LX

Après une journée et une nuit comme celles qu'ils venaient de

traverser, les deux hommes de la Préfecture devaient avoir, ce semble,

un irrésistible besoin de sommeil.

Mais chez Lecoq, l'exaspération de l'amour-propre, la douleur encore

vive, l'espoir non abandonné d'une revanche, soutenaient la machine.

Quant au père Absinthe, il ressemblait un peu à ces pauvres chevaux

de fiacre qui, ayant oublié le repos, ne savent plus ce qu'est la

fatigue, et trottent jusqu'à ce qu'ils s'abattent épuisés.

Il déclara bien que les genoux lui rentraient dans le corps; mais

Lecoq lui dit: «Il le faut,» et il marcha.

Ils gagnèrent le petit logis de Lecoq, où ils se débarrassèrent de

leurs travestissements, et après un passable déjeuner arrosé d'une

bonne bouteille de Bourgogne, ils se remirent en route.

Le jeune policier ne desserrait pas les dents.

Une idée unique bourdonnait dans son cerveau, taquine, importune,

irritante autant que la mouche qui tourne autour de la lampe.

Et il ne l'eût pas communiquée pour trois mois de ses appointements,

tant elle lui paraissait ridicule....

C'est rue Saint-Lazare, à deux pas de la gare, que se rendaient les

deux agents de la sûreté. Ils entrèrent dans une des plus belles

maisons du quartier et demandèrent au concierge:

--M. Tabaret?...

--Le propriétaire?... Ah! il est malade....

--Gravement?... fit Lecoq déjà inquiet.

--Heu!... on ne sait pas, répondit le portier; c'est sa goutte qui le

travaille....

Et d'un air d'hypocrite commisération, il ajouta:

--Monsieur n'est pas raisonnable, de mener la vie qu'il mène... Les

femmes, c'est bon dans un temps, mais à son âge!...

Les deux policiers échangèrent un regard singulier, et dès qu'ils

eurent le dos tourné, ils se prirent à rire...

Ils riaient encore en sonnant à la porte de l'appartement du premier

étage.

La grosse et forte fille qui vint leur ouvrir leur dit que son maître

recevait, bien que condamné à garder le lit.

--Seulement, ajouta-t-elle, son médecin est près de lui. Ces messieurs

veulent-ils attendre qu'il soit parti?...

Ces «messieurs» répondirent affirmativement, et la gouvernante les fit

passer dans une belle bibliothèque, les engageant à s'asseoir.

Cet homme, ce propriétaire, que venait consulter Lecoq, était célèbre,

à la Préfecture, pour sa prodigieuse finesse, et sa pénétration

poussée jusqu'aux limites de l'invraisemblable.

C'était un ancien employé du Mont-de-Piété, qui jusqu'à quarante-cinq

ans avait vécu plus que chichement de ses maigres appointements.

Enrichi tout à coup par un héritage, il s'était empressé de donner sa

démission, et le lendemain, comme de juste, il s'était mis à regretter

ce bureau qu'il avait tant maudit.

Il essaya de se distraire; il s'improvisa collectionneur de vieux

livres; il entassa des montagnes de bouquins dans d'immenses armoires

de chêne... Tentatives illusoires!... Le bâillement persistait.

Il maigrissait et jaunissait à vue d'œil, il dépérissait près de ses

quarante mille livres de rentes, quand brilla pour lui l'éclair du

chemin de Damas.

C'était un soir, après avoir lu les mémoires d'un célèbre inspecteur

de la sûreté, d'un de ces hommes au flair subtil, déliés plus que la

soie, souples autant que l'acier, que la justice lance sur la piste du

crime.

Une soudaine révélation illumina son cerveau.

--Et moi aussi!... dut-il s'écrier, et moi aussi je suis policier!

Il l'était, il devait le prouver.

C'est avec un fiévreux intérêt qu'à dater de ce jour il rechercha tous

les documents ayant trait à la police. Lettres, mémoires, rapports,

pamphlets, collections de journaux judiciaires, tout lui était bon, il

lisait tout.

Il faisait son éducation.

Un crime se commettait-il? vite, il se mettait en campagne, il

s'informait, il quêtait les détails, et à par soi poursuivait une

petite instruction, heureux ou malheureux selon que le jugement

donnait tort ou raison à ses prévisions.

Mais ces investigations platoniques ne devaient pas longtemps lui

suffire.

Une irrésistible vocation le poussait vers cette mystérieuse puissance

dont la tête est là-bas, vers le quai des Orfèvres, et dont l'œil

invisible est partout.

Le désir le poignait de devenir un des rouages d'une machine que son

optique particulière lui montrait admirable.

Il tressaillait d'aise et de vanité à cette pensée qu'il pourrait être

tout comme un autre un des collaborateurs de cette Providence au petit

pied, chargée de confondre le crime et de faire triompher la vertu.

Cent fois il résolut de solliciter un petit emploi, cent fois il fut

retenu par le respect humain, par ce qu'il appelait en enrageant un

stupide préjugé.

--Que dirait-on, pensait-il, si on venait à savoir que moi, bourgeois

de Paris, propriétaire et sergent de la garde civique... «j'en suis.»

Mais il est des destinées qu'on n'évite pas.

Un soir, à la brune, prenant son courage à deux mains, il s'en alla

d'un pied furtif demander humblement de l'ouvrage rue de Jérusalem.

On le reçut assez mal d'abord. Dame!... les solliciteurs sont

nombreux. Mais il insista si adroitement, qu'on le chargea de

plusieurs petites commissions. Il s'en tira bien. Le plus difficile

était fait.

Un succès où d'autres avaient échoué, le posa. Il s'enhardit et put

déployer ses surprenantes aptitudes de limier.

L'affaire de Mme B---- la femme du banquier, couronna sa réputation.

Consulté au moment où la police était sur les dents, il prouva par A

plus B, par une déduction mathématique, pour ainsi dire, qu'il fallait

que la chère dame se fût volée elle-même.

On chercha dans ce sens... il avait dit vrai.

Après cela, et pendant plusieurs années, il fut appelé à donner son

avis sur toutes les affaires obscures.

On ne peut dire cependant qu'il fût employé à la Préfecture. Qui dit

emploi, dit appointements, et jamais ce bizarre policier ne consentit

à recevoir un sou.

Ce qu'il faisait, c'était pour son plaisir, pour la satisfaction d'une

passion devenue sa vie, pour la gloire, pour l'honneur....

Il chassait au scélérat dans Paris, comme d'autres au sanglier dans

les bois, et il trouvait que c'était bien autrement utile, et surtout

bien plus émouvant.

Même, quand les fonds alloués lui paraissaient insuffisants, bravement

il y allait de sa poche, et jamais les agents qui travaillaient

avec lui ne le quittaient sans emporter des marques monnayées de sa

munificence.

Un tel caractère devait lui susciter des ennemis.

Pour rien, il travaillait autant et mieux que deux inspecteurs. En

l'appelant «gâte-métier» on n'avait pas tort.

Son nom seul donne encore des convulsions à Gévrol.

Et pourtant, le jaloux inspecteur sut habilement exploiter une erreur

de ce précieux volontaire.

Entêté comme tous les gens passionnés, le père Tabaret faillit, une

fois, faire couper le cou à un innocent, un pauvre petit tailleur

accusé d'avoir tué sa femme.

Ce malheur refroidit le bonhomme, les dégoûts dont on l'abreuva

l'éloignèrent. Il ne parut plus que rarement à la Préfecture.

Mais en dépit de tout, il resta l'oracle, pareil à ces grands avocats

qui, dégoûtés de la barre, triomphent encore dans leur cabinet, et

prêtent aux autres des armes qu'il ne leur convient plus de manier.

Quand, rue de Jérusalem, on ne savait plus à quel saint se vouer, on

disait: «Allons consulter Tirau-clair!...»

Car ce fut là un nom de guerre, un sobriquet emprunté à une phrase:

«Il faut que cela se tire au clair,» qu'il avait toujours à la bouche.

Peut-être ce sobriquet l'aida-t-il à dérober le secret de ses

occupations policières. Aucun de ses amis ne le soupçonna jamais.

Son existence accidentée, quand il suivait une enquêté, les étranges

visites qu'il recevait, ses préoccupations constantes, il avait su

faire mettre tout cela sur le compte d'une galanterie hors de saison.

Son concierge était dupe comme ses amis et ses voisins.

On jasait de ses prétendus débordements, on riait de ses nuits passées

dehors, on l'appelait vieux roquentin, vieux coureur de guilledou....

Mais jamais il ne vint à l'idée de personne que Tirau-clair et Tabaret

ne faisaient qu'un.

Toute cette histoire de cet excentrique bonhomme, Lecoq la repassait

dans sa tête pour se donner espoir et courage, quand la gouvernante

reparut, annonçant le départ du médecin.

Elle ouvrit une porte en même temps, et dit:

--Voici la chambre de monsieur, ces messieurs peuvent entrer.

Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête · 第 54 / 60 题