XXXVI

Lecoq respira.

Il en était à chercher si quelque futile circonstance oubliée ou

négligée, n'avait pas disloqué toutes ses combinaisons.

Il en était à se demander si l'énigmatique prévenu n'avait pas refusé

la périlleuse liberté qui lui était offerte.

Inquiétudes folles!... Mai s'évadait, non pas à l'étourdie, mais avec

préméditation.

Entre le moment où il s'était senti seul, oublié dans son compartiment

mal fermé, et l'instant où il avait entre-bâillé la portière, il

s'était écoulé assez de temps pour qu'un homme de sa force, doué

d'une prodigieuse perspicacité, pût analyser et calculer toutes les

conséquences d'une si grave détermination.

Si donc il donnait dans le piège qui lui était tendu, c'était en toute

connaissance de cause.

Il acceptait, en téméraire peut-être, mais non pas en dupe, une lutte

prévue.

--Or, pensait Lecoq, s'il accepte cette lutte, c'est qu'il entrevoit

quelque chance d'en sortir vainqueur.

Grave sujet de crainte pour le jeune policier; mais aussi, prétexte

d'une délicieuse émotion. Il avait une ambition au-dessus de son état,

et tout ambitieux est joueur.

Il considérait la partie comme presque égale, entre le prévenu et lui.

Plus de prison, désormais, de geôliers, de juges, rien de tout le

formidable appareil de la Justice.

Ils restaient seuls en présence, libres dans les rues de Paris, armés

de défiances pareilles, obligés aux mêmes ruses, forcés pour se cacher

l'un de l'autre, de recourir à des précautions identiques.

Lecoq avait, il est vrai, un auxiliaire: le père Absinthe. Mais qui

assurait que Mai ne saurait pas rejoindre son insaisissable complice?

C'était donc un véritable duel dont l'issue dépendait uniquement du

courage, de l'adresse et du sang-froid des deux adversaires.

Toutes ces réflexions ensemble avaient traversé avec la rapidité de

l'éclair l'esprit du jeune policier.

Il lâcha vivement sa pelle, et courant à un sergent de ville qui

sortait de la Préfecture, il lui remit une lettre qu'il tenait toute

prête dans sa poche.

--Portez vite ceci à M. Segmuller, le juge d'instruction, lui dit-il,

c'est pour une affaire de service.

Le sergent de ville voulut interroger ce garnement, qui correspondait

avec des magistrats, mais déjà Lecoq s'était élancé sur les traces du

prévenu.

Mai n'était pas bien loin.

Il s'en allait le plus paisiblement du monde, les mains dans ses

poches, la tête haute et la mine assurée.

Avait-il réfléchi qu'il est très-dangereux de courir aux environs

d'une prison dont on vient de s'enfuir? Ne se disait-il pas plutôt que

si on l'avait laissé s'évader, ce n'était pas, à coup sur, pour le

reprendre tout de suite?

Bientôt il fut clair que cette dernière considération dictait seule

sa conduite, et qu'il s'estimait fort en sûreté, tout en sachant bien

qu'il devait être surveillé.

Il ne se hâta nullement, lorsqu'il eût dépassé le pont au Change,

et c'est du même train insolemment tranquille d'un promeneur, qu'il

suivit le quai aux Fleurs et s'engagea dans la rue de la Cité.

Rien de suspect en lui ne trahissait le prisonnier évadé. Depuis

que sa malle,--cette fameuse malle qu'il prétendait avoir déposée à

l'hôtel de Mariembourg,--lui avait été rendue, il ne manquait jamais,

quand il allait à l'instruction, de mettre ses plus beaux effets.

Il portait, ce jour-là, une redingote, un gilet et un pantalon de drap

noir. On devait, en le voyant passer, le prendre pour un ouvrier aisé,

endimanché en l'honneur de la Saint-Lundi.

Mais lorsqu'après avoir passé la Seine il arriva rue Saint-Jacques,

ses allures changèrent.

Il parut s'orienter en homme qui ne se reconnaît plus dans un quartier

qui lui était autrefois familier. Sa marche, parfaitement sûre

jusqu'alors, devint indécise. Il avançait maintenant le nez en l'air,

regardant de droite et de gauche, épiant les enseignes.

--Évidemment il cherche quelque chose, pensait Lecoq, mais quoi?...

Il ne tarda pas à le savoir. Une boutique de marchand de vieux habits

s'étant rencontrée, Mai y entra avec un empressement visible.

--Eh! eh!... murmura le jeune policier, je parierais volontiers que

ce soi-disant saltimbanque a été étudiant, et qu'il lui est arrivé de

vendre par ici le superflu de sa garde-robe pour aller danser à la

Chaumière...

Il s'était réfugié en face, sous une porte cochère, et semblait

fort occupé à allumer une cigarette. Le père Absinthe crut pouvoir

s'approcher sans inconvénient.

--Eh bien!... monsieur Lecoq, dit-il, voici notre homme en train

de troquer ses habits de drap contre des vêtements grossiers. Il

demandera du retour, on lui en donnera. Vous qui me disiez ce matin:

«Mai sans le sou..., c'est la plus belle carte de notre jeu!»

--Bast! avant de nous désoler, attendons. Qui nous dit qu'on va lui

donner de l'argent? Les marchands d'habits n'achètent guère aux

passants que sous la condition d'aller les payer à domicile.

Le père Absinthe, là-dessus, s'éloigna. Il se payait de ces raisons,

mais non Lecoq, qui les lui donnait.

Au dedans de lui, le jeune policier s'adressait les injures les plus

fortes.

Encore une étourderie, une faute, une arme laissée aux mains de

l'ennemi.

Comment lui, qui se croyait si ingénieux, n'avait-il pas su prévoir

ce qui arrivait? Il était si facile de ne laisser en possession du

prévenu que ses misérables loques de prison!

Son repentir fut moins cuisant, quand il vit Mai sortir de la boutique

comme il y était entré. La chance, dont il avait parlé au père

Absinthe sans y croire, se décidait en sa faveur.

Le prévenu chancelait aux premiers pas qu'il fit dans la rue. Son

visage trahissait l'angoisse suprême du noyé qui sent s'enfoncer la

frêle planche sur laquelle il fondait son seul espoir de salut.

Mais que s'était-il passé? Lecoq voulait le savoir.

Il modula d'une certaine façon un vigoureux coup de sifflet, signal

convenu pour avertir son compagnon qu'il lui abandonnait la poursuite,

et un coup de sifflet pareil lui ayant répondu, il entra dans la

boutique.

Le marchand d'habits était encore à son comptoir. Lecoq ne s'amusa pas

à parlementer. Il exhiba sa carte, preuve de sa profession, et d'un

ton bref demanda des renseignements.

--Que voulait l'homme qui sort d'ici?...

Le négociant parut se troubler.

--C'est tout une histoire, balbutia-t-il.

--Contez-la-moi! ordonna Lecoq, surpris de l'embarras de cet homme.

--Oh! c'est bien simple. Il y a une douzaine de jours de cela, je vois

entrer ici un individu, portant un paquet sous le bras, qui demande à

me parler de la part d'un de mes «pays,» qu'il me nomme.

--Vous êtes Alsacien?

--Oui, monsieur!... Pour lors, je vais avec ce particulier chez le

marchand de vins du coin, il demande une bouteille de supérieur, et

quand nous avons trinqué, il me demande si je veux consentir à garder

chez moi le paquet qu'il porte, jusqu'à ce qu'un de ses cousins vienne

me le réclamer. Crainte d'erreur, ce cousin devait me dire certaines

paroles de reconnaissance, un mot de passe, quoi! Moi je refuse net.

Justement le mois passé j'ai failli me trouver pris dans une affaire

de recel pour une obligeance pareille! Non, jamais vous n'avez vu

d'homme si surpris, ni si vexé. Ah! je peux dire qu'il a tout fait

pour me décider, il a été jusqu'à me promettre une bonne somme pour ma

peine... Tout cela ne faisait qu'augmenter ma défiance, et j'ai tenu

bon...

Il s'arrêta pour reprendre haleine, mais Lecoq était sur des charbons

ardents.

--Et après?... insista-t-il durement.

--Après? Dame! Cet individu a payé la bouteille et est parti. J'avais

oublié cela, quand tout à l'heure, entre un autre particulier qui

me demande si je n'ai pas pour lui un paquet déposé par un de ses

cousins, et qui tout de suite se met à bredouiller une phrase, le mot

d'ordre, sans doute. Quand j'ai répondu que je n'avais rien, il est

devenu blanc comme un linge, et j'ai cru qu'il s'évanouissait. Tous

mes doutes me sont revenus. Aussi, quand il m'a proposé d'acheter ses

vêtements... bernique!

Tout cela était fort clair.

--Et comment était ce cousin d'il y a quinze jours? demanda le jeune

policier.

--C'était un homme d'assez forte corpulence, un bon gros rougeaud,

avec des favoris blancs. Ah! je le reconnaîtrais bien.

--Le complice! exclama Lecoq.

--Vous dites?

--Rien qui vous intéresse. Merci!... je suis pressé, vous me reverrez,

salut!...

Lecoq n'était pas resté cinq minutes chez le marchand d'habits;

pourtant, lorsqu'il sortit, Mai et le père Absinthe avaient disparu.

Mais il n'y avait rien là d'inquiétant.

Lorsqu'il avait arrêté avec son vieux collègue le plan de cette chasse

à l'homme à travers Paris, le jeune policier s'était évertué à en

imaginer toutes les difficultés afin de les résoudre à l'avance.

Or, le cas présent avait été prévu. Si l'un des deux observateurs se

trouvait obligé de rester en arrière, l'autre devait le mettre à

même de rejoindre, grâce à un expédient emprunté aux aventures du

Petit-Poucet.

Il était convenu que celui qui resterait sur la piste de Mai

tracerait, de distance en distance, à la craie, sur les murs et sur

les volets des magasins, des flèches dont le fer, comme un index

tendu, indiquerait au retardataire la route à suivre.

Pour savoir où aller, Lecoq n'avait donc qu'à interroger les

devantures des environs.

L'examen ne fut ni difficile ni long.

Sur les volets de la troisième boutique après celle du marchand

d'habits, une flèche superbe se voyait, la pointe tournée vers le haut

de la rue Saint-Jacques.

Le jeune policier s'élança dans cette direction.

Il se hâtait, dévoré d'inquiétudes.

Ah! son assurance du matin venait de recevoir un rude choc!

Quel terrible avertissement que cette déclaration du marchand de vieux

habits!...

Désormais, c'était un fait acquis: le mystérieux et insaisissable

complice du meurtrier avait poussé la prévoyance jusqu'à s'inquiéter

de combinaisons de salut pour le cas si improbable d'une évasion.

La subtile pénétration de cet homme dépassait les prétendus miracles

des somnambules lucides.

--Que contenait ce paquet? pensait Lecoq, des vêtements, sans

doute, un déguisement, de l'argent, des papiers supposés, un faux

passe-port?...

Il arrivait rue Soufflot, il dut s'interrompre pour demander son

chemin aux murailles.

Ce fut l'affaire d'une seconde. Une longue flèche, sur le magasin d'un

petit horloger, montrait le boulevard Saint-Michel.

Le jeune policier reprit sa course.

--Le complice, poursuivait-il, n'a pas réussi dans sa tentative près

du marchand d'habits, mais il n'est pas homme à rester sur un échec...

Il aura certainement pris d'autres mesures. Comment les deviner pour

les déjouer!...

Le prévenu avait traversé le boulevard Saint-Michel et pris la

rue Monsieur-le-Prince; les flèches du père Absinthe le disaient

éloquemment.

Lecoq suivit la rue Monsieur-le-Prince.

--Une circonstance me rassure, murmurait-il, la démarche de Mai près

de ce marchand, et sa consternation quand il a su que cet homme

n'avait rien à lui remettre. Le complice qui l'avait informé de ses

espérances n'aura pas pu lui faire savoir sa déconvenue. Donc, à cette

heure, mon prévenu est bien livré à ses seules ressources... la chaîne

de convention qui l'unissait à son complice est rompue, brisée; il

n'y a plus rien d'arrêté entre eux, plus de système commun, plus de

projets... Il s'agit de les empêcher de se rejoindre. Tout est là!

Combien il se réjouissait alors d'avoir obtenu que Mai fût éloigné du

Dépôt. Son triomphe, en admettant qu'il gagnât la partie, résulterait

de cet acte de défiance. Il était à croire que la tentative du

complice avait eu lieu précisément la veille du jour où le prévenu

avait été changé de prison. Cette supposition expliquait comment il

n'avait pu être averti....

Cependant, de flèche en flèche, le jeune policier était arrivé jusqu'à

l'Odéon. Là, plus de signes, mais il aperçut le père Absinthe sous la

galerie.

Le vieil agent de la sûreté était debout devant l'étalage d'un

libraire, et il paraissait donner toute son attention aux gravures

d'un journal illustré.

Le jeune policier, tout en outrant la démarche nonchalante de ces

garnements de Paris dont il portait le costume, alla se placer près de

son collègue.

--Eh bien!... lui demanda-t-il, et Mai?...

--Il est là, répondit le bonhomme, en désignant du regard le péristyle

du triste monument.

En effet, le prévenu était assis sur une marche de l'escalier de

pierre, les coudes appuyés sur les genoux, le visage caché entre ses

mains, comme s'il eût senti la nécessité de dérober aux passants

l'expression de son désespoir.

Sans doute, en ce moment, il se voyait perdu. Seul, sans un sou, au

milieu de Paris, que devenir?

Il se savait, assurément, surveillé, épié, suivi pas à pas, et il ne

comprenait que trop qu'au moindre effort pour rejoindre son complice,

à la première démarche significative pour lui donner signe de vie,

c'en était fait de son secret: de ce secret qu'il avait estimé plus

précieux que la vie même, et que jusqu'ici il avait réussi à sauver au

prix de prodigieux sacrifices, grâce à des prodiges d'énergie et de

sang-froid.

Après avoir longuement contemplé en silence cet homme si malheureux,

qu'il estimait et qu'il admirait, après tout, Lecoq se retourna vers

son vieux compagnon:

--Qu'a fait le prévenu, demanda-t-il, le long de la route?

--Il est entré chez cinq marchands d'habits, bien inutilement. En

désespoir de cause, il s'est adressé à un «chineur» qui passait, avec

un lot de vieilles frusques sur l'épaule, mais ils ne se sont pas

entendus.

Lecoq hocha la tête.

--La morale de ceci, père Absinthe, dit-il, c'est qu'il y a un abîme

entre la théorie et la pratique. Voilà un prévenu que les gens les

plus exercés ont pris pour un pauvre diable, pour un misérable

saltimbanque, tant il savait bien parler des malheurs et des hasards

de son existence... Il est dehors, il est libre, et ce soi-disant

bohémien ne sait comment s'y prendre pour faire argent des vêtements

qu'il a sur le dos. Le comédien qui faisait illusion sur la scène

s'évanouit, l'homme reste... l'homme qui a toujours été riche et qui

ne sait rien de la vie!...

Il ne poursuivit pas, Mai venait de se lever.

Lecoq se trouvait à moins de dix pas de lui et le distinguait

parfaitement.

L'infortuné était livide, son attitude révélait l'excès de son

abattement; on lisait l'indécision dans ses yeux.

Peut-être se demandait-il si le plus sage ne serait pas d'aller

se remettre volontairement aux mains de ses geôliers, puisque les

ressources sur lesquelles il comptait en s'évadant lui faisaient

défaut.

Mais bientôt il secoua cette torpeur qui l'avait envahi, son regard

étincela, et après un geste de menace et de défi, il descendit

l'escalier de l'Odéon, traversa la place, et s'engagea dans la rue de

l'Ancienne-Comédie.

Il marchait d'un bon pas, maintenant, en homme qui a un but.

--Qui sait où il va?... murmurait le père Absinthe, tout en jouant des

jambes aux côtés de Lecoq.

--Moi!... répondit le jeune policier. Et la preuve, c'est que je vais

vous quitter, et courir lui préparer un plat de mon métier. Je puis

me tromper, cependant, et comme il faut tout prévoir, vous allez

me laisser des flèches partout. Si notre homme ne se rendait pas

à l'hôtel de Mariembourg, comme je le présume, je reviendrais ici

reprendre votre piste.

Un fiacre vide arrivait au pas, il y monta en commandant au cocher de

le conduire à la gare du Nord, par le plus court, et vite.

Il se voyait bien juste le temps de préparer sa mise en scène. Aussi

profita-t-il de la route pour payer le cocher et chercher dans son

portefeuille, entre toutes les pièces que lui avait confiées M.

Segmuller, la pièce dont il allait avoir besoin.

La voiture n'était pas encore arrêtée devant le chemin de fer que

Lecoq était à terre. Il courut tout d'un trait à l'hôtel.

Comme la première fois, il trouva la blonde Mme Milner, grimpée sur

une chaise devant la cage de son sansonnet, lui serinant obstinément

sa phrase allemande, à laquelle l'oiseau répondait avec une

obstination égale: «Camille!... où est Camille?»

À l'aspect du garnement qui pénétrait dans son hôtel, la jolie veuve

ne daigna pas se déranger.

--Qu'est-ce que vous désirez? demanda-t-elle d'un ton peu

encourageant.

Lecoq saluait tant qu'il pouvait, s'efforçant de rehausser par son

maintien son déplorable accoutrement.

--Je suis, madame, répondit-il, le propre neveu d'un huissier du

Palais de Justice. Étant allé visiter mon oncle, ce tantôt, vu que je

suis sans ouvrage, je l'ai trouvé tout perclus de rhumatismes, et il

m'a prié de vous apporter ce papier à sa place... C'est une citation

pour vous rendre immédiatement près du juge d'instruction.

Cette réponse eut la vertu de décider Mme Milner à abandonner sa

chaise. Elle prit le papier et lut... C'était bien ce que lui

annonçait ce singulier commissionnaire.

--C'est bien, répondit-elle, le temps de jeter un châle sur mes

épaules, et j'obéis....

Lecoq se retira à reculons, la bouche en cœur, saluant toujours...

mais il n'avait pas dépassé le seuil, que déjà une grimace

significative trahissait son intime satisfaction.

Il venait de rendre à la blonde veuve la monnaie de sa pièce. Elle

l'avait dupé, il la jouait.

Le coup était monté. Il traversa la chaussée, et, avisant au coin de

la rue de Saint-Quentin une maison en construction, il s'y cacha,

attendant....

--«Le temps de passer un châle et un chapeau, et je pars!»

Ainsi avait dit Mme Milner au jeune policier.

Mais elle avait quarante ans sonnés, elle était veuve, blonde,

très-agréable encore, de l'aveu du commissaire de police de son

quartier... Il lui fallut plus de dix minutes pour nouer négligemment

les brides de son chapeau de velours gros bleu.

Lecoq, au milieu de ses plâtras, sentait des sueurs perler le long de

son échine à l'idée que Mai pouvait arriver d'un instant à l'autre.

Combien avait-il d'avance sur lui?... Une demi-heure peut-être, et

encore!... Et il n'avait accompli que la moitié de sa tâche.

Chaque ombre qui apparaissait au coin de la rue Saint-Quentin, du côté

de la rue Lafayette, lui donnait le frisson.

Enfin la coquette hôtelière apparut, toute pimpante par cette belle

journée de printemps.

Elle tenait sans doute à réparer le temps perdu à sa toilette, car

c'est presque en courant qu'elle gagna le bout de la rue.

Dès qu'elle eut disparu, le jeune policier bondit hors de sa cachette,

et entra comme une trombe à l'hôtel de Mariembourg.

Fritz, le garçon bavarois, avait dû être prévenu que la maison allait

rester sous sa seule garde, pendant quelques heures, et... il gardait.

Il s'était bien et commodément établi dans le propre fauteuil de sa

patronne, les jambes allongées sur une chaise, et déjà il dormait

presque.

--Debout!... lui cria Lecoq, debout!

À cette voix qui avait l'éclat des trompettes, Fritz se dressa tout

effaré.

--Tu vois, poursuivit le jeune policier en lui montrant sa carte, je

suis un agent de la Préfecture de police... Si tu veux éviter toutes

sortes de désagréments, dont le moindre serait une promenade au Dépôt,

il faut m'obéir.

Le vigilant garçon tremblait de tous ses membres.

--J'obéirai, bégaya-t-il... Mais que dois-je faire?

--Peu de chose. Un homme va se présenter ici, à la minute; tu le

reconnaîtras à ses vêtements noirs et à sa longue barbe; il s'agit de

lui répondre ce que je vais te dire, mot pour mot. Et songe qu'une

erreur, même involontaire, te mènerait loin.

--Comptez sur moi, monsieur, dit Fritz, j'ai une mémoire excellente...

La seule perspective de la prison l'avait terrifié; il parlait dans la

sincérité de son âme; on pouvait tout obtenir de lui.

Lecoq profita de ces dispositions, et avec la concision et la clarté

dont il avait le secret, il expliqua au garçon d'hôtel ce qu'il

voulait.

Il s'exprimait d'ailleurs d'un ton à faire pénétrer sa volonté dans

l'esprit le plus rebelle, aussi sûrement qu'un marteau enfonce un clou

dans une planche.

Lorsqu'il eut achevé ses explications:

--Maintenant, ajouta-t-il, je veux voir et entendre!... Où puis-je me

cacher?

Fritz lui montra une porte vitrée.

--Dans le cabinet noir que voici, monsieur l'agent, répondit-il. En

laissant la porte entre-bâillée, vous entendrez, et vous verrez tout

par le carreau.

Sans un mot, Lecoq se jeta dans le cabinet, la sonnette du portillon

de l'hôtel annonçait l'entrée d'un visiteur.

C'était Mai.

--Je désirerais parler à la maîtresse de l'hôtel, dit-il.

--À quelle maîtresse?

--À la femme qui m'a reçu quand je suis descendu ici, il y a six

semaines...

--J'y suis, interrompit Fritz, c'est Mme Milner que vous voudriez

voir. Vous arrivez trop tard, ce n'est plus elle qui tient cette

maison. Elle l'a vendue, le mois passé, après fortune faite, et elle

est partie pour son pays, l'Alsace.

Le prévenu frappa du pied en lâchant un juron à faire frémir un

charretier embourbé:

--J'ai cependant une réclamation à lui adresser, insista-t-il.

--Voulez-vous que j'appelle son successeur?...

De son trou, le jeune policier ne pouvait s'empêcher d'admirer Fritz:

il mentait impudemment avec cet air de candeur parfaite qui donne aux

Allemands une si grande supériorité sur les gens du midi, lesquels,

même quand ils disent la vérité, ont l'air de mentir.

--Eh!... le successeur m'enverra promener, s'écria Mai. Je venais

réclamer des arrhes que j'ai données pour une chambre dont je ne me

suis jamais servi!

--Des arrhes ne se rendent jamais.

Le prévenu grommela des menaces confuses, dont on ne put guère saisir

que ces mots: «vol manifeste» et encore: «la justice,» puis il sortit

en tirant violemment la porte sur lui.

--Eh bien!... Ai-je répondu comme il faut? demanda Fritz triomphant au

jeune agent qui quittait son cabinet noir.

--Oui, parfaitement, répondit Lecoq....

Et d'un bras nerveux, faisant pirouetter le garçon, qui lui barrait le

passage, il se précipita sur les pas de Mai.

Une vague appréhension lui serrait la gorge.

Il lui semblait que le prévenu n'avait été ni surpris ni ému

véritablement. Il était venu à l'hôtel comptant sur Mme Milner, l'âme

damnée de son complice, la nouvelle du départ de cette femme eût dû le

terrifier.

Avait-il donc deviné la ruse?... Comment?...

Le bon sens démontrait si bien que le prévenu en ce cas devait avoir

été mis en garde, que la première question de Lecoq, en rejoignant le

père Absinthe, rue Lafayette, fut celle-ci:

--Mai a parlé à quelqu'un en route?

--Tiens!... répondit le bonhomme surpris, vous savez cela.

--Ah!... j'en étais sûr!... À qui a-t-il parlé?

--À une jolie femme, ma foi! blonde et boulotte.

Lecoq était devenu vert de colère.

--Tonnerre du ciel!... s'écria-t-il, le hasard est contre nous. Je

cours en avant chez Mme Milner, pour que Mai ne la voie pas, je trouve

un expédient pour la chasser de chez elle, et ils se rencontrent!

Le père Absinthe eut un geste désespéré.

--Ah!... si j'avais su!... prononça-t-il, mais vous ne m'aviez pas dit

d'empêcher Mai de parler aux passants....

--Consolez-vous, l'ancien, interrompit le jeune policier, il n'y a

rien à faire contre le malheur....

Le soi-disant saltimbanque atteignait le faubourg Montmartre; les

deux agents de la sûreté durent s'interrompre, presser le pas et se

rapprocher de leur homme, pour ne pas le perdre dans la foule.

Quand ils furent à une bonne distance:

--Maintenant, reprit Lecoq, des détails. Où nos gens se sont-ils

rencontrés?...

--À deux pas de la rue Saint-Quentin.

--Lequel a aperçu l'autre et s'est avancé le premier?

--Mai.

--Qu'a dit la femme? Avez-vous entendu quelque cri de surprise?

--Je n'ai rien entendu parce que j'étais à vingt-cinq pas, mais au

mouvement de la femme, j'ai bien vu qu'elle était stupéfaite.

Ah! si Lecoq eût vu la scène de ses yeux, il eût pu en tirer des

inductions précieuses!

--Ont-ils causé longtemps? poursuivit-il.

--Moitié d'un quart-d'heure.

--Savez-vous si Mme Milner a remis de l'argent à Mai?

--Je ne puis répondre ni oui ni non. Ils gesticulaient comme des

enragés, à ce point que j'ai cru qu'ils se disputaient.

--Naturellement. Ils se savaient observés et tâchaient de dérouter les

conjectures....

Le père Absinthe s'arrêta court, comme un cheval se cabre devant un

obstacle: une idée lui venait.

--Si on arrêtait cette maîtresse d'hôtel, prononça-t-il, si on

l'interrogeait?...

--À quoi bon!... M. Segmuller ne l'a-t-il pas, à dix reprises,

pressée, accablée de questions, sans en rien tirer. Ah! c'est une fine

mouche!... Cette fois, elle répondrait que Mai l'ayant rencontrée lui

a réclamé ses dix francs d'arrhes.

Le jeune policier eut un geste résigné.

--Il faut en prendre notre parti, reprit-il. Si le complice n'est pas

averti déjà, il ne tardera pas à l'être, et il faut nous attendre

à l'avoir bientôt sur les bras. Quelle ruse imagineront pour nous

échapper ces deux hommes si prodigieusement forts? C'est ce que je

ne puis deviner. Ce que je prévois, par exemple, c'est qu'ils

n'inventeront rien de vulgaire!...

Ces présomptions de Lecoq firent frémir le père Absinthe.

--Bigre!... s'écria-t-il, le plus sûr serait peut-être de recoffrer ce

gaillard-là.

--Jamais!... répondit le jeune policier, non jamais!... Je veux son

secret, je l'aurai. Que serions-nous donc, si nous n'étions pas

capables, à deux, de «filer» un homme! Il ne disparaîtra pas, je

pense, comme le diable des féeries. Nous allons bien voir ce qu'il

fera, maintenant qu'il a un plan et de l'argent, car il a l'un et

l'autre, l'ancien, j'en mettrais la main au feu.

À ce moment même, comme si le prévenu eût tenu à donner raison à une

partie des soupçons de Lecoq, il entra dans un bureau de tabac et en

sortit un cigare à la bouche.

Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête · 第 50 / 60 题