Après une journée et une nuit comme celles qu'ils venaient de
traverser, les deux hommes de la Préfecture devaient avoir, ce semble,
un irrésistible besoin de sommeil.
Mais chez Lecoq, l'exaspération de l'amour-propre, la douleur encore
vive, l'espoir non abandonné d'une revanche, soutenaient la machine.
Quant au père Absinthe, il ressemblait un peu à ces pauvres chevaux
de fiacre qui, ayant oublié le repos, ne savent plus ce qu'est la
fatigue, et trottent jusqu'à ce qu'ils s'abattent épuisés.
Il déclara bien que les genoux lui rentraient dans le corps; mais
Lecoq lui dit: «Il le faut,» et il marcha.
Ils gagnèrent le petit logis de Lecoq, où ils se débarrassèrent de
leurs travestissements, et après un passable déjeuner arrosé d'une
bonne bouteille de Bourgogne, ils se remirent en route.
Le jeune policier ne desserrait pas les dents.
Une idée unique bourdonnait dans son cerveau, taquine, importune,
irritante autant que la mouche qui tourne autour de la lampe.
Et il ne l'eût pas communiquée pour trois mois de ses appointements,
tant elle lui paraissait ridicule....
C'est rue Saint-Lazare, à deux pas de la gare, que se rendaient les
deux agents de la sûreté. Ils entrèrent dans une des plus belles
maisons du quartier et demandèrent au concierge:
--M. Tabaret?...
--Le propriétaire?... Ah! il est malade....
--Gravement?... fit Lecoq déjà inquiet.
--Heu!... on ne sait pas, répondit le portier; c'est sa goutte qui le
travaille....
Et d'un air d'hypocrite commisération, il ajouta:
--Monsieur n'est pas raisonnable, de mener la vie qu'il mène... Les
femmes, c'est bon dans un temps, mais à son âge!...
Les deux policiers échangèrent un regard singulier, et dès qu'ils
eurent le dos tourné, ils se prirent à rire...
Ils riaient encore en sonnant à la porte de l'appartement du premier
étage.
La grosse et forte fille qui vint leur ouvrir leur dit que son maître
recevait, bien que condamné à garder le lit.
--Seulement, ajouta-t-elle, son médecin est près de lui. Ces messieurs
veulent-ils attendre qu'il soit parti?...
Ces «messieurs» répondirent affirmativement, et la gouvernante les fit
passer dans une belle bibliothèque, les engageant à s'asseoir.
Cet homme, ce propriétaire, que venait consulter Lecoq, était célèbre,
à la Préfecture, pour sa prodigieuse finesse, et sa pénétration
poussée jusqu'aux limites de l'invraisemblable.
C'était un ancien employé du Mont-de-Piété, qui jusqu'à quarante-cinq
ans avait vécu plus que chichement de ses maigres appointements.
Enrichi tout à coup par un héritage, il s'était empressé de donner sa
démission, et le lendemain, comme de juste, il s'était mis à regretter
ce bureau qu'il avait tant maudit.
Il essaya de se distraire; il s'improvisa collectionneur de vieux
livres; il entassa des montagnes de bouquins dans d'immenses armoires
de chêne... Tentatives illusoires!... Le bâillement persistait.
Il maigrissait et jaunissait à vue d'œil, il dépérissait près de ses
quarante mille livres de rentes, quand brilla pour lui l'éclair du
chemin de Damas.
C'était un soir, après avoir lu les mémoires d'un célèbre inspecteur
de la sûreté, d'un de ces hommes au flair subtil, déliés plus que la
soie, souples autant que l'acier, que la justice lance sur la piste du
crime.
Une soudaine révélation illumina son cerveau.
--Et moi aussi!... dut-il s'écrier, et moi aussi je suis policier!
Il l'était, il devait le prouver.
C'est avec un fiévreux intérêt qu'à dater de ce jour il rechercha tous
les documents ayant trait à la police. Lettres, mémoires, rapports,
pamphlets, collections de journaux judiciaires, tout lui était bon, il
lisait tout.
Il faisait son éducation.
Un crime se commettait-il? vite, il se mettait en campagne, il
s'informait, il quêtait les détails, et à par soi poursuivait une
petite instruction, heureux ou malheureux selon que le jugement
donnait tort ou raison à ses prévisions.
Mais ces investigations platoniques ne devaient pas longtemps lui
suffire.
Une irrésistible vocation le poussait vers cette mystérieuse puissance
dont la tête est là-bas, vers le quai des Orfèvres, et dont l'œil
invisible est partout.
Le désir le poignait de devenir un des rouages d'une machine que son
optique particulière lui montrait admirable.
Il tressaillait d'aise et de vanité à cette pensée qu'il pourrait être
tout comme un autre un des collaborateurs de cette Providence au petit
pied, chargée de confondre le crime et de faire triompher la vertu.
Cent fois il résolut de solliciter un petit emploi, cent fois il fut
retenu par le respect humain, par ce qu'il appelait en enrageant un
stupide préjugé.
--Que dirait-on, pensait-il, si on venait à savoir que moi, bourgeois
de Paris, propriétaire et sergent de la garde civique... «j'en suis.»
Mais il est des destinées qu'on n'évite pas.
Un soir, à la brune, prenant son courage à deux mains, il s'en alla
d'un pied furtif demander humblement de l'ouvrage rue de Jérusalem.
On le reçut assez mal d'abord. Dame!... les solliciteurs sont
nombreux. Mais il insista si adroitement, qu'on le chargea de
plusieurs petites commissions. Il s'en tira bien. Le plus difficile
était fait.
Un succès où d'autres avaient échoué, le posa. Il s'enhardit et put
déployer ses surprenantes aptitudes de limier.
L'affaire de Mme B---- la femme du banquier, couronna sa réputation.
Consulté au moment où la police était sur les dents, il prouva par A
plus B, par une déduction mathématique, pour ainsi dire, qu'il fallait
que la chère dame se fût volée elle-même.
On chercha dans ce sens... il avait dit vrai.
Après cela, et pendant plusieurs années, il fut appelé à donner son
avis sur toutes les affaires obscures.
On ne peut dire cependant qu'il fût employé à la Préfecture. Qui dit
emploi, dit appointements, et jamais ce bizarre policier ne consentit
à recevoir un sou.
Ce qu'il faisait, c'était pour son plaisir, pour la satisfaction d'une
passion devenue sa vie, pour la gloire, pour l'honneur....
Il chassait au scélérat dans Paris, comme d'autres au sanglier dans
les bois, et il trouvait que c'était bien autrement utile, et surtout
bien plus émouvant.
Même, quand les fonds alloués lui paraissaient insuffisants, bravement
il y allait de sa poche, et jamais les agents qui travaillaient
avec lui ne le quittaient sans emporter des marques monnayées de sa
munificence.
Un tel caractère devait lui susciter des ennemis.
Pour rien, il travaillait autant et mieux que deux inspecteurs. En
l'appelant «gâte-métier» on n'avait pas tort.
Son nom seul donne encore des convulsions à Gévrol.
Et pourtant, le jaloux inspecteur sut habilement exploiter une erreur
de ce précieux volontaire.
Entêté comme tous les gens passionnés, le père Tabaret faillit, une
fois, faire couper le cou à un innocent, un pauvre petit tailleur
accusé d'avoir tué sa femme.
Ce malheur refroidit le bonhomme, les dégoûts dont on l'abreuva
l'éloignèrent. Il ne parut plus que rarement à la Préfecture.
Mais en dépit de tout, il resta l'oracle, pareil à ces grands avocats
qui, dégoûtés de la barre, triomphent encore dans leur cabinet, et
prêtent aux autres des armes qu'il ne leur convient plus de manier.
Quand, rue de Jérusalem, on ne savait plus à quel saint se vouer, on
disait: «Allons consulter Tirau-clair!...»
Car ce fut là un nom de guerre, un sobriquet emprunté à une phrase:
«Il faut que cela se tire au clair,» qu'il avait toujours à la bouche.
Peut-être ce sobriquet l'aida-t-il à dérober le secret de ses
occupations policières. Aucun de ses amis ne le soupçonna jamais.
Son existence accidentée, quand il suivait une enquêté, les étranges
visites qu'il recevait, ses préoccupations constantes, il avait su
faire mettre tout cela sur le compte d'une galanterie hors de saison.
Son concierge était dupe comme ses amis et ses voisins.
On jasait de ses prétendus débordements, on riait de ses nuits passées
dehors, on l'appelait vieux roquentin, vieux coureur de guilledou....
Mais jamais il ne vint à l'idée de personne que Tirau-clair et Tabaret
ne faisaient qu'un.
Toute cette histoire de cet excentrique bonhomme, Lecoq la repassait
dans sa tête pour se donner espoir et courage, quand la gouvernante
reparut, annonçant le départ du médecin.
Elle ouvrit une porte en même temps, et dit:
--Voici la chambre de monsieur, ces messieurs peuvent entrer.