux seigneurs, dont l'un dit:

--Holà, l'hôtesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons

de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste à l'avenant!

Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir à

la cuisine en leur disant:

--Dans un instant vous allez être servis, monsieur de Maineville et

monsieur de Maurevert!...

--Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage bouleversé, parcourut

la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut à lui.

C'était Charles d'Angoulême qui, très pâle, se laissa tomber sur un

escabeau.

--Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu!

--Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il?

--Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette

jeune fille dont je vous ai parlé... celle que j'aime, Pardaillan!...

Elle a disparu!

--Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier

attendrissement. Et que dit le bohémien?

--Belgodère? introuvable! On ne l'a pas revu à l'auberge de l'Espérance.

Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai exploré les

rues qui avoisinent la Grève et, enfin, me voici...

Pardaillan garda le silence. Il réfléchissait:

--Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant à lui-même, c'est bien le

temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut

avoir intérêt à faire disparaître une pauvre petite bohémienne?

--Pardaillan, Pardaillan, vous me faites frémir!

Le chevalier haussa les épaules. Tout à coup il tressaillit, médita un

instant, et, relevant la tête:

--Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu à cette

jeune fille?...

Le duc d'Angoulême rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint

une écharpe en soie brodée.

--Je l'ai... ramassée, hier, dans la voiture du bohémien, balbutia-t-il

en la tendant au chevalier.

--Dites donc que vous l'avez volée, fit paisiblement Pardaillan

qui fourra l'écharpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous,

monseigneur, et attendez-moi rue des Barrés. Peut-être ce soir ou demain

matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sûr.

C'était son chien Pipeau confié autrefois à Huguette.

Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'hôtesse déposait sur la

table les premiers éléments d'un dîner qui devait être une merveille.

--Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans

faire honneur à mon dîner?...

--Dîner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de

regret sur les somptuosités gastronomiques d'où montaient des parfums

délectables.

--Hélas! il ne fut ordonné qu'à votre intention... Qui va être digne de

le manger?...

--Qui, ma chère Huguette? Par Dieu! s'écria Pardaillan dont l'oeil

s'illumina d'une flamme de bonté pour ainsi dire blagueuse, je veux

aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invités

comme moi-même!...

Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commençait à s'emplir

de buveurs. Sur le perron, il s'arrêta, et considéra un instant les

passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui,

dignes du merveilleux dîner d'Huguette.

--Holà! cria-t-il soudain à deux hommes qui vinrent à passer. Veuillez

entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de

corbeau, et vous, le grand échalas, aux yeux de vrille... Faites-moi

l'honneur de venir dîner céans: je vous invite!

Les deux hères auxquels s'adressait le discours en question s'arrêtèrent

stupéfaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le

perron.

C'étaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais

tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs

manteaux troués, leurs semelles éculées, vêtus d'emphatiques guenilles

de baladins dans la misère.

Pardaillan conduisit les deux gueux à la table resplendissante et leur

fit signe de s'asseoir devant le féerique repas qu'elle supportait.

Effarés, muets d'émotion, les narines larges ouvertes et l'oeil

obliquement braqué sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux

lamentables sires obéirent, s'assirent de côté, posant chacun un quart

de fesse sur le siège. Et ils demeurèrent pantelants, croyant rêver.

--Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan à

celui do ses invités qui paraissait le plus intelligent des deux.

L'homme répondit en se courbant:

--Monseigneur, on m'appelle Picouic...

--Picouic?... Joli et mélodique. Mais veuillez ne pas me

monseigneuriser, s'il vous plaît!... Et vous, monsieur du Corbeau?

L'autre, en effet, était une caricature de corbeau: cheveux noirs et

plats sur le front, nez long, proéminent et osseux. Il répondit d'une

voix lugubre:

--Monseigneur, on m'appelle Croasse...

--Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et

monsieur Croasse, mangez et buvez, vous êtes les hôtes du chevalier

de Pardaillan... Madame Grégoire, voici l'écot de mes deux camarades,

ajouta le chevalier en déposant deux écus d'or dans la main de

l'hôtesse.

Et, sur un geste de refus esquissé par Huguette:

--Ma chère Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes hôtes sont à

moi et que je n'ai jamais permis à personne de s'en emparer.

Et, saluant les deux hères d'un de ces grands gestes chevaleresques dont

il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc

d'Angoulême qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse

et Picouic, les deux «hercules» de Belgodère, hébétés d'admiration,

commençaient timidement l'attaque.

A l'instant où Pardaillan franchissait le seuil de la Devinière, le

rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva.

Derrière les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre

le perron... Et, cette figure, convulsée de haine, c'était celle de

Maurevert, l'assassin de Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency.

Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta · 第 14 / 107 题