Quiconque ne connaît que les petits éléphants d'Asie de nos jardins
zoologiques et de nos cirques, qu'on a définis assez justement «un
boudin sur quatre saucisses», ne peut avoir la moindre idée de la
majesté et de la taille de son grand congénère d'Afrique.
Ses proportions gigantesques, son allure décidée, ses immenses oreilles
agitées constamment comme deux voiles, sa trompe énorme et puissante,
ses défenses presque toujours bien développées, vous saisissent et vous
impressionnent au delà de toute expression.
Si l'on veut avoir une idée juste de l'éléphant africain, que l'on aille
voir au Luxembourg le bronze admirable de Navellier. Voilà de l'art et
de la vérité. Combien cela est différent de toutes ces horreurs en
bronze, en terre cuite ou en faïence, qui encombrent les vitrines et ont
la prétention de représenter le superbe animal!
L'éléphant est encore abondant malgré la poursuite et la destruction
insensée dont il est l'objet. Il a dû, autrefois, être prodigieusement
abondant. Peut-être constituait-il même l'espèce animale la plus
nombreuse, car, depuis cinquante ans, il subit une guerre acharnée qui
se chiffre peut-être par 20.000 cadavres annuels.
Quoi qu'il en soit, j'ai vu des contrées au Congo belge où le sol était
littéralement criblé de crottins d'éléphants, où, sur chaque colline,
dans chaque vallon, on apercevait des points noirs qui étaient des
grands proboscidiens en promenade, où, à chaque détour, on risquait de
tomber sur une harde de géants.
C'est dans la région des grands lacs que j'ai éprouvé les plus belles
émotions, en face des beautés de la grande nature africaine et des
manifestations de sa vie animale. Que ne puis-je décrire avec la langue
et le talent d'un Loti certains tableaux tels que celui-ci: un jour,
étendu avec un sauvage, Bacondjio, dans une prairie en pente, j'avais à
mes pieds quinze éléphants, femelles, jeunes et nouveau-nés; au milieu
de la rivière Semliki, trois grands hippopotames dormaient sur un banc
de sable; sur l'autre rive, quarante éléphants, dont deux mâles
particulièrement gigantesques, vaquaient aux diverses occupations de la
vie proboscidienne.
Après le sujet du tableau, le cadre: le fond était fait du miroitement
lointain des eaux bleues du lac Albert-Edouard, à ma gauche, se
profilaient, à l'ouest, les hautes montagnes sombres qui bordent la
vallée; sur ma droite, enfin, les glaciers de Rowenzori étincelaient
sous le soleil tropical. Quel spectacle! Je me croyais transporté à un
autre âge, je me figurais avoir l'image de ce que furent certaines
périodes du tertiaire dans la France d'il y a peut-être des centaines de
milliers d'années...
Plus au sud, dans la région des grands volcans de Kivou, région de rêve
admirablement belle et qui deviendra plus tard un centre d'excursion, il
m'a été donné de découvrir des éléphants de petite taille, nettement
différents de leurs autres congénères africains, formant une espèce
curieusement adaptée aux hautes contrées volcaniques, humides et
brumeuses, qu'ils habitent. Fait que j'ai signalé à l'éminent directeur
de notre Muséum d'histoire naturelle, M. Edmond Perrier, et à M. le
docteur Trouëssart, professeur de zoologie au Muséum.
L'éléphant d'Afrique n'est pas difficile à tuer, mais il faut le tirer
de près, sous le vent et aux points faibles du crâne. Même avec un fusil
de petit calibre, la grande masse s'écroule si la balle pleine a frappé
le cerveau.
La charge est très dangereuse, et, s'il est relativement facile de fuir
un éléphant dans un terrain découvert, dans les bush épais et les forêts
denses où il se trouve le plus souvent pendant le jour, cela est
extraordinairement difficile: j'en ai fait l'expérience et j'ai bien
failli terminer mes exploits photographiques dans les forêts des
Kirounga.
Actuellement, avec la poursuite acharnée à laquelle il est en butte,
l'éléphant a modifié beaucoup ses habitudes. Vis-à-vis du chasseur, il
est devenu fréquemment agressif; les femelles spécialement, sachant
leurs mâles, gros porteurs d'ivoire, en danger, les entourent, les
protègent, et chargent souvent en fourrageurs à l'entour, battant le
terrain comme des chiens de chasse. Car il existe un esprit de
solidarité incroyable chez ces animaux, qui les porte par exemple à
essayer de retirer d'une fosse un congénère qui y est tombé, à soutenir
un de leurs compagnons blessé, et à accomplir bien d'autres faits
remarquables que tous les grands chasseurs d'éléphants connaissent et
que j'ai pu admirer moi-même chez les centaines d'éléphants qu'il m'a
été donné de voir.
Un jour, une bande de femelles et de jeunes paissait l'herbe nouvelle
dans une vallée découverte et je regardais avec intérêt les jeux
folâtres des nourrissons qui se poursuivaient, se tiraient mutuellement
la queue avec leur trompe, glissaient les quatre fers en l'air dans la
boue et se relevaient prudemment en s'aidant les uns les autres. Tout à
coup, une saute de vent fit que la troupe me sentit: aussitôt, elle se
réunit en un bloc serré, les petits au centre, les nouveau-nés sous le
ventre de leurs mères et celles-ci, la tête haute, dodelinant de droite
ou de gauche, roulant des yeux blancs, la trompe alternativement étendue
et roulée, les oreilles en bataille, me donnèrent un spectacle superbe
et très impressionnant, au sens duquel je ne me mépris pas et auquel je
me hâtai de me soustraire, non sans avoir pris un bien mauvais cliché,
indigne de _L'Illustration._
[Illustration: Un grand éléphant, détaché d'un troupeau, s'élance en
exploration. _Cliché pris dans la vallée de la Semliki, à proximité du
lac Albert-Edouard._]
Comme chez la plupart des animaux, il existe chez l'éléphant des
différences assez considérables entre le mâle et la femelle. Avec de
l'habitude, on les distingue aisément l'un de l'autre. D'une façon
générale, la couleur est plus foncée chez le mâle que chez la femelle,
cela est dû à ce que celle-ci porte des poils brun roux et que ceux du
mâle sont noir brillant; cela tient réellement aussi, je crois, à une
pigmentation plus forte du derme et de l'épiderme.
La taille des mâles adultes varie entre 3 m. 10 et 3 m. 50 au garrot,
celle des femelles entre 2 m. 75 et 3 mètres. Ce sont là évidemment des
moyennes, mais il est encore assez fréquent de voir des mâles bien
au-dessus de cette taille (ces géants deviennent naturellement de plus
en plus rares, étant presque toujours de gros porteurs d'ivoire); le
maximum que je connaisse est de 4 m. 25 au garrot.
La tête est plus volumineuse et la base de la trompe beaucoup plus
puissante chez le mâle; ses défenses sont tronconiques tandis que celles
de la femelle sont minces et de calibre égal presque jusqu'à
l'extrémité. Les défenses des femelles varient entre 5 et 15 kilos au
maximum, chez les mâles elles peuvent atteindre des poids
extraordinaires: 105 kilos pièce pour une défense que j'ai vue au
Kensington Muséum de Londres et 80 kilos pièce pour une paire que j'ai
pesée à Entebbe (Uganda). En moyenne, les mâles reproducteurs ont des
défenses de 15 à 20 kilos pièce. L'aspect général est également
différent entre le mâle et la femelle, indépendamment de ce que je viens
de dire au point de vue de la couleur, des défenses, de la taille. Le
mâle frappe par sa musculature apparente; il est fortement étoffé, ses
formes sont pleines. La femelle est plus efflanquée, plus plate, en un
mot moins volumineuse dans tous les sens, et, partant, plus ingambe,
plus alerte, plus dangereuse par le fait même.
Les signes de l'âge sont également assez apparents pour le connaisseur;
je n'entrerai pas dans le détail, mais ceux de la vieillesse frappent
tout de suite: c'est d'abord une taille élevée, car l'éléphant semble
croître fort longtemps, puis une maigreur de plus en plus accentuée, des
creux profonds aux tempes, des déchirures multiples aux oreilles, et un
replis, ou un ourlet de plus en plus apparent qui se forme sur le bord
libre de celles-ci.
La place m'étant limitée, je termine là ces quelques considérations sur
l'éléphant d'Afrique dont les moeurs si curieuses et si intéressantes
pourraient faire à elles seules l'objet d'un gros volume.
J'ajouterai cependant que, seule parmi les nations qui se partagent
l'Afrique, la France n'a pris aucune mesure vraiment sérieuse de
protection en faveur de ce magnifique animal. Partout, sauf à la Côte
d'Ivoire, les mesures édictées sont absolument insuffisantes et
n'arrêteront en rien sa destruction.
On a souvent mis en doute la possibilité de la domestication de
l'éléphant d'Afrique, la plupart de ceux qui l'ont niée ne connaissent
pas l'animal ou le connaissent mal. L'immense majorité des Africains
sincères avoueront ne l'avoir jamais vu que mort, et quelques-uns
seulement l'avoir aperçu plus ou moins vaguement au milieu de la dense
végétation tropicale. Seuls donc des hommes comme Foa, Selous, Villaert
et des éleveurs de la compétence de Hagenbeck, de Hambourg, des pères du
Saint-Esprit de Cap Lopez au Gabon, ou des officiers de la mission belge
d'Api ont voix au chapitre, et ceux-là affirment la possibilité de sa
domestication. Ma modeste connaissance personnelle du grand proboscidien
me permet de me ranger absolument à leur avis.
«Cet animal n'est pas méchant, quand on l'attaque, il se défend», voilà
ce que l'on pourrait répondre à ceux qui parlent de sa férocité. Quant
aux services qu'il pourrait rendre, ils sont indéniables, au moins dans
les régions où le tsé-tsé et autres diptères piqueurs rendent impossible
ou précaire la vie des animaux domestiques.
[Illustration: Bande d'éléphants dévastant une bananeraie. _Photographie
du Dr Em. Gromier._]
[Illustration: FAUNE D'AFRIQUE.--Un pâturage d'éléphants sur les rives
de la Semliki, au Congo. _«... Sur les rives de la Semliki--nous écrit
en commentaire l'auteur de cet étonnant cliché--les branches craquent de
tous côtés, révélant la présence de nombreux troupeaux de proboscidiens;
en effet, les éléphants y fourmillent, apparaissant et disparaissant
dans la haute brousse comme des rats dans nos prairies...»_ _Phot. du Dr
Em. Gromier._]
Les Belges se sont occupés tout spécialement de cette question et ont
sur un affluent de l'Ouellé une ferme où ils possèdent une cinquantaine
de jeunes éléphants. Ils sont satisfaits de leur expérience, car ces
éléphants rendent déjà des services, mais le procédé trop coûteux et
trop long ne donnera des résultats vraiment pratiques que lorsque l'on
pourra se procurer des animaux adultes, suivant les procédés en usage
aux Indes.
Une société s'était fondée ces dernières années à Paris même, sous
l'impulsion dévouée de M. Gaston Tournier et sous la haute présidence de
M. Edmond Perrier, directeur du Muséum, membre de l'Institut, dans le
but de propager en France les idées de protection et de domestication de
l'éléphant d'Afrique. Les résultats, je dois le dire, n'ont pas été en
rapport avec les efforts, mais je tiens à rendre hommage à
l'intervention à la Chambre de MM. les députés Lemaire, Messimy et Rozet
en faveur de ces idées. Ces interventions n'ont, malheureusement, pas
été suivies de mesures suffisamment pratiques et efficaces. Le jour où
l'on édictera des lois sévères pour la protection de l'éléphant, comme
dans le cas de l'aigrette du Sénégal, il aura disparu...
Dans cette courte étude de la grande faune africaine, j'ai dû passer
sous silence beaucoup de grands mammifères et tous les animaux de petite
taille, moins impressionnants, certes, mais dont la vie n'offre pas
moins d'intérêt.
Je veux dire pourtant quelques mots des oiseaux.