M. Segmuller était de ces magistrats qui chérissent leur profession
d'un amour sans partage, qui s'y donnent corps et âme et mettent à
l'exercer tout ce qu'ils ont d'énergie, d'intelligence et de sagacité.
Juge d'instruction, il apportait à la recherche de la vérité la
passion tenace du médecin luttant contre une maladie inconnue,
l'enthousiasme de l'artiste s'épuisant à la poursuite du beau.
C'est dire combien impérieusement s'était emparée de son esprit cette
affaire ténébreuse du cabaret de la Chupin qui lui était confiée.
Il y découvrait tout ce qui doit irriter l'intérêt: grandeur du crime,
obscurité des circonstances, mystère impénétrable enveloppant les
victimes et le meurtrier, attitude étrange d'un prévenu énigmatique.
L'élément romanesque ne manquait pas, représenté par ces deux femmes
dont on avait perdu les traces, et par cet insaisissable complice.
Enfin l'anxiété du résultat était une attraction de plus.
L'amour-propre ne perd jamais ses droits; et M. Segmuller songeait que
le succès serait d'autant plus honorable que les difficultés auraient
été plus grandes. Et il espérait vaincre, surtout ayant un auxiliaire
comme Lecoq, ce débutant en qui il avait reconnu des facultés
extraordinaires et le génie de son état.
Aussi, l'idée ne lui vint-elle pas, après une journée écrasante, de
se soustraire à la tyrannie de ses préoccupations ni de remettre les
soucis au lendemain.
Il se hâta de dîner, avalant la bouchée double, et, son café pris, il
se remit à la besogne avec une nouvelle ardeur.
Il avait emporté l'interrogatoire du soi-disant artiste forain, et il
l'étudiait à la façon de l'ingénieur qui rôde autour de la place qu'il
assiège, pour en reconnaître les endroits faibles où doivent converger
les efforts de l'attaque.
Toutes les réponses, il les analysait, il en pesait les expressions
une à une. Il cherchait le joint où il pourrait glisser quelque
victorieuse question qui, semblable à une mine, disloquerait le
système de défense.
Une bonne partie de sa nuit fut employée à ce travail, ce qui ne
l'empêcha pas d'être debout de meilleure heure qu'à l'ordinaire.
Dès huit heures, il était habillé et rasé, il avait arrangé ses
papiers, pris son chocolat, et il se mettait en route.
Il oubliait que l'impatience qui le dévorait ne bouillonnait pas dans
les veines des autres. Il s'en aperçut bientôt.
C'est à peine si le Palais de Justice s'éveillait lorsqu'il y arriva.
Toutes les portes même n'étaient pas encore ouvertes. Dans les
couloirs, des huissiers et des garçons de bureaux mal éveillés, se
détiraient en échangeant leurs vêtements de ville contre leur costume
officiel.
D'autres, en bras de chemise, balayaient et époussetaient, avec mille
précautions toutefois, et de façon à ne pas mettre en mouvement des
dunes de poussière dont le niveau monte tous les jours.
Par la fenêtre des vestiaires, les loueuses de costumes secouaient les
robes des avocats, tristes loques noires en ce moment, toges magiques
à l'audience, lorsqu'il s'en échappe des flots d'éloquence et des
essaims d'arguments. Dans les cours, quelques petits clercs d'avoué
polissonnaient en attendant l'ouverture du greffe ou des bureaux
d'enregistrement.
M. Segmuller, qui avait à consulter le procureur impérial, se rendit
tout d'abord au parquet. Personne n'était arrivé.
Du dépit, il alla s'enfermer dans son cabinet, l'œil sur sa pendule,
bien près de s'étonner de la lenteur des aiguilles à se mouvoir.
À neuf heures dix minutes, Goguet, le souriant greffier, parut et fut
accueilli par un: «Ah! vous voici enfin!» qui dut ne lui laisser aucun
doute sur l'humeur du bon juge d'instruction.
Goguet, cependant, était en avance. Goguet, pressé par la curiosité,
s'était hâté d'arriver.
Il voulut s'excuser, se disculper, mais M. Segmuller lui ferma la
bouche assez vertement pour lui ôter toute envie de répliquer.
--Allons, pensa-t-il, le vent souffle du mauvais côté, ce matin.
Et ployant l'échine sous la bourrasque, il passa philosophiquement ses
manches de lustrine noire, gagna sa petite table et parut s'absorber
dans la taille de ses plumes et la préparation de son papier.
Au fond, il était vexé. La veille au soir, tout en causant, avec
madame Goguet, de l'énigmatique prévenu, il lui était venu différentes
idées qu'il n'eût pas été fâché de soumettre au juge.
L'occasion eût été mal choisie. M. Segmuller, le flegme personnifié
d'ordinaire, l'homme par excellence grave, méthodique et tout en
dedans, était devenu méconnaissable. Il se promenait de long en long
dans son cabinet, se levait, s'asseyait, gesticulait, enfin paraissait
ne pouvoir tenir en place.
--Décidément, se disait le greffier, l'écheveau ne se débrouille pas,
les affaires de Mai vont très-bien!
En ce moment il en était ravi; il se rangeait du côté du prévenu, tant
sa rancune était grande.
De neuf heures et demie à dix heures, M. Segmuller ne sonna pas son
huissier moins de cinq fois, et cinq fois, il lui adressa les mêmes
questions:
--Êtes-vous sur que M. Lecoq, l'agent du service de la sûreté, ne se
soit pas présenté?... Informez-vous... Il est impossible qu'il ne
m'ait pas envoyé quelqu'un; il doit m'avoir écrit.
Chaque fois, l'huissier surpris dut répondre:
--Personne n'est venu, il n'y a pas de lettre.
La colère gagnait le juge.
--Conçoit-on cela, murmurait-il, je suis sur des charbons ardents et
cet agent se permet de se faire attendre... Où peut-il être allé?...
En dernier lieu, il ordonna à l'huissier de voir si on ne trouverait
pas Lecoq aux environs, dans quelque estaminet; de le chercher et de
le lui amener vite, bien vite.
L'huissier parti, M. Segmuller sembla reprendre son calme.
--Nous sommes là que nous perdons un temps précieux, dit-il à Goguet,
je me décide à interroger le fils de la veuve Chupin... ce sera
toujours cela de fait. Allez dire qu'on me l'amène, Lecoq a dû
remettre l'ordre d'extraction...
Moins d'un quart d'heure après, Polyte faisait son entrée dans le
cabinet du juge d'instruction.
C'était bien, de la tête aux pieds, de la casquette de toile cirée aux
pantoufles de tapisserie à dessins voyants, c'était bien l'homme du
portrait que la pauvre Toinon-la-Vertu enveloppait de ses regards
passionnés.
Seulement, le portrait était flatté.
La photographie n'avait pu fixer l'expression de basse astuce de ce
visage de coquin, l'impudence du sourire, la lâche férocité de l'œil
fuyant. Elle n'avait pu rendre ni le teint flétri et plombé, ni le
clignotement inquiétant des paupières, ni les lèvres minces, pincées
sur des dents courtes et aiguës.
Du moins devait-il lui être difficile de surprendre son monde.
Le voir, c'était le juger à sa valeur.
Lorsqu'il eut répondu aux questions préliminaires, déclaré qu'il avait
trente ans et qu'il était né à Paris, il prit une pose prétentieuse et
attendit.
Mais avant d'aborder l'objet sérieux de l'interrogatoire, M. Segmuller
voulait essayer de démonter un peu cette assurance de coquin.
Il rappela donc durement à Polyte sa position, lui donnant à entendre
que, de son attitude et de ses réponses dépendrait beaucoup le
jugement à intervenir dans l'affaire où il se trouvait impliqué.
Polyte écoutait d'un air nonchalant et quelque peu ironique.
Dans le fait, il se souciait infiniment peu de la menace. Il avait
consulté et se croyait sûr de son compte. On lui avait dit qu'il
ne pouvait pas être condamné à plus de six mois de prison. Que lui
importait un mois de plus ou de moins!
Le juge, qui surprit ce sentiment dans l'œil du gredin, abrégea.
--La justice, dit-il, attend de vous des renseignements sur quelques
habitués du cabaret de votre mère.
--C'est qu'il y en a beaucoup, m'sieu, répondit le garnement d'une
voix enrouée, traînarde, ignoble.
--En connaissez-vous un du nom de Gustave?
--Non, m'sieu.
Insister, c'était risquer de donner l'éveil à Polyte, si par hasard il
était de bonne foi; M. Segmuller poursuivit donc:
--Vous devez, du moins, vous rappeler Lacheneur?
--Lacheneur?... C'est la première fois que j'entends ce nom.
--Prenez garde!.... la police sait beaucoup de choses.
Le garnement ne broncha pas.
--Je dis la vérité, m'sieu, insista-t-il, quel intérêt aurais-je à
mentir?...
La porte, qui s'ouvrit brusquement, lui coupa la parole.
Toinon-la-Vertu parut, son enfant sur les bras.
À la vue de son mari, la malheureuse jeta un cri de joie et s'avança
vivement... Mais Polyte, reculant, la cloua sur place d'un regard
terrible.
--Il faudrait être mon ennemi, prononça-t-il d'un ton farouche, pour
prétendre que je connais un nommé Lacheneur!... J'en voudrais à la
mort à qui dirait ce mensonge; oui, à la mort... et je ne pardonnerais
jamais!