Il ne s'était pas trompé.
Au bout d'une semaine, Flossie gouverna cette plage familiale,
qu'irrévérencieuse elle avait d'abord comparée à un banc de moules.
Ce furent des promenades aux lanternes vers les rochers du Calvados par
les nuits chaudes où des reflets d'étoiles illuminaient la mer, des
courses bouffonnes de crabes sur quoi s'engageaient des paris, tandis
que descendait la marée, des régates dont Santa Venere payait les prix,
des parades de forains recueillis de droite et de gauche dans les fêtes
de village, un essai de théâtre de verdure, des jeux et des bals
rustiques sous les ormes du préau communal, des batailles de confettis.
Chaque matin, par plaisir, en jupe courte et en chemisette, coiffée d'un
bonichon de tricot rouge d'où s'envolaient, légers, ses cheveux couleur
de champagne, répondant par des sourires à tous les saluts, portant un
panier, lorsque les barques déchargées carguaient leurs voiles, la
Parigote accourait acheter elle-même des soles, des homards, des
grondins, devant la pierre de la criée.
Elle s'arrêtait ensuite de porte en porte, causait familière avec l'un
ou avec l'autre, acceptait sans se faire prier le moins du monde un
verre de cidre, prenait les petits enfants dans ses bras, les câlinait,
leur glissait dans les doigts une pièce de cinquante centimes ou
quelques sous, consolait d'une phrase d'espoir et de promesse les
malades et les endeuillées.
Elle accompagnait au large les pêcheurs, bravant les embruns, le coeur
solide, prenant au besoin la barre et aidant à la manoeuvre, de même
qu'un mousse de renfort. Elle se délectait à faire la charité. Elle
était compatissante et fraternelle aux humbles par une sorte d'instinct.
Il lui semblait qu'ils devaient avoir leur part de sa chance et de son
bonheur. Elle quêtait, le dimanche, à la grand'messe. Le vieux curé lui
eût donné le bon Dieu sans confession, les dévotes de la confrérie des
Saints Anges la bénissaient; les Soeurs de l'Ouvroir l'offraient en
exemple à leurs élèves.
On ne l'appelait dans tout le pays que la bonne princesse.
Ce qui aurait pu la perdre et susciter des soupçons avait, au contraire,
augmenté son prestige.
La liberté de ses allures, l'extravagance de ses toilettes, les phrases
d'argot qui pimentaient son langage accoutumé, paraissaient le comble du
chic. Loin de s'en étonner et d'en être choquées, les petites
bourgeoises, qui à peu près élégantes et moins réduites que le commun à
éviter les faux frais faisaient à Fontenailles bande à part et y
jouaient de leur mieux à la femme du monde, s'évertuaient à la singer.
Elles employèrent les moyens les plus imprévus pour que Flossie les
remarquât et les invitât. Elles ne cessaient de l'aduler, de la
courtiser.
La théâtreuse se moquait de ces prétentions ridicules. Elle comparait
ses amies passagères aux dindons qui gonflent leurs plumes à en avoir un
coup de sang et éploient leur queue afin de ressembler au paon. Elle
riait de leur empressement et de leur sottise et s'exclamait avec son
sourire de travers:
«Crois-tu, chéri, qu'elles s'aplatissent et qu'elles m'en collent de la
pommade?... Ce que c'est fagoté, ce que c'est moche, jusqu'à la
gauche!... Tu ne te figures pas comme ça me démange de leur lâcher le
paquet dans le nez... On se paiera la scène pour la bonne bouche, dis,
au goûter d'adieu... Je t'assure, je n'aurais jamais supposé qu'on se
confectionnait si facilement un salon...
--Tu en verras bien d'autres, _poverina_, vaticinait Ettore dans une
bouffée de cigarette, la mine ambiguë. Les voyages forment la jeunesse!»
V
Cependant les mauvais jours de brume et de tempête étaient arrivés.
Les quatre villas qui voisinaient sur la colline avaient fermé leurs
volets et leurs grilles.
Une tristesse morne--la mélancolie des choses en abandon--se dégageait
de ces façades muettes et aveugles où la pourpre et l'or des couchants
n'embrasaient plus chaque fenêtre, où les lueurs douces des lampes ne
trouaient plus les ténèbres.
Partis, tel un vol tournoyant d'hirondelles, les bambins qui vous
remémoraient les belles images de Kate Greenway et qui édifiaient dans
le sable d'éphémères châteaux; partis, les grands breaks où l'on
s'entassait joyeusement pour des pique-niques et des excursions; partis,
les pianos enroués autant qu'une chanteuse de café-concert, mais dont
les notes grêles et tremblotantes avaient le charme pénétrant des
clavecins quand, d'aventure, quelque artiste y jouait avec toute son âme
du Glück ou de vieilles chansons marines.
Les pissenlits et les chiendents verdissaient le gravier des allées. Les
rafales brûlaient les massifs de géraniums et de dahlias, arrachaient
par lambeaux les pampres rougis des vignes vierges.
La plage solitaire semblait s'être agrandie.
Glauque, livide, s'apaisant, s'irritant, coup sur coup, bataillant
contre les falaises, la mer était redevenue la bête inassouvie et
perfide qui apeure les femmes et les mères, grondait sans cesse,
emplissait le silence de hurlements et de plaintes tragiques.
Les vagues énormes éparpillaient les galets, se déchiraient aux pointes
des écueils, escaladaient les digues avec un bruit de canonnade, se
heurtaient l'une à l'autre, s'éployaient en éventails et en gerbes
d'écume.
Les arbres se coloraient de safran et de rouille.
Aux épines et aux ramilles des haies, s'égrenaient sous les becs avides
des oiseaux comme des chapelets de corail et d'améthyste.
Les feuilles tombaient.
Les soirées étaient froides et humides.
Le village avait repris son aspect accoutumé. Les derniers baigneurs
s'étaient enfuis dès que l'automne avait changé de face.
Flossie commençait à déchanter. Elle aspirait fébrilement au retour.
Elle s'énervait et s'angoissait. Elle se demandait mille fois par jour
et par nuit pourquoi Ettore, qui l'avait brusquement quittée le 20
septembre, soi-disant pour une semaine et parce qu'un règlement de
comptes exigeait sa présence immédiate à Paris, ne reparaissait plus, ne
répondait ni à ses lettres ni à ses dépêches, quel qu'en fût le ton, ne
lui envoyait pas un sou.
Que se passait-il donc?
Avait-il cédé aux prières et aux larmes d'une ancienne maîtresse ou
gaspillé la forte somme au jeu? Se débattait-il dans de graves ennuis
d'argent? Était-il accroché? Cherchait-il vainement le moyen d'arranger
les choses et n'osait-il pas lui avouer la vérité? Était-il tombé malade
à la suite de leurs excès d'amour et ne pouvait-il pas l'en avertir?
Était-ce la crise fatale de satiété qu'elle avait, elle-même, si souvent
traversée après s'être donnée à corps perdu?
Ou simplement le «lapin» auquel s'expose la mieux avertie quand elle
donne dans le rasta?
«C'est gai! C'est gai!» hargnait-elle déconcertée, ne sachant à quoi se
résoudre, entrevoyant la minute lamentable où l'ultime billet de cent
francs, l'en-cas du désastre, qu'elle gardait précieusement dans sa
boîte à voilettes, aurait fondu en monnaie de poche.
Pareils aux rats qui prévoient les naufrages et s'évadent, avant qu'on
ne lève l'ancre, des flancs inquiétants d'un navire, le maître d'hôtel
et la cuisinière de circonstance que le prince avait recrutés au hasard
dans un bureau de placement du faubourg Saint-Honoré avaient réclamé le
reliquat de leurs gages et s'étaient prudemment esquivés.
Seule, Zoé, la femme de chambre de Flossie, sa complice discrète et
subtile dans la farce qui avait si bien débuté et qui menaçait de finir
si piteusement, sa confidente familière et dévouée depuis qu'elle était
montée sur les planches et qu'elle faisait la fête, persistait à «ne pas
se frapper».
«Évidemment, philosophait-elle, ça se gâte!... Le macaroni nous l'a posé
en douceur... On est refait dans les grands prix... Tâchons maintenant,
ma cocotte, de sortir de là!»
Et la délaissée se roulait sur son lit, égratignait et mordait les
oreillers, sanglotait rageusement:
«La crapule! la crapule! Ah! ce qu'il me le revaudra!»