Me permettra-t-on de rappeler, à propos de l'événement qui va, dans deux
jours, remuer tout Paris, une anecdote que j'eus le plaisir de conter
ici même, il y a quelques années? On m'avait dit: «C'est vous qui l'avez
inventée, cette histoire-là, pour sûr...» Et comme je protestais, mes
amis se mettaient à rire, haussaient les épaules. Hélas! que ne puis-je
inscrire ici les noms _vrais_ des personnages, à la place de ceux que
j'avais cités. Car il n'y avait d'inventés, dans l'anecdote, que les
noms propres,--et pour cause. Je suis condamné aujourd'hui, on le
comprendra, à la même discrétion que naguère; mais j'affirme que les
faits furent exactement tels que je les ai contés.
Une étrangère, charmante, Mme X..., maltraitée par son mari, s'était
enfuie du domicile conjugal, et réfugiée à Paris, pour y rejoindre un
artiste connu, qu'elle aimait (et qu'elle a d'ailleurs épousé, depuis
cette époque). Il fallait éviter le scandale; et avant que fût ébruitée
dans la ville où résidait Mme X..., et où elle était connue de tout le
monde, la nouvelle de cette désertion, le frère de celle-ci--très
respectable célibataire--accourait à Paris, pour supplier sa soeur de
réintégrer son foyer. On imagine ce que fut la première conversation qui
suivit (dans un appartement dont je pourrais indiquer l'adresse)
l'arrivée du frère à Paris. Récriminations, menaces, supplications,
injures... Mais l'étrangère tenait bon. Son protecteur aussi. Après deux
heures de vains et exténuants colloques, on s'aperçoit qu'il est huit
heures du soir, et qu'on a faim...
--Où dînez-vous? demande froidement l'artiste parisien au voyageur.
--Est-ce que je sais, moi? répond l'autre avec dignité.
--Dînez donc avec nous. Nous causerons. On descend. On hèle une voiture.
On gagne un cabaret à la mode. On dîne. Et la conversation continue,
mais moins véhémente, moins âpre qu'au début.
La chère est exquise; les vins sont de premier ordre. Et le frère, peu à
peu, s'attendrit, prête une oreille moins hostile aux choses qu'on lui
dit.
Soudain, et de l'air le plus naturel du monde:
--Qu'est-ce que vous faites demain? demande l'ami de Mme X...
--Qu'est-ce que vous voulez que je fasse? Je m'en vais. Je reprends le
train...
--Vous ne pouvez pas faire cela.
--Pourquoi est-ce que je ne peux pas faire cela?
--Parce que c'est demain le Grand Prix, et qu'il est sans exemple qu'un
étranger de passage à Paris la veille du Grand Prix n'ait pas retardé de
vingt-quatre heures son départ pour y assister.
C'en était trop, et le pauvre homme se sentait terrassé. Le bon dîner,
le bon cigare, l'atmosphère de Paris, les toilettes des femmes... ce
Parisien qui semblait un excellent garçon, et sûrement rendrait sa soeur
plus heureuse que n'avait fait son beau-frère... Tout de même, il pensa
que, pour contenter sa conscience, il devait résister encore un peu; et,
après avoir réfléchi, il dit d'une voix éteinte:
--Je ne peux pas aller à Longchamp.
--Pourquoi?
--Je n'ai qu'un chapeau mou.
On lui promit qu'un chapelier serait le lendemain à l'hôtel. Et, le
lendemain à deux heures, coiffé d'un impeccable «huit-reflets», la fleur
à la boutonnière, le frère de Mme X..., escorté de sa soeur et de son
«ennemi», entrait au pesage de Longchamp. Il en revenait à quatre
heures, ayant gagné trente louis, et bien résolu à plaider devant la
famille la cause de la fugitive... Ce qu'il fit!
Depuis cette époque, le frère de Mme X... a pris l'habitude de revenir,
chaque été, voir courir à Longchamp le Grand Prix.
Je suis sûr qu'il y sera dimanche.
*
* *
Mais bien que la solennité de Longchamp marque la clôture officielle de
la Saison, l'Art ne consent point encore à désarmer, si j'ose dire, et
les Expositions persistent... J'en signale deux, qui sont à voir et
qu'il faut même--pour des raisons très différentes--avoir vues l'une et
l'autre. La première est la délicieuse exposition, rue de Sèze, des
«Petits Maîtres de 1830»; la seconde s'est ouverte dimanche dernier à la
galerie La Boétie, où elle remplace cette émouvante _Rétrospective_
d'Alphonse de Neuville dont j'ai naguère parlé. C'est l'Exposition d'un
peintre sculpteur futuriste, nommé Boccioni. Et cette manifestation
d'art eut un prélude: une conférence, où M. Marinetti, le sympathique
apôtre du Futurisme, voulut bien nous démontrer,--ou plutôt nous
affirmer, en termes obscurs et frénétiques, l'inutilité de la Syntaxe.
Ils sont logiques, ces révolutionnaires; et l'on ne saurait s'étonner
que la syntaxe, qui n'est autre chose, en somme, que le dessin du
langage, exaspère des hommes à qui les antiques règles du dessin des
formes, des figures, apparaissent comme «écoeurantes»... C'est le mot
même dont se sert M. Boccioni, à la fin de la préface qu'il a écrite
pour son catalogue: «Nous parviendrons à sortir de la continuité
écoeurante de la figure grecque, gothique, michelangesque.»
La conférence de M. Marinetti avait attiré rue La Boétie un certain
nombre de badauds ingénus et d'esthètes des deux sexes qui avaient
préféré la joie d'assister à la condamnation de la syntaxe à celle de
voir courir à Auteuil le Grand Steeple. Il y avait du monde. Il y avait
même plus de monde que de chaises; car, autour de l'orateur, quelques
jeunes filles s'étaient assises par terre pour écouter plus commodément.
Autour d'elles, une vingtaine de dessins fixés au mur: combinaisons de
lignes et de hachures dont le catalogue nous propose une explication
plus confuse encore que le dessin lui-même. Et puis, la sculpture; onze
«ensembles plastiques»: des morceaux de plâtre ajustés les uns aux
autres, et qui signifient, paraît-il: des muscles «en vitesse», une
«expansion spiralique» de muscles en mouvement, le «développement d'une
bouteille dans l'espace», etc.; mais rien ne m'a plus ému qu'une sorte
de tas blanc, de meringue énorme et bouleversée, au milieu de laquelle
apparaissent une poignée de fenêtre, un carreau, des yeux humains, un
chignon (en cheveux véritables) et qui figure au catalogue sous ce
titre: «Fusion d'une tête et d'une croisée». Ça, vraiment, c'est à
voir!!
J'entends dire: «Ces gens-là se moquent de nous». Je ne le crois pas. Mon
avis est qu'ils sont sincères. Est-ce que les gens qui ont l'appendicite
manquent de sincérité? Mais non. Ils sont simplement atteints d'un mal
qu'on ne connaissait pas il y a vingt ans, et qu'on guérit depuis qu'on
a appris à le connaître. De même, la _Futurite_ apparaît-elle comme une
maladie nouvelle de l'esprit, dont il ne faut pas douter que les
neurologues ne viennent à bout, à moins que d'elle-même, après avoir
troublé quelques intelligences, elle ne disparaisse, un beau jour, de
nos climats...