II

L'agent auquel Gévrol abandonnait une information qu'il jugeait

inutile, était un débutant dans «la partie.»

Il s'appelait Lecoq.

C'était un garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, presque imberbe,

pâle, avec la lèvre rouge et d'abondants cheveux noirs ondés. Il était

un peu petit, mais bien pris, et ses moindres mouvements trahissaient

une vigueur peu commune.

En lui, d'ailleurs, rien de remarquable, sinon l'œil, qui selon sa

volonté, étincelait ou s'éteignait comme le feu d'un phare à éclipses,

et le nez, dont les ailes larges et charnues avaient une surprenante

mobilité.

Fils d'une riche et honorable famille de Normandie, Lecoq avait reçu

une bonne et solide éducation.

Il commençait son droit à Paris, quand dans la même semaine, coup sur

coup, il apprit que son père, complètement ruiné, venait de mourir, et

que sa mère ne lui avait survécu que quelques heures.

Désormais il était seul au monde, sans ressources..., et il fallait

vivre. Il put apprécier sa juste valeur; elle était nulle.

L'Université, avec le diplôme de bachelier, ne donne pas de brevet

de rentes viagères. C'est une lacune. À quoi servait à l'orphelin sa

science du lycée?

Il envia le sort de ceux qui, ayant un état au bout des bras, peuvent

entrer hardiment chez le premier patron venu et dire: Je voudrais de

l'ouvrage.

Ceux-là travaillent et mangent.

Lui, demanda du pain à tous les métiers qui sont le lot des déclassés.

Métiers ingrats!... Il y a cent mille déclassés à Paris.

N'importe!... Il fit preuve d'énergie. Il donna des leçons et copia

des rôles pour un avoué. Un jour, il débuta dans la nouveauté; le mois

suivant, il allait proposer à domicile des rossignols de librairie.

Il fut courtier d'annonces, maître d'études, dénicheur d'assurances,

placier à la commission....

En dernier lieu, il avait obtenu un emploi près d'un astronome dont

le nom est une autorité, le baron Moser. Il passait ses journées à

remettre au net des calculs vertigineux, à raison de cent francs par

mois.

Mais le découragement arrivait. Après cinq ans, il se trouvait au

même point. Il était pris d'accès de rage quand il récapitulait les

espérances avortées, les tentatives vaines, les affronts endurés.

Le passé avait été triste, le présent était presque intolérable,

l'avenir menaçait d'être affreux.

Condamné à de perpétuelles privations, il essayait du moins d'échapper

aux dégoûts de la réalité en se réfugiant dans le rêve.

Seul en son taudis, après un écœurant labeur, poigné par les mille

convoitises de la jeunesse, il songeait aux moyens de s'enrichir d'un

coup, du soir au lendemain.

Sur cette pente, son imagination devait aller loin. Il n'avait pas

tardé à admettre les pires expédients.

Mais à mesure qu'il s'abandonnait à ses chimères, il découvrait en lui

de singulières facultés d'invention et comme l'instinct du mal. Les

vols les plus audacieux et réputés les plus habiles, n'étaient, à son

jugement, que d'insignes maladresses.

Il se disait que s'il voulait, lui!... Et alors il cherchait, et

il trouvait des combinaisons étranges, qui assuraient le succès et

garantissaient mathématiquement l'impunité. Bientôt, ce fut chez lui

une manie, un délire. Au point que ce garçon, admirablement honnête,

passait sa vie à perpétrer, par la pensée, les plus abominables

méfaits. Tant, que lui-même s'effraya de ce jeu. Il ne fallait qu'une

heure d'égarement pour passer de l'idée au fait, de la théorie à la

pratique.

Puis, ainsi qu'il advient à tous les monomanes, l'heure sonna où les

bizarres conceptions qui emplissaient sa cervelle débordèrent.

Un jour, il ne put s'empêcher d'exposer à son patron un petit plan

qu'il avait conçu et mûri, et qui eût permis de rafler cinq ou six

cent mille francs sur les places de Londres et de Paris. Deux lettres

et une dépêche télégraphique, et le tour était joué. Et impossible

d'échouer, et pas un soupçon à craindre.

L'astronome, stupéfait de la simplicité du moyen, admira. Mais, à la

réflexion, il jugea peu prudent de garder près de soi un secrétaire si

ingénieux.

C'est pourquoi, le lendemain, il lui remit un mois d'appointements et

le congédia en lui disant:

--Quand on a vos dispositions et, qu'on est pauvre, on devient un

voleur fameux ou un illustre policier. Choisissez.

Lecoq se retira confus, mais la phrase de l'astronome devait germer

dans son esprit.

--Au fait, se disait-il, pourquoi ne pas suivre un bon conseil?

La police ne lui inspirait aucune répugnance, loin de là. Souvent il

avait admiré cette mystérieuse puissance dont la volonté est rue

de Jérusalem et la main partout; qu'on ne voit ni n'entend, et qui

néanmoins entend et voit tout.

Il fut séduit par la perspective d'être l'instrument de cette

Providence au petit pied. Il entrevit un utile et honorable emploi du

génie particulier qui lui avait été départi, une existence d'émotions

et de luttes passionnées, des aventures inouïes, et au bout la

célébrité.

Bref, la vocation l'emportait.

Si bien que la semaine suivante, grâce à une lettre de recommandation

du baron Moser, il était admis à la Préfecture, en qualité

d'auxiliaire du service de la sûreté.

Un désenchantement assez cruel l'attendait à ses débuts. Il avait vu

les résultats, non les moyens. Sa surprise fut celle d'un naïf amateur

de théâtre pénétrant pour la première fois dans les coulisses, et

voyant de près les décors et les trucs qui, à distance, éblouissent.

Mais il avait l'enthousiasme et le zèle de l'homme qui se sent dans

sa voie. Il persévéra, voilant d'une fausse modestie son envie de

parvenir, se fiant aux circonstances pour faire tôt ou tard éclater sa

supériorité.

Eh bien!... l'occasion qu'il souhaitait si ardemment, qu'il

épiait depuis des mois, il venait, croyait-il, de la trouver à la

_Poivrière_.

Pendant qu'il était suspendu à la fenêtre, il vit, aux éclairs de son

ambition, le chemin du succès.

Ce n'était d'abord qu'un pressentiment. Ce fut bientôt une

présomption, puis une conviction basée sur des faits positifs qui

avaient échappé à tous, mais qu'il avait recueillis et notés.

La fortune se décidait en sa faveur; il le reconnut en voyant Gévrol

négliger jusqu'aux formalités les plus élémentaires, en l'entendant

déclarer d'un ton péremptoire qu'il fallait attribuer ce triple

meurtre à une de ces querelles féroces si fréquentes entre rôdeurs de

barrières.

--Va, pensait-il, marche, enferre-toi; crois-en les apparences,

puisque tu ne sais rien découvrir au-delà. Je te démontrerai que ma

jeune théorie vaut un peu mieux que ta vieille pratique.

Le laisser-aller de l'inspecteur autorisait Lecoq à reprendre

l'information en sous-œuvre, secrètement, pour son compte. Il ne

voulut pas agir ainsi.

En prévenant son supérieur avant de rien tenter, il allait au-devant

d'une accusation d'ambition ou de mauvaise camaraderie. Ce sont

des accusations graves, dans une profession où les rivalités

d'amour-propre ont des violences inouïes, où les vanités blessées

peuvent se venger par toutes sortes de méchants tours ou de petites

trahisons.

Il parla donc... assez pour pouvoir dire en cas de succès: «Eh! je

vous avais averti!...» assez peu pour ne pas éclairer les ténèbres de

Gévrol.

La permission qu'il obtint était un premier triomphe, et du meilleur

augure; mais il sut dissimuler, et c'est du ton le plus détaché qu'il

pria un de ses collègues de rester avec lui.

Puis, tandis que les autres s'apprêtaient à partir, il s'assit sur

le coin d'une table, étranger en apparence à tout ce qui se passait,

n'osant relever la tête tant il craignait de trahir sa joie, tant il

tremblait qu'on ne lût dans ses yeux ses projets et ses espérances.

Intérieurement, il était dévoré d'impatience. Si le meurtrier se

prêtait de bonne grâce aux précautions à prendre pour qu'il ne pût

s'évader, il avait fallu se mettre à quatre pour lier les poignets de

la veuve Chupin, qui se débattait en hurlant comme si on l'eût brûlée

vive.

--Ils n'en termineront pas! se disait Lecoq.

Ils finirent cependant. Gévrol donna l'ordre du départ, et sortit le

dernier après avoir adressé à son subordonné un adieu railleur.

Lui ne répondit pas. Il s'avança jusque sur le seuil de la porte pour

s'assurer que la ronde s'éloignait réellement.

Il frissonnait à cette idée que Gévrol pouvait réfléchir, se raviser

et revenir prendre l'affaire, comme c'était son droit.

Ses anxiétés étaient vaines. Peu à peu le pas des hommes s'éteignit,

les cris de la veuve Chupin se perdirent dans la nuit. On n'entendit

plus rien.

Alors Lecoq rentra. Il n'avait plus à cacher sa joie, son œil

étincelait. Comme un conquérant qui prend possession d'un empire, il

frappa du pied le sol en s'écriant:

--Maintenant, à nous deux!...

Monsieur Lecoq — Volume 1 L'enquête · 第 11 / 60 题