LE DRAME DE LA CANONNIÈRE «GÉNÉRAL-CONCHA»

Les troupes espagnoles qui avaient pu occuper sans coup férir, il y a

deux ans, Larache et El Ksar, puis, il y a quelques mois, Tétouan et

Arcila, se trouvent actuellement en butte, dans cette partie du Gharb et

du Djébala, aux mêmes attaques que dans le Rif au cours de 1909.

Aussi, dès le début du mois de juin, les Espagnols ont-ils dû se livrer

à une double série de sanglantes opérations qui aboutirent d'une part à

une défaite complète de l'ennemi, par le colonel Silvestre, le 12, dans

le voisinage de Souk-el-Arba, et d'autre part, dans la région de

Tétouan, à l'occupation, par la colonne du général Primo de Rivera, du

mont Laouzian et à la dispersion d'une harka qui avait vainement repris

l'offensive et qui laissa plus de 100 morts sur le terrain. Tandis que

cette leçon était infligée aux Djébala, des symptômes belliqueux

commençaient à se manifester aussi dans le Rif, jusque-là paisible au

point qu'on avait pu y prélever des troupes espagnoles et indigènes

envoyées comme renforts à Tétouan. Le caïd Chenguiti, qui organise la

résistance contre l'avance française sur Taza, a été, en effet, proclamé

aussi sultan par les Beni bou Yahi de la zone espagnole, et les

émissaires de Raissouli prêchent la guerre chez les Beni Saïd et les

Beni Ouriaghel.

Le soulèvement tend donc à se généraliser dans toute la zone espagnole.

[Illustration: La côte du Rif.]

Mais l'épisode le plus tragique et sanglant de cette lutte s'est

déroulé, par l'effet d'un fatal hasard, en un point écarté de son foyer

principal. On apprenait, le 12 juin, que la canonnière espagnole

_Général-Concha_, faisant sur la côte marocaine, entre le Peñon de Vêlez

et Alhucemas, une croisière à la poursuite de la contrebande d'armes,

s'était échouée par le brouillard dans l'anse de Bou Sikoub et se

trouvait menacée non seulement des dangers habituels d'un naufrage mais

des attaques de la féroce tribu des Bocoya qui, dans des circonstances

semblables, avaient déjà pillé plusieurs navires et massacré leurs

équipages, notamment, depuis 1874, ceux des bricks français

_Saint-Vincent_, anglais _Meyer_, italien _Sentino_, hollandais _Anna_

et divers espagnols.

En effet, on sut bientôt qu'un terrible drame s'était déroulé à bord du

_Général-Concha_. Les Maures, du haut d'une falaise surplombant le

navire échoué, criblèrent de balles le pont, rendant impossible la

manoeuvre des canons, puis montèrent en foule à l'abordage. Une partie

de l'équipage fut tuée, une autre capturée; le reste, retranché dans

l'entrepont se défendit désespérément. Le commandant du navire, le

capitaine de corvette Castaño, fut des premières victimes. Cependant un

canot monté par quelques marins était allé porter à Alhucemas et Melilla

la nouvelle du naufrage. Le gouverneur d'Alhucemas, parti à la hâte avec

quelques soldats sur un vapeur marchand, assista impuissant à la

boucherie. Enfin, arriva de Melilla la canonnière _Lauria_ dont

l'artillerie dispersa les Maures, qui évacuèrent la canonnière en y

laissant les cadavres d'une vingtaine des leurs; mais les survivants de

l'équipage durent gagner le _Lauria_ à la nage, la fusillade interdisant

l'approche de tout canot: 63 hommes sur 94 furent ainsi sauvés, parmi

lesquels 17 blessés, dont un officier. Le commandant et 16 hommes

avaient succombé, et le second, grièvement blessé, et 11 marins

restaient prisonniers. On espère les racheter, grâce à l'intervention de

Maures amis de l'Espagne. L'épave du _Général-Concha_ fut détruite par

le feu du croiseur _Reina-Regente_ arrivé tardivement et qui bombarda

aussi les douars des Bocoya. La perte matérielle n'est pas considérable,

car cette vieille canonnière, lancée en 1882, jaugeant 568 tonnes et

armée de 4 canons de 42 et 3 mitrailleuses, était déjà presque hors de

service. Mais la nouvelle du drame et le débarquement des victimes à

Melilla ont produit une vive impression.

A la suite de tous ces événements, le gouvernement espagnol a rappelé

tous les hommes en congé et envoyé l'escadre entière au Maroc. Les

milieux diplomatiques examinent aussi l'éventualité d'une intervention

franco-espagnole à Tanger si la ville était menacée, et peut-être d'une

action militaire des deux pays combinée dans les régions limitrophes des

deux zones devant cette nouvelle explosion de fanatisme belliqueux.

L'Illustration, No. 3670, 28 Juin 1913 · 第 19 / 39 题