_Pour Marcel Bain._
Je n'ai jamais vu Sam Higgins autrement qu'éméché, que tout à fait gris
ou qu'ivre-mort. Nous l'avons surnommé: «Tonneau, tonneau.»
Ne croyez pas que ce soit pour tourner en dérision un ventre et une
carrure à la Falstaff.
Ce millionnaire est en effet, je ne sais par quel prodige, d'une
maigreur fabuleuse. L'ascète Paul, qui fut canonisé jadis pour s'être
privé sans retour de tout ce qui fait la joie de la vie, et dont l'icone
émouvante décore à Venise un des piliers de San-Marco, n'eût pas pesé
plus que lui dans une balance.
Imaginez-vous deux jambes démesurées que l'on prendrait pour des
échasses de pâtre landais, un torse étroit et mince aux épaules
tombantes, aux bras tentaculaires, un cou décharné où se profile en
saillie la pomme d'Adam, et au bout de cet échalas une tête qui a
l'apparence aussi bien d'une éponge que d'un fruit de conserve tout
gonflé d'alcool, quelque chose de mou, de bulbeux, de couperosé, de
violacé, de ridaillé, de moisi, où, par instants, vacillent et pétillent
deux petites flammes bleuâtres, s'élargit une grimace clownesque qui
voudrait être un sourire.
S'il traîne dans les bars cet amusant sobriquet, c'est parce qu'un
après-midi, à l'Automobile, le caricaturiste Louvet annonça d'un ton de
blague: «Sam détient le record... Il lui suffit d'entendre crier
maintenant dans la rue: «_Tonneaux, tonneaux!_» pour être instantanément
saoul!»
Il ne s'offensa pas d'ailleurs de la plaisanterie et en conçut même une
certaine vanité.
Chacun s'illustre et se glorifie à sa manière.
Comment ce vice excessif lui est-il venu?
Fut-ce d'aventure quelque amère désillusion qui lui broya le coeur, qui
le dégoûta à jamais des femmes et de l'amour? Eut-il l'infortune de
tomber naguère sur une de ces cruelles poupées qui vous prennent pour
jouet, qui vous infligent le pire des supplices, qui vous rendent à
moitié fou, alors que l'âme et la chair s'offrent, se donnent dans un
besoin éperdu de tendresse? Et cela au moment où l'on ose encore rêver
de la joie, où l'on part à la conquête de la vie, où l'on se croit le
plus fort, le mieux armé. Espère-t-il découvrir l'oubli au fond des
verres, noyer sa douleur dans le brandy, l'absinthe et le champagne?
Commença-t-il à boire par désoeuvrement, pour être à l'unisson de ses
camarades, ou par fanfaronnade, pour les défier et les étonner? Parmi
les âpres chercheurs d'or et les brasseurs audacieux d'affaires qui
édifièrent si vite la fortune immense dont il est, à quarante ans, le
maître unique et fastueux, se rencontra-t-il un rouleur de tavernes, un
sac à alcool qui dormait plus souvent dans le ruisseau que dans un lit?
Nul ne le sait.
Silencieux et méfiant, Sam se contente des coude-à-coude furtifs, des
amitiés passagères, se replie sur soi-même, élude les questions
embarrassantes, dédaigne d'expliquer son cas, ne fait de confidences à
personne, semble avoir le cerveau plein de fumée et de ténèbres dès que
l'ivresse l'envahit et le consume.
Et puisque aujourd'hui les coupes où mousse l'extra-dry se heurtent
cordialement, que les toasts moqueurs et chaleureux se répondent en
l'honneur de la reine et du roi d'une heure, et que les histoires
doivent être drôles, laissez-moi vous conter celle-ci sur le fantoche
que j'ai essayé de vous présenter de mon mieux.
«Tonneau, tonneau» avait découvert sur le quai des Célestins un comptoir
borgne fréquenté d'ordinaire par les débardeurs et les terrassiers, où
un Auvergnat bruyant et jovial débitait à cinq sous le litre un de ces
vins frelatés où il n'entre pas un grain de raisin et qui vous râpent et
vous brûlent le palais et la gorge.
Cette mixture brutale l'émoustillait entre toutes, lui paraissait mille
fois plus délectable, plus réveilleuse que l'ambroisie des dieux, que
les Château-Yquem, les Romanée, les Clos-Vougeot et les Johannisberg.
Il la savourait jouisseusement, il y trempait ses lèvres avec une
volupté suprême, il raffolait de sa couleur étrange, de son arôme
violent, il l'avivait de marc, il eût voulu pouvoir en absorber à la
fois des barriques entières.
Une nuit, comme il sortait en titubant de l'assommoir et s'efforçait de
s'orienter, de se rappeler de quel côté étaient les Champs-Élysées et
l'Arc de Triomphe, un de ces lamentables fiacres à galerie qui
stationnent aux abords des gares lointaines l'effleura. Il tanguait de
hue et de dia sur le pavé. Il grinçait et craquait à chaque cahot. Il
semblait prêt à s'effondrer. Le cheval couronné aux deux genoux,
poussif, apocalyptique, d'un blanc sale et usé, le cocher coiffé d'un
vieux chapeau de cuir lézardé et cabossé, vêtu d'une livrée déteinte et
rapiécée aux coudes, oscillant dans un coin de son siège, débordant de
graisse malsaine, rubicond, verruqueux, d'une laideur comique, valaient
la guimbarde.
Sam Higgins le héla et l'arrêta.
Les voilà partis vers les quartiers de luxe. Chemin faisant, l'ivrogne
trouve le temps long, se sent soudain en gaieté, se lasse de siffler et
de parler tout seul. Il descend de la voiture et se hisse tant bien que
mal auprès du maraudeur. Ils s'étayent l'un à l'autre. Ils échangent des
propos d'abord incertains, puis familiers et fraternels.
A la place de la Concorde, ils se tutoient et s'embrassent attendris.
Au rond-point, Sam saisit les rênes et le fouet, remplace complaisamment
le «frangin» qui gesticule, avoue qu'il s'appelle Benjamin, et énumère
d'une voix éraillée ses déboires et ses infortunes.
Les voilà enfin devant l'hôtel seigneurial qu'habite le millionnaire,
sur l'avenue Marceau.
«Sans te commander, ma vieille, hasarde le «collignon», si qu'on
casserait la croûte ensemble et qu'on s'humecterait la gouttière, à
notre bonne santé?... Vrai, ça m'a creusé, de jacter à la fraîche!
--J'allais te le proposer, exulte Higgins. Donne-toi donc la peine
d'entrer!»
Bras dessus, bras dessous, ils s'introduisent dans l'antichambre. Le
valet de pied qui veille chaque nuit au fond d'un fauteuil jusqu'à ce
que son maître soit de retour sursaute, éberlué, n'en croit pas ses
yeux, tourne les commutateurs, toise de haut ce convive inattendu.
Benjamin a retiré tranquillement ses galoches pleines de paille, les
pose à l'écart, grasseye, le regard clignotant:
«Mince de lampions! C'est-y l'Quatorze Juillet?»
Sam l'entraîne vers la salle à manger toute tendue de Gobelins et où
l'en-cas accoutumé est préparé sur une nappe de dentelles jonchée de
fleurs, dispose lui-même le second couvert.
Nos amis d'occasion soupent de compagnie, l'amphitryon chipotant du bout
des lèvres, sans le moindre appétit, l'hôte mettant les bouchées
doubles, goulûment, inquiètement, tel un chien famélique qui parvint à
se glisser dans les cuisines d'un palais et s'attend à une brusque volée
de bois vert.
«Fameux, le picton! répète-t-il de-ci, de-là, avec un claquement de
langue, en s'essuyant la moustache du revers des doigts. Je m'y
abonnerais!»
Cependant, de troubles et tristes lueurs tachent les stores baissés.
«A la revoyure! marmonne le cocher qui s'est levé alourdi et s'en va.
N'égare pas mon numéro, s'vous plaît!
--Oui, oui!» balbutie Higgins qui s'endort.
La farce semble terminée, mais des jurons tonitruent soudain, des
sanglots montent, rauques, aigus, dans le silence de l'aube. Sam se
précipite, rouvre la porte, manque de rouler sur Benjamin qui s'est
effondré au bord du trottoir, qui vocifère dans l'avenue déserte, comme
élargie:
«Ma pauvre Cocotte! Ma pauvre Cocotte!... J'suis bon... Ah! les
vaches!... Ils m'ont tout volé... La voiture et Cocotte!»
«Tonneau, tonneau» s'agenouille à côté du désespéré, s'évertue à
l'apaiser, à le consoler. De guerre lasse, il s'écrie:
«Ne pleure plus, _old fellow_, tu me fends le coeur... Écoute... Je te
donne un de mes trotteurs et mon coupé... Le temps de téléphoner aux
écuries et de faire atteler... Et ça y est!»
A ce moment, des sergents de ville traversèrent la chaussée et leur
apprirent que le fiacre en abandon avait été conduit en fourrière.
Sans quoi...