L'énigmatique prévenu avait mis à accomplir son étrange, son
inconcevable dessein, une telle promptitude, que Lecoq n'eut ni le
temps, ni même l'idée de s'y opposer.
Son entendement avait été ébranlé par ce terrible coup de cloche du
pressentiment qui annonce un grand malheur.
Durant dix secondes, il demeura pétrifié, privé de sentiment autant
que la borne du coin de la rue de la Chaise, derrière laquelle il
s'était blotti pour observer sans être vu.
Mais il revint vite à lui, sachant déjà comment atténuer sa faute,
avec cette rapidité de décision qui est le génie des hommes d'action.
D'un œil sûr, il mesura la distance qui le séparait du complice de
Mai, il prit son élan, et en trois bonds il fut sur lui.
L'homme au feutre voulut crier... une main de fer étouffa le cri dans
sa gorge. Il essaya de se débattre... un coup de genou dans les reins
l'étendit à terre comme un enfant.
Et avant d'avoir le temps de se reconnaître, il était lié, garrotté,
bâillonné, enlevé et porté, à demi-suffoqué, rue de la Chaise.
Pas un mot, d'ailleurs, pas une exclamation, pas un juron, pas même un
trépignement de lutte, rien.
Aucun bruit suspect n'avait pu parvenir jusqu'à Mai, de l'autre côté
du mur, et lui donner l'éveil.
--Quelle histoire!... murmura le père Absinthe, trop ahuri pour songer
à prêter main forte à son jeune collègue, quelle histoire!... Qui se
serait attendu....
--Oh!... assez! interrompit Lecoq, de cette voix rauque et brève
que donne aux hommes énergiques l'imminence du péril, assez... nous
causerons demain. Pour l'instant, il faut que je m'éloigne. Vous,
papa, vous allez rester en faction devant ce jardin. Si Mai reparaît,
empoignez-le et ne le lâchez plus... Et sur votre vie, ne le laissez
pas s'échapper....
--J'entends; mais que faire de celui-ci qui est couché là?...
--Laissons-le provisoirement où il est. Je l'ai ficelé soigneusement,
ainsi rien à craindre... Quand les sergents de ville du quartier
passeront, vous le leur remettrez...
Il s'interrompit, prêtant l'oreille. Non loin de là, du côté de la rue
de Grenelle, on entendait sur le pavé des pas lourds et cadencés qui
se rapprochaient.
--Les voici!... fit le père Absinthe.
--Ah! je n'ose l'espérer! Ce serait une fière chance que j'aurais...
Il l'eut... deux sergents de ville accouraient, très-intrigues par ce
groupe confus qu'ils distinguaient au coin de la rue.
En deux mots Lecoq leur exposa--comme il fallait--la situation. Il
fut décidé que l'un d'eux allait conduire au poste l'homme au feutre
et que l'autre resterait avec le père Absinthe pour guetter le
prévenu.
--Et maintenant, déclara le jeune policier, je cours rue de Grenelle
donner l'alarme... De quelle maison dépend ce jardin?
--Quoi!... répondit un des sergents de ville tout surpris, vous ne
connaissez pas les jardins du duc de Sairmeuse, de ce fameux duc qui
est dix fois millionnaire, et était autrefois l'ami....
--Je sais, je sais!... dit Lecoq.
--Même, poursuivit le sergent, le voleur qui s'est introduit là n'a
pas eu le nez creux. Il y a eu ce soir réception à l'hôtel, comme tous
les lundis, du reste, et tout le monde est encore debout.
--Sans compter, ajouta l'autre sergent de ville, que les invités ne
sont seulement pas partis. Il y avait encore au moins cinq ou six
voitures, à l'instant, devant la porte.
Muni de ces renseignements, le jeune policier partit comme un trait,
plus troublé après ce qu'il venait d'apprendre, qu'il ne l'avait été
jusqu'alors.
Il comprenait que si Mai s'était introduit dans cet hôtel, ce n'était
pas dans le but de commettre un vol, mais poussé par l'espérance de
faire perdre sa piste aux limiers acharnés après lui.
Or, n'y avait-il pas à craindre, à parier même, que grâce au brouhaha
d'une fête, il réussirait à gagner la rue de Grenelle et à fuir?
Il se disait cela en arrivant à l'hôtel de Sairmeuse, demeure
princière dont l'immense façade était tout illuminée.
La voiture du dernier invité venait de sortir de la cour, les valets
de pied apportaient des échelles pour éteindre, et le Suisse,
un superbe homme, à face violacée, superlativement fier de son
éblouissante livrée, fermait les deux lourds battants de la grande
porte.
Le jeune policier s'avança vers cet important personnage.
--C'est bien là l'hôtel de Sairmeuse?... lui demanda-t-il.
Le Suisse suspendit son mouvement pour toiser cet audacieux garnement
qui l'interrogeait; puis d'une voix rude:
--Je te conseille, l'ami, de passer ton chemin. Je n'aime pas les
mauvais plaisants, et j'ai là une provision de manches à balai...
Lecoq avait oublié son costume à la Polyte Chupin.
--Eh!... s'écria-t-il, je ne suis pas ce que je vous paraîs être, je
suis un agent du service de la sûreté, monsieur Lecoq, voici ma carte
si vous ne me croyez pas sur parole, et je viens vous dire qu'un
malfaiteur a escaladé le mur du jardin de l'hôtel de Sairmeuse.
--Un mal-fai-teur?...
Le jeune policier pensa qu'un peu d'exagération ne pouvait nuire, et
même lui assurait un concours plus efficace.
--Oui, répondit-il, et des plus dangereux... un assassin qui a déjà
sur les mains le sang de trois meurtres. Nous venons d'arrêter son
complice qui lui a fait la courte-échelle.
Les rubis du nez du Suisse pâlirent visiblement.
--Il faut appeler les gens de service, balbutia-t-il.
Joignant l'action à la parole, il allongea la main vers la corde de la
cloche qui lui servait à frapper les visites, mais Lecoq l'arrêta.
--Un mot avant!... dit-il. Le malfaiteur n'a-t-il pas pu traverser
simplement l'hôtel et s'esquiver, par cette porte, sans être
aperçu?... Il serait loin en ce cas.
--Impossible!
--Cependant....
--Permettez! je sais ce que je dis. Primo, le vestibule qui donne sur
les jardins est fermé; on l'ouvre pour les grandes réceptions, mais
non pour les soirées intimes du lundi. Secondement, Monseigneur
exige, quand il reçoit, que je me tienne sur le seuil de la porte...
Aujourd'hui encore, il m'a renouvelé ses ordres à cet égard, et vous
pensez bien que je n'ai pas désobéi.
--S'il en est ainsi, fit le jeune policier, un peu rassuré, nous
retrouverons peut-être notre homme. Avertissez les domestiques, mais
sans mettre votre cloche en branle. Moins nous ferons du bruit, plus
nous nous ménagerons de chances de succès.
En un moment les cinquante valets qui peuplaient les antichambres, les
écuries et les cuisines de l'hôtel de Sairmeuse furent sur pied.
Les grosses lanternes des remises et des écuries furent décrochées et
le jardin se trouva illuminé comme par enchantement.
--Si Mai est caché là, pensait Lecoq, heureux de se voir tant
d'auxiliaires, il est impossible qu'il en réchappe.
Mais c'est en vain que les jardins furent battus, retournés, fouillés
jusqu'en leurs moindres recoins... on ne trouva personne.
Les loges des outils de jardinage, les serres, les volières d'été,
les deux pavillons rustiques du fond, les niches à chiens, tout fut
scrupuleusement visité... en vain.
Les arbres, à l'exception des marronniers du fond, étaient peu
feuillus, mais on ne les négligea pas pour cela. Un agile marmiton
y grimpait armé d'une lanterne, et éclairait jusqu'aux plus hautes
branches.
--L'assassin sera sorti par où il était entré, répétait obstinément
le Suisse, qui s'était armé d'un lourd pistolet à silex, et qui ne
lâchait pas Lecoq, crainte d'un accident, sans doute...
Il fallut, pour le convaincre de son erreur, que le jeune policier
se mît en communication, d'un côté du mur à l'autre, avec le père
Absinthe et les deux sergents de ville, car celui qui avait conduit
l'homme au feutre au poste était de retour.
Ils répondirent en jurant qu'ils n'avaient pas perdu de vue le
chaperon du mur; qu'ils n'avaient, sacre-bleu! pas la berlue, et que
pas une mouche ne s'y était posée.
Jusqu'alors, on avait procédé un peu au hasard, chacun courant
selon son inspiration, on reconnut la nécessité d'investigations
méthodiques.
Lecoq prenait des mesures pour que pas un coin, pas un endroit
sombre n'échappât aux explorations, il partageait la tâche entre ses
volontaires, quand un nouveau venu parut dans le cercle de lumière.
C'était un monsieur grave et bien rasé, vêtu comme un notaire pour une
signature de contrat.
--Monsieur Otto, murmura le Suisse à l'oreille du jeune policier, le
premier valet de chambre de monseigneur.
Cet homme important venait de la part de M. le duc--lui ne disait
pas «monseigneur,»--savoir ce que signifiait ce remue-ménage.
Quand on lui eût expliqué ce dont il s'agissait, M. Otto daigna
féliciter Lecoq, et même il lui recommanda de fouiller l'hôtel des
caves aux combles... Cette précaution seule rassurerait Mme la
duchesse.
Il s'éloigna, et les recherches recommencèrent avec une ardeur
qu'enflammait certaine promesse de M. le sommelier....
Une souris cachée dans les jardins de l'hôtel de Sairmeuse eût été
découverte, tant furent minutieuses les investigations.
Pas un objet d'un volume un peu considérable ne fut laissé en place.
Tous les arbustes des massifs furent examinés pour ainsi dire feuille
à feuille.
Par moments, les domestiques harassés et découragés proposaient
d'abandonner la chasse, mais Lecoq les ramenait.
Il avait des accents irrésistibles pour échauffer de la passion qui
l'enflammait tous ces indifférents qui, en somme, se souciaient
infiniment peu que Mai fût repris ou s'échappât.
Véritablement il était hors de lui, et il y avait presque de la folie
dans l'activité fébrile qu'il déployait. Il courait de l'un à l'autre,
priant ou menaçant tour à tour, jurant qu'il ne demandait plus qu'un
effort, le dernier, qui très-certainement allait être couronné de
succès.
Promesses chimériques!... Le prévenu restait introuvable.
Désormais l'évidence éclatait. S'obstiner encore n'eût plus été qu'un
enfantillage. Le jeune policier se décida à rappeler ses auxiliaires.
--C'est assez!... leur dit-il d'une voix désespérée. Il est maintenant
démontré que le meurtrier n'est plus dans le jardin.
Était-il donc blotti dans quelque coin de l'immense hôtel, blême de
peur, tremblant au bruit de tout ce grand mouvement de gens qui le
cherchaient?
On pouvait raisonnablement l'espérer, et c'était assez l'avis des
domestiques. C'était surtout l'opinion du Suisse, qui renouvelait avec
une assurance croissante ses affirmations de tout à l'heure.
--Je n'ai pas quitté, jurait-il, le seuil de ma porte, il est
impossible que quelqu'un soit sorti, sans que je l'aie remarqué.
--Visitons donc la maison, fit Lecoq. Mais avant, laissez-moi dire à
mon collègue, qui est dans la rue de Varennes, de venir me rejoindre;
sa faction de l'autre côté du mur est maintenant sans objet.
Le père Absinthe arrivé, toutes les portes du rez-de-chaussée furent
fermées; on s'assura de toutes les issues et les investigations
commencèrent à travers l'hôtel de Sairmeuse, un des plus vastes et des
plus magnifiques du faubourg Saint-Germain.
Mais toutes les merveilles de l'univers n'eussent obtenu de Lecoq ni
un regard, ni une seconde d'attention. Toute son intelligence, toutes
ses pensées étaient au prévenu.
Et c'est certainement sans rien voir qu'il traversa des salons
admirables, une galerie de tableaux sans rivale à Paris, la salle à
manger aux dressoirs chargés de précieuse vaisselle plate.
Il allait avec une sorte de rage, pressant les gens qui le guidaient
et l'éclairaient. Il soulevait comme une plume les meubles les plus
lourds, il dérangeait les fauteuils et les chaises, il sondait les
placards et les armoires, il interrogeait les tentures, les rideaux et
les portières.
Jamais perquisition ne fut plus complète. De la cour au grenier pas un
recoin ne fut oublié. Et même, arrivé aux combles, le jeune policier
se hissa par une lucarne jusque sur les toits qu'il examina.
Enfin, après deux heures d'un prodigieux travail, Lecoq fut ramené au
palier du premier étage.
Cinq ou six domestiques seulement l'avaient suivi. Les autres, un à
un, s'étaient esquivés, ennuyés à la fin de cette aventure qui avait
eu pour eux, en commençant, l'attrait d'une partie de plaisir.
--Vous avez tout vu, messieurs les agents, déclara un vieux valet de
pied.
--Tout!... interrompit le Suisse, certes non! Il y a à voir encore les
appartements de monseigneur et ceux de Mme la duchesse.
--Hélas!... murmura le jeune policier, à quoi bon!... Mais déjà le
Suisse était allé frapper doucement à l'une des portes donnant sur le
palier. Son acharnement égalait celui des agents de la sûreté, s'il ne
le dépassait. Ils avaient vu le meurtrier entrer, lui ne l'avait
pas vu sortir; donc il était dans l'hôtel, et il voulait qu'on le
retrouvât, il le voulait opiniâtrement.
La porte cependant s'entre-bâilla, et le visage grave et bien rasé de
Otto, le premier valet de chambre, se montra.
--Que diable voulez-vous? demanda-t-il d'un ton rogue.
--Entrer chez monseigneur, répondit le Suisse; afin de nous assurer
que le malfaiteur ne s'y est pas réfugié.
--Êtes-vous fou!... déclara M. le premier valet; quand y serait-il
entré, et comment? Je ne puis d'ailleurs souffrir qu'on dérange M. le
duc. Il a travaillé toute la nuit, et il vient de se mettre au bain
pour se délasser avant de se coucher.
Le Suisse parut fort contrarié de l'algarade et Lecoq apprêtait des
excuses, quand une voix se fit entendre, qui disait:
--Laissez, Otto, laissez ces braves gens faire leur métier.
--Ah!... entendez-vous!... fit le Suisse triomphant.
--Très-bien!... M. le duc permet... cela étant, arrivez, je vais vous
éclairer.
Lecoq entra, mais c'est pour la forme seulement qu'il parcourut les
diverses pièces, la bibliothèque, un admirable cabinet de travail, un
ravissant fumoir.
Comme il traversait la chambre à coucher, il eut l'honneur d'entrevoir
M. le duc de Sairmeuse, par la porte entr'ouverte d'une petite salle
de bains de marbre blanc.
--Eh bien!... cria gaiement le duc, le malfaiteur est-il toujours
invisible?...
--Toujours, monseigneur!... répondit respectueusement le jeune
policier.
Le valet de chambre ne partageait pas la bonne humeur de son maître.
--Je pense, messieurs les agents, dit-il, que vous pouvez vous
épargner la peine de visiter l'appartement de Mme la duchesse. C'est
un soin dont nous nous sommes chargés, les femmes et moi, et nous
avons regardé jusque dans les tiroirs...
Sur le palier, le vieux valet de pied, qui ne s'était pas permis
d'entrer, attendait les agents de la sûreté.
Il avait sans doute reçu des ordres, car il leur demanda poliment
s'ils n'avaient besoin de rien, et s'il ne leur serait pas agréable,
après une nuit de fatigues, d'accepter une tranche de viande froide et
un verre de vin.
Les yeux du père Absinthe étincelèrent. Il pensa, probablement, que
dans cette demeure quasi royale on devait manger et boire des choses
exquises, telles qu'il n'en avait pas goûté de sa vie.
Mais Lecoq refusa brusquement, et il sortit de l'hôtel de Sairmeuse,
entraînant son vieux compagnon.
Le pauvre garçon avait hâte de se trouver seul. Depuis plusieurs
heures, il avait eu besoin de toute la puissance de sa volonté pour ne
rien laisser paraître de sa rage et de son désespoir.
Mai disparu, évanoui, évaporé!... à cette idée il se sentait devenir
fou.
Ce qu'il avait déclaré impossible était arrivé.
Il avait, dans la confiance de son orgueil, répondu sur sa tête du
prévenu, et ce prévenu s'était échappé, il lui avait glissé entre les
doigts!...
Une fois dans la rue, il s'arrêta devant le père Absinthe, croisant
les bras, et d'une voix brève:
--Eh bien!... l'ancien, demanda-t-il, que pensez-vous de cela?...
Le bonhomme secoua la tête, et sans avoir certes conscience de sa
maladresse:
--Je pense, répondit-il, que Gévrol va joliment se frotter les mains.
À ce nom, qui était celui de son plus cruel ennemi, Lecoq bondit comme
le taureau blessé.
--Oh! s'écria-t-il, Gévrol n'a pas encore partie gagnée. Nous avons
perdu Mai, c'est un malheur; seulement son complice nous reste; nous
le tenons ce personnage insaisissable, qui a fait échouer toutes nos
combinaisons. Il est certainement habile et dévoué, mais nous verrons
si son dévouement résiste à la perspective des travaux forcés. Et
il n'y a pas à dire, c'est là ce qui l'attend s'il se tait et s'il
accepte ainsi la complicité de l'escalade de cette nuit. Oh! je suis
sans crainte, M. Segmuller saura bien lui arracher le mot de l'énigme.
Il brandit son poing fermé, d'un air menaçant; puis, d'un ton plus
calme, il ajouta:
--Mais allons au poste où on l'a conduit, je veux l'interroger.