L'HEURE DÉCISIVE

Il est permis, assurément, de ne point partager les idées philosophiques

de M. le comte de Mun. On peut ne pas toujours suivre sur le terrain

social le très éloquent et très catholique député du Finistère. Mais, il

paraît difficile, par contre, que l'immense majorité des Français ne

s'entendent pas, avec ce clairvoyant patriote, sur le terrain national.

M. le comte de Mun, dans le recueil de faits et d'idées paru d'hier (1),

nous persuade aisément que, depuis la foudroyante victoire des alliés

balkaniques, laquelle a non seulement transformé l'état de l'Orient,

mais créé, dans l'Europe entière un ordre nouveau, une «heure décisive»

s'écoule pour la France. L'axe de la balance internationale est déplacé

par les événements d'Orient. Que sera l'avenir de la Bulgarie si

violemment exaltée par le succès de ses armes? Où s'arrêtera le

magnifique effort de l'hellénisme ressuscité? Et, maintenant que la

Turquie d'Europe n'est plus, en quels redoutables conflits vont se

heurter les influences occidentales, de plus en plus âpres en Turquie

d'Asie? Combien d'angoissantes incertitudes, de lourdes menaces pour

l'avenir!

Un autre côté du grand drame apparaît dans l'éclat intermittent des

disputes diplomatiques. Contre l'expansion allemande en Orient, des

ports et des routes seront désormais défendus par des occupants tenaces.

La mer Égée devient grecque. Où l'Allemagne trouvera-t-elle, demain, la

mer libre nécessaire à sa croissante activité? «Redoutable question qui,

pour la Belgique et la Hollande, peut devenir une question de vie et de

mort.» La monarchie autrichienne qui frayait à l'influence germanique la

voie de Salonique est obligée désormais de s'arrêter à l'entrée du

chemin. La Russie, détournée des rives asiatiques, est ramenée par le

réveil des peuples slaves vers le rôle que lui impose l'orgueil de son

sang. Autant de causes impérieuses d'antagonisme formidable, de conflits

internationaux, autant d'avertissements du destin qui justifient ce

titre ardent: _l'Heure décisive_, que M. le député du Finistère donne à

son livre opportun.

M. Albert de Mun fait prévoir le bouleversement qui pourra résulter,

dans les systèmes d'alliance, de l'équilibre rompu en Orient. Les

tendances actuelles de la Roumanie sont, à ce point de vue, très

caractéristiques. M. Paul Labbé, qui vient de publier un bon livre

documentaire sur _la Vivante Roumanie_ (2), est convaincu que, malgré le

gain de Silistrie, les Roumains ne pardonnent pas à leurs voisins leur

victoire et l'accroissement de leur puissance: le petit Bulgare a grandi

trop vite, «il sait trop bien se servir de ses armes, ce n'est plus un

paysan négligeable, c'est déjà un voisin dangereux». La Roumanie, à la

vérité, est à un tournant de son histoire. Où cherchera-t-elle

maintenant ses alliances? La politique allemande n'a pas donné les

résultats qu'on en attendait. Il apparaît de plus en plus que,

désormais, Vienne s'entendra avec Sofia. Depuis quelques mois, les

hommes d'État bulgares se sont bien souvent arrêtés dans la capitale

autrichienne, et, tout récemment, la mission Guéchoff à Vienne accusait

l'effort tenté. Tandis qu'une alliance entre l'Autriche et la Roumanie

serait, semble-t-il, médiocrement accueillie par les sujets du roi

Carol. «Qui sait, écrit M. Paul Labbé, si, bientôt, pensant aux Roumains

de Bukovine et de Transylvanie, on ne parlera pas, à Bucarest, de la

grande Roumanie, comme on fait à Belgrade de la grande Serbie? Ce serait

là une bonne politique. C'est à Vienne, quoi qu'on en dise, que sont les

ennemis des Roumains.» D'où l'on pourrait conclure que l'attraction si

longtemps exercée sur le royaume danubien par la Triplice est bien près

de finir.

*

* *

(1) _L'Heure décisive_. Emile-Paul, éditeur, 3 fr. 50.

(2) _La vivante Roumanie_. Lib. Hachette, 4 fr.

En d'autres temps, observe M. le comte de Mun, la France, libre de ses

mouvements, eût, peut-être, par d'audacieuses initiatives, «pu tourner à

sa gloire les événements auxquels le malheur dont elle traîne le pesant

fardeau, l'a réduite à n'assister qu'en témoin». Cette réserve

suffira-t-elle à la préserver? «Gardienne, malgré tout, contre

l'Allemagne envahissante, de l'équilibre des nations, elle demeure, par

sa position géographique, par sa force encore redoutée, par sa richesse

toujours enviée, destinée aux premiers coups de l'inévitable conflit où

tant d'intérêts contraires sont fatalement entraînés.» D'où la

nécessité, en face du renforcement des effectifs allemands, d'accroître

d'urgence la puissance de la barrière française. Les vibrantes et

solides pages où M. Albert de Mun fait appel au pays contre la

propagande destructive des socialistes et des antimilitaristes, son cri

de raison contre une organisation de milices, soumise à toutes les

influences parlementaires, pourrait emprunter une singulière force aux

faits lamentables évoqués par le capitaine Choppin dans son livre sur

les _Insurrections militaires en 1790_ (3). Dans cette étude, si

actuelle par les rapprochements qu'elle permet d'établir avec de récents

et pénibles incidents de casernes, on voit combien peut devenir

détestable l'esprit de troupes braves et éprouvées quand elles sont

travaillées par des fauteurs de désordre.

Ainsi, lorsque le régiment de cavalerie _Mestre-de-camp-général_ est

dirigé de Nancy sur Paris pour s'adjoindre aux troupes convoquées à

l'occasion de l'ouverture des États généraux, les escadrons, à peine

arrivés à Château-Thierry, sont inondés d'écrits séditieux. Des

émissaires, partis de la capitale, viennent accentuer cette propagande,

dès l'arrivée à Saint-Denis. De nombreuses désertions se produisent. Le

corps est renvoyé, par ordre du ministre, à Nancy où l'effervescence se

transforme en révolte. Les soldats enfoncent à coups de hache les portes

des prisons, blessent leurs officiers et assomment leur général qu'ils

mettent en cellule. Le lieutenant Désilles se fait tuer en se jetant sur

un canon auquel les révoltés allaient mettre le feu. Des troupes fidèles

interviennent et le régiment _Mestre-de-camp-général_ est licencié.

L'insurrection de _Royal-Champagne_, en garnison à Hesdin, est également

provoquée par les clubs de Paris. Un jeune sous-lieutenant prend la tête

d'une révolte de sous-officiers. Trois députés arrivent de Paris pour

encourager les mutins. Encore une fois des troupes fidèles ramènent

l'ordre et chassent les rebelles de la ville.

Ce sont encore les excitateurs des clubs et les encouragements des

députés, venus exprès de Paris, qui, en 1790, soulèvent le _Régiment de

la Reine_ en garnison à Stenay. Une terrible contagion de révolte menace

l'armée qui, enfin, se ressaisit.

Le sous-lieutenant qui s'était fait le chef des révoltés de

_Royal-Champagne_ ayant vu de près le résultat de l'indiscipline chez le

soldat, trouva son chemin de Damas. Démissionnaire après ces événements,

il reprit du service aux premiers coups de canon et ne quitta plus les

champs de bataille de 1792 à 1813. Maréchal de France à trente-quatre

ans, sa maxime de guerre était que «toute infraction à la discipline est

un crime». Le sous-lieutenant de Royal-Champagne était devenu duc

d'Auerstaedt et prince d'Eckmühl. Il s'appelait Davout.

Davout, dans son âge d'expérience du moins, avait raison. L'armée

fortifiée chez nous et la discipline rétablie, la paix sera sans doute

mieux assurée qu'elle ne peut l'être par les efforts de l'internationale

financière et les manifestations de l'internationale ouvrière. L'horizon

sera plus clair et l'optimisme redeviendra possible. Car, en ces

instants graves d'aujourd'hui, des voix à la fois raisonnables et

conciliantes se font entendre aussi, et, après avoir parcouru avec un

peu de fièvre les pages où M. le comte de Mun nous parle des risques

immédiats d'une guerre européenne et cyclopéenne, nous aimons nous faire

rassurer par M. Georges Bourdon, qui vient d'enquêter en Allemagne pour

le _Figaro_, et qui, en de remarquables chapitres d'observation et de

documents (4), nous dit les possibilités d'une entente prochaine pour

une paix durable en Europe.

(3) Édition Laveur, 3 fr. 50.

(4) _L'Énigme allemande_, lib. Plon, 3 fr. 50.

L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913 · 第 26 / 39 题