Revenir. La plus mélancolique des douceurs s'allonge et s'étire en ce
mot, et l'acte déterminé qu'il exprime est plein d'une joie alanguie.
On revient,... voilà tout. On revient là où on est déjà si souvent et
depuis si longtemps venu, en étant sûr, absolument sûr que l'on
reviendrait! On refait, une fois de plus, après tant de fois, la même
route qui semble la seule! On recommence une même émotion sans secousse,
aussi ancienne que récente, toujours pareille,... et toujours diverse!
On ajoute à, beaucoup de passé d'hier un peu de passé de demain, on
augmente et on enrichit, avec une délicate avarice, le trésor longuement
amassé de sa reconnaissance.
*
* *
Qu'ils sont rares cependant les lieux où l'on peut revenir!... qui
supportent bien le retour, qui ne le tuent pas! C'est vite fait de les
énumérer, et sans avoir besoin de compter sur ses doigts, car on n'en
trouve jamais dix!
Il y a celui de la, naissance, et celui du tombeau familial, et ces
deux-là bien souvent n'en font qu'un.
Il y a les lieux où s'est avancée notre enfance et que nous avons
toujours un égoïste plaisir à rechercher parce que nous nous imaginons,
en nous rapprochant d'eux, reconquérir l'âge que nous avions, quand ils
nous encadraient, et rentrer ainsi, sous leurs auspices, par leur porte
basse, au royaume de la jeunesse.
Et il y a les lieux que nous avons habités en aimant, qui raniment, si
nous les évoquons, des délices et des souffrances auxquelles nous nous
plaisons à croire qu'ils ont participé... Ces terrains d'un jour, ces
décors d'un rapide soir et d'une minute éternelle, d'un baiser qui dure
encore, ces charmants endroits réservés de notre bonheur nous tentent
parfois, longtemps après, de loin... ou du moins nous le supposons, nous
leur prêtons tous nos regrets et le réveil de nos propres désirs, nous
nous figurons, parce que nous leur faisons des signes, que c'est eux qui
nous redemandent... Et bientôt, nous ne pouvons plus résister, nous
partons pour aller en hâte au nouveau rendez-vous qu'ils ne nous donnent
pas et nous volons vers la chambre vide ou le paysage aujourd'hui
désert, qui furent les témoins d'un de nos instants les plus
précieux,--avec l'illusion d'y trouver l'ombre de la personne, de l'être
adoré dont la présence en a fait pendant quelques paroles ou pendant un
silence, et pour toute la vie, un coin de prédilection, un enclos de
félicités. Presque toujours nous n'y rencontrons plus les tendres
fantômes du passé. Spectres volages, ils ne retournent pas aux endroits
d'où ils se sont enfuis, et ce n'est qu'en nous qu'ils réapparaissent
quelquefois, revenants du coeur. Il est donc presque inutile, si l'on
n'a pas le goût perfectionné de la souffrance, de se diriger sur le tard
vers les lieux où l'on a aimé. Ce sont là de spéciaux et dangereux
pèlerinages qui n'attirent que les impénitents de la douleur.
*
* *
Mais il est un retour, tranquille et rassurant, que l'on peut chaque
été, pendant un grand nombre d'années, qui ne finira qu'avec nous-mêmes,
s'accorder sans angoisse, c'est le retour à _la maison_, à celle qui
s'élève assez haut, pour qu'on l'aperçoive au bon moment avant d'y
parvenir... et qui est bâtie à la campagne, loin des toits souillés de
la ville.
Je suis, depuis la longue durée d'une semaine, dans une de ces
maisons-là, comme il y en a tant de charmantes et de répandues sur la
terre. J'y suis revenu, calme et confiant, sachant bien ce que j'avais
quitté, ce que je retrouverais. Tout s'est passé très simplement, de la
même façon qu'aux précédents retours. La grande porte s'est ouverte avec
la même lourde peine, avec le même gémissement rauque et rustique de ses
gonds, et la cour m'est apparue... la cour abritée où se concentre et
s'enferme la vie, la vie pensive de chaque jour et de chaque instant, la
cour aux vieilles murailles osseuses et ridées, toutes crépies
d'histoire, au sol sablé de rouge, comme du sang en poudre, la cour où
l'on s'assoit sur deux bancs toujours brûlants, en marbre de Vérone,
pour regarder se balancer et tomber soudain, sans qu'on y touche, avec
un petit craquement de soie, les touffes de roses... Les chiens étaient
là, qui sentaient le maître du fond de l'écurie. On les a lâchés, et ils
sont venus me renverser de leur assaut. A chacun de leurs bonds j'ai
senti sur mon visage la fureur animale et chaude de leur langue... Et
puis, d'un seul coup, cette joie sauvage est tombée, ils m'ont laissé
avec, moi-même, indifférents, et sont partis haleter ailleurs, aboyer à
un bruit de route... _J'étais revenu_, c'était fini... ils m'avaient
assez léché.
Alors, sans m'attarder, j'ai franchi le seuil, j'ai reçu la caresse
fraîche et sombre de l'escalier, j'ai monté lentement, pour faire durer
le plaisir, les marches de pierre nue, sans tapis, où c'est avec de la
fierté que le pied s'applique, je me suis glissé dans ma chambre où,
depuis un an que j'en suis sorti, personne n'a respiré, j'ai passé sous
le regard oblique et sournois des portraits, et la lame immobile des
épées pendues est rentrée en moi comme dans son fourreau. J'ai tiré le
verrou du vitrail, j'ai ouvert le battant qui, du bas, collait un peu...
Un mille-pattes s'est enfui dans la rainure... Et j'ai regardé... J'ai
regardé de tout mon désir l'immensité circulaire du beau paysage de
France qui m'enchante toujours. En un coup d'oeil déchaîné, plus rapide
qu'un cri, qu'un élan du coeur, qu'un voeu fait au vol d'une étoile,
j'ai tout vu, tout revu, tout pris, tout raflé... en même temps que, de
leur côté, les vallons, les prés, les collines, la Dordogne et son
cortège de rivières, les bois et les rochers, toutes les molles
étendues, les montagnes bleues, les graves lointains, se jetaient
ensemble, se ruaient sur moi pour m'étreindre et m'étouffer. Mais, ainsi
que tout à l'heure pour les chiens aux flancs battant d'amour, ce ne
fut, pour le paysage, qu'une ardeur fugitive, la verte bouffée d'une
seconde, et qui s'éteignit, qui disparut comme emmenée par le vent.
Après avoir semblé m'assaillir avec une si brusque folie, toutes les
choses de la nature, en moins de temps qu'il n'en faut pour que je m'en
étonne, avaient repris leur place, et s'étaient repliées, étaient
rentrées dans l'ordre effrayant et sublime on nous voyons qu'elles
demeurent.
A présent elles disaient: «Nous sommes toujours là, tu vois? Nous
n'avons pas bougé.» Mais c'était tout. Elles ne me disaient pas comme
je l'aurais voulu et comme je l'avais cru un instant: «Te voilà! C 'est
toi! Nous t'attendions à chaque aurore, à chaque couchant... Quelle joie
de te retrouver! Reste et ne t'en va jamais!» Non, tout de moi leur
était égal et je ne leur avais pas manqué. Et, cependant, je sentais que
leur impassible froideur faisait leur magnificence et leur supériorité,
qu'elles me dominaient de leur inertie et que je m'attachais à elles de
toute la force de leur détachement. Pour bien aimer, pour aimer plus, il
faut être _celui qui aime_, tout seul, sans espérer qu'on vous le rende.
Ainsi, avec de l'amour et de la tendresse pour deux, j'ai donc regardé
l'horizon d'une splendeur sans pareille qui, malgré lui, se développait
tout de même aussi complaisamment que si c'était pour moi, et j'en
profitais comme si je lui étais redevable des voluptés que je lui
dérobais.
Regarder l'horizon en interrompant tout, en ne faisant que cela, c'est,
en effet, un des plus absorbants, des plus nobles et des plus sévères
bonheurs qu'il soit donné à l'homme d'éprouver. C'est une occupation
puissante, pleine, orientale, profonde et violemment douce, qui prend
tout de suite un air éternel, qui étend l'âme, l'élargit, la déroule, la
couche... et puis la lève, la met debout, la lance à travers pays et la
porte en avant-garde. On sent que l'on fait comme un énorme pas vers
l'inconnu qui nous connaît déjà quand nous l'ignorons encore, vers ce
qui se trouve embusqué et _caché là-bas_, derrière ce glacis mauve,
derrière ces fumées, au delà de ce talus extrême de la terre, et qui
devient aussitôt pour nous _l'avenir_. Car il est véritablement étrange
et significatif que toujours, bande plate de sol, ligne mince et dure de
l'océan, crête insensible et vaporeuse de montagnes très effacées,
l'horizon, n'importe lequel, au lieu de nous faire penser à lui, dès
qu'il nous possède, nous fait penser à nous. Si reculé soit-il, c'est à
nous qu'il vient et qu'il aboutit, en nous qu'il trace son inflexible et
gigantesque courbe.
Aussi, voilà, je le suppose, l'unique raison pour laquelle il nous
retient, captifs accoudés pendant des heures, c'est qu'en croyant le
contempler nous examinons notre vie, notre vie dont il nous étale, sous
un aspect philosophique, l'image même, par la tristesse monotone et
suivie de son dessein, ce je ne sais quoi d'accompli, de passé,
d'aplani, de fatal qu'il offre à nos yeux à cette limite insaisissable
et pourtant si tranchée où il cesse d'être de la terre pour devenir du
ciel, si bien que nous les mêlons, en faisant exprès de nous tromper.
Nous ne saurions pas dire où l'une finit, où l'autre commence, mais nous
savons qu'ils se rejoignent et se confondent, qu'il faut passer par la
première pour atteindre le second, et par là, encore plus que par tout
le reste d'une rêverie nébuleuse, l'horizon se démontre image de la vie,
de la vie dans le passé, dans le présent, et surtout dans l'avenir.
Quand nos yeux et notre pensée vont toucher ces lointains austères et
suaves, ces lointains qui sont des mirages, mais des mirages réels,
arrivés, dont le secret nous attendrit, nous trouble et nous exaspère,
quand nos yeux et notre pensée se frottent à ces beautés et qu'ils les
dévorent, c'est pour _deviner l'avenir_, pour savoir où va le chemin de
notre destinée que nous voyons se perdre et se noyer peu à peu, nous
échapper dans l'éloignement... Et tout en regardant les lignes fuyantes
de la terre, la cime violette à plus de vingt lieues, le clocher qui
semble une paille et le fleuve un fil, et les routes si ténues qu'elles
paraissent n'aller nulle part, nous ne songeons qu'à ceci: «Où va ma
route, à moi? Où va le sentier de ma vie? Par où monte ma volonté? Où me
conduit mon esprit? Où m'entraîne mon coeur? Où se précipitent mes
désirs et mes ambitions? Et derrière cet horizon, si je le gagnais, quel
est toujours, toujours, toujours, _l'autre_ qui m'attend?»