OBSERVATIONS.

159. Une direction unique, ferme et modérée, non exclusivement

militaire, mais telle que le concours complet de tous soit assuré, part

du centre même du gouvernement, autour duquel sont réunis le commandant

en chef et tous les agents ou principaux moyens d'action nécessaires.

Le chef de l'administration civile, celui de la police, le commandant

des gardes nationales, une imprimerie, des courriers, une réserve

générale, composée de partie des gardes nationales des provinces, des

milices urbaines et des troupes de ligne, appelées successivement dans

la capitale, restent disponibles.

160. Les ordres généraux pour la prise d'armes, indiquant les positions

principales, secondaires et tertiaires à occuper, sont concertés

d'avance entre les autorités militaires ou civiles et le chef de la

garde nationale.

Ils sont rédigés, pour chaque fraction de corps logée ou devant prendre

position séparément, de manière à pouvoir être expédiés et exécutés de

suite.

161. Mais le mieux est qu'un établissement judicieux des casernes et

mairies, dans la position principale de chaque arrondissement, y fixe en

permanence les troupes de ligne et de garde nationale qui y seraient

indispensables au commencement de la lutte, pour rendre celle-ci

difficile ou même impossible, en s'opposant à la formation des

rassemblements et à leur établissement sérieux.

Ainsi, même à défaut d'ordres généraux, la répression agirait partout,

immédiatement et d'une manière convenable, avec des approvisionnements

assurés.

* * * * *

162. La direction militaire est trop souvent entravée, pendant l'émeute,

par des influences diverses:

1° Les solliciteurs de détachements ne demandent, le plus souvent, qu'à

mettre leur responsabilité à couvert, dans l'intérêt particulier de leur

service ou de leurs établissements, sans s'inquiéter de la situation

générale et des considérations qui doivent dominer;

2° Les incessants porteurs de nouvelles alarmantes prétendent avoir vu

toutes les choses absurdes qu'une imagination timorée leur suggère;

3° Les donneurs de conseils sont toujours nombreux, un faux et ridicule

zèle les excite;

4° Quelquefois des citoyens intéressés, passionnés, enveniment,

prolongent, ensanglantent la lutte par leur intervention inopportune;

5° Les entremêleurs officieux et suspects sont d'autant plus dangereux

qu'ils ont presque toujours un pied dans la révolte: on profite du

concours loyal ou perfide de ceux-ci, de manière à les compromettre et à

désorganiser l'émeute; mais on ne leur permet pas de s'initier au secret

des mesures de répression; on saisit le premier prétexte pour arrêter

les plus dangereux.

163. Les rapports régulièrement fréquents des chefs de patrouille aux

commandants de centres d'action, de ceux-ci aux chefs de subdivisions et

de divisions, de ces derniers au centre du gouvernement et au quartier

général principal; des commissaires et agents de sûreté au commissaire

central de police; des officiers de place ou de l'état major de ronde;

dans chaque arrondissement, ceux de la milice urbaine; les signaux

établis entre les différents quartiers généraux, mairies, positions

militaires et casernes, permettent toujours d'apprécier, au juste, ces

demandes de secours, ces avis, ces rapports exagérés, et d'agir avec

connaissance de cause; ils assureront la prompte et complète exécution

des ordres.

Ces avantages, ces facilités résultent de la juxta-position permanente

si utile des autorités civiles et militaires correspondantes, dans

chaque arrondissement et quartier.

On fait parler à chaque fraction de troupe ou de garde nationale; on

trace une ligne de conduite, ferme, modérée, qui inspire la confiance;

on explique le système de répression adopté, son efficacité; ainsi l'on

doit triompher des principaux obstacles.

* * * * *

164. Des proclamations fermes, modérées, sans jactance, sans

provocation, sont adressées à la population pour l'éclairer et la

soustraire à l'influence des partis.

On invite les citoyens paisibles à rentrer chez eux de bonne heure et à

ne pas renforcer l'émeute, en apparence, par leur présence curieuse.

165. Le gouvernement indique aux populations un but et une idée de

ralliement qui puissent convenir au plus grand nombre et permettre à

chacun d'espérer.

Il leur dévoile l'insurrection, ses projets véritables, ses progrès

menaçants, leurs conséquences, de manière à lui retirer le plus possible

de partisans; à satisfaire, à mettre à profit ce génie, cette fougue

d'initiative qui distingue les nations turbulentes dans la politique

comme du combat.

Il conserve plutôt, ainsi, la bonne position du protecteur de la société

que celle de principal ou unique intéressé à la répression.

166. Il faut éloigner, de suite, les autorités ou les citoyens dont

l'imprudence aurait fourni un juste sujet d'excitation à l'émeute;

quelquefois même on sévit contre eux.

En temps de malaise ou de mécontentement, les plus grands ménagements

sont nécessaires; on évite ce qui peut surexciter.

* * * * *

167. Les dispositions de ce chapitre sont prises en vue d'une lutte

énergique à l'intérieur de la ville; mais le Pouvoir et le chef

militaire doivent toujours se réserver, pour un cas extrême, la

possibilité, suivant les circonstances, d'adopter, soit le plan de

défense dans le quartier militaire, soit une concentration en dehors de

la capitale.

L'un ou l'autre de ces deux plans peut encore sauver, quoique pris

éventuellement et après qu'un aura échoué dans celui dont il vient

d'être question; car les mesures prescrites, en vue de ce dernier

système de défense, ne sont nullement incompatibles avec celles que les

autres partis exigent.

168. Ce moment sera une épreuve pour les autorités diverses; il n'est

pas au-dessus des forces vitales des nations européennes; et il faut

bien que le grand problème des sociétés modernes puisse être résolu dans

sa plus désespérante difficulté.

Le soldat obéit toujours; il aime qu'on lui commande avec confiance et

énergie des actes utiles au pays; le désordre lui est antipathique.

Toute armée fera son devoir; on n'hésitera pas sur le chef à lui donner

et sur les mesures à prendre: chefs et mesures, également désignés

d'avance par l'anarchie, dans ses efforts pour les rendre impossibles.

Les officiers savent jusqu'où s'élève l'importance de leur mission en

de semblables circonstances; ils savent le sort qui les attendrait.

Les grades, les honneurs qu'ils ont obtenus sont le prix d'un dévouement

absolu aux intérêts de la société; en les acceptant, ils ont contracté

de sérieux et glorieux engagements.

Pendant une longue carrière, dont la presque totalité se passe souvent

dans la tranquillité et les honneurs, il peut y avoir, pour chacun,

quelques jours, quelques moments difficiles, où l'occasion glorieuse se

présentera enfin de remplir cet engagement sacré pour tout homme de

coeur.

Le sang de l'officier ne peut être plus utilement versé qu'en préservant

le pays de longs et irréparables malheurs; qu'en sauvant, par quelques

moments d'énergie, les intérêts les plus chers des familles; l'honneur

est son élément.

Si les services rendus dans toutes les guerres contre l'étranger, la

plupart également stériles et ruineuses, ont toujours été si justement

honorés, de quelle considération les gouvernements et les peuples,

aujourd'hui menacés dans leur existence, ne doivent-ils pas récompenser

les défenseurs de la société en décadence.

169. D'un autre côté, aucun pouvoir, ou fonctionnaire ne s'arrête, dans

de pareilles circonstances, devant les fautes ou le découragement des

autres: chacun a sa responsabilité dont le succès et le noble but à

atteindre fixent seuls les limites.

Si les gouvernements chancèlent, c'est, quelquefois, quand, par un fatal

mal entendu, on paraît disposé à se préoccuper de l'apparence trompeuse

d'un défaut de lumières, de dévouement et de résolution, pouvant ou

sachant toujours se rendre utiles.

En 1652, pendant une année d'angoisses et de folles rebellions, Turenne

raffermit plusieurs fois le trône, soit par les résolutions prudentes et

fermes qu'il inspira ou les projets désastreux qu'il put écarter; soit

par un dévouement militaire de tous les instants, qui ne laissa échapper

aucunes occasions, si peu importantes, si fréquentes qu'elles fussent,

de prendre un avantage ou d'éviter un insuccès.

Grâce à cette héroïque persévérance, payant aussi bien chaque jour, et

de sa personne et de son génie, le fils d'Anne d'Autriche put devenir

Louis XIV.

Turenne replaça ainsi, sur la tête du jeune roi, cette couronne qu'il

eut le bonheur de voir si belle, et qui, par un éclat inouï restera,

pour la gloire de la France, pour l'admiration de la postérité, le

symbole de la plus puissante nationalité.

Les pleurs que le peuple versa à la mort de ce grand homme, le mot de

Montecuculli, le respect de l'histoire, et d'âge en âge, l'estime, la

reconnaissance des hommes d'état, sont la juste récompense d'une

persévérance de dévouement, d'une probité politique, et d'une capacité

également providentiels.

Que cette grande renommée inspire les soldats appelés à rendre de tels

services aux sociétés menacées!

_Justum et tenacem propositi virum

Non civium ardor prava jubentium,

Mente quatit solidâ._

(HORACE, Ode 3, liv. 3.)

§ IV.

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 41 / 60 题