MOYENS MATÉRIELS NÉCESSAIRES.

117. Dès que l'émeute est solidement retranchée dans ses positions,

l'attaque ne peut réussir, à moins d'une lutte longue et sanglante, qu'à

l'aide des précautions et moyens accessoires ordinairement employés dans

la guerre des retranchements.

«Aux affaires de villages retranchés, de barricades, de maisons, dit

Antoine de Ville, il y a des préparatifs sans lesquels je ne crois pas

qu'on pusse réussir, si ce n'est par hasard, ou que la peur gagne ceux

qui sont dedans, ce qui n'arrive jamais souvent.

«Au contraire j'ai vu la plupart des attaques de ce genre échouer, les

assaillants être repoussés avec perte et honte, l'assurance des ennemis

augmenter, celle des nôtres diminuer lorsqu'il s'agissait de retourner à

de nouvelles attaques, soit contre les mêmes positions, soit contre de

nouvelles.

«Cela est arrivé faute de s'être présenté muni de ce qui se peut

préparer et conduire partout facilement, de ce qui assure la vie des

soldats et diminue les obstacles à franchir.

«Ces obstacles sont un fossé avec parapet derrière, une muraille, une

barricade, palissade, barrière ou porte.

«Si on n'emploie aucune invention pour les forcer, que celle des hommes,

on en viendra difficilement à bout, et on n'en recevra que de la perte.

«On a à faire à des gens assurés derrière leurs parapets; ceux qui

attaquent viennent de loin et à découvert; on les canarde sans qu'ils

puissent répondre efficacement; le remède est d'employer les moyens

accessoires suivants:

«Je voudrais premièrement avoir des chariots légers, tant des roues que

du reste, qui puissent être facilement tirés par un cheval et marcher

aussi vite que la cavalerie.

«Il faudrait quelques pétards bien chargés, en état d'être appliqués

avec leurs madriers, des fourchettes, des marteaux et autres choses

nécessaires à cet effet. Cet instrument est indispensable dans toute

entreprise où il peut y avoir quelque chose à rompre.

«Les pièces de bois, en guise de béliers pour faire tomber les clôtures

des jardins, sont aussi très-utiles: on passera, par ce moyen, en des

endroits dont les défenseurs ne se doutent pas.

«Les serpes, haches, hoyaux, pics et pelles sont également nécessaires

pour abattre ou ouvrir les retranchements.

«On rompt les portes à l'aide de gros marteaux ou en arrachant la

serrure et le verrou avec de fortes tenailles longues de 3 pieds;

d'autres tenailles plus petites et quelques scies seraient aussi utiles.

«Qu'on ne dise pas que cet attirail serait embarrassant à porter;

d'ailleurs, si on a bien reconnu la position, on ne traînera avec soi

que les outils nécessaires à l'entreprise.

«Les mantelets sont indispensables; je voudrais les faire avec 2 ou 3

petites roues, 2 manches et des montants pour les tenir debout; ils

auraient 5 pieds de hauteur par-dessus la partie à 1'épreuve du

mousquet; j'y joindrais 5 pieds d'exhaussement en planches légères avec

canonnières de 3 pieds de large pour tirer.

«Il faudra avoir plusieurs mantelets; un chariot en portera 3. Lors de

l'attaque, plusieurs avanceront de front poussés par les soldats

abrités: lorsque ceux-ci seront aux barricades, ils abattront le

mantelet contre, en haussant les manches, de manière à se couvrir des

endroits où les ennemis seront; on montera par-dessus pour entrer dans

le retranchement. Ce moyen est bon là où il n'y a pas de fossés.

«J'ai vu quelquefois les paysans se retirer dans des églises où ils

résistent tant qu'ils peuvent; puis ils montent au haut de la voûte et

tirent l'échelle après eux; la voûte est percée en plusieurs endroits,

d'où ils fusillent ceux qui veulent entrer pour prendre le butin qu'ils

y ont retiré.

«Pour ce cas, on aura des mantelets élevés et portés sur l'essieu de

deux roues, à l'aide de pieds droits; ils seront soutenus debout par des

soldats marchant au-dessous.

«Avec ces mantelets, on avancera à couvert sans être exposé.

«En marchant à travers la campagne, on les laisse porter sur l'essieu

pour les élever quand cela est nécessaire.»

118. Dans l'émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562, on fit

avantageusement usage de mantelets analogues à ceux que recommande le

chevalier de Ville.

* * * * *

119. L'attaque de l'armée de Condé retranchée derrière les barricades du

faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, ne fut aussi sanglante qu'à

cause du mépris de ces règles.

Le roi, le cardinal et la cour, aussitôt qu'ils virent l'infanterie

arrivée, envoyèrent ordre au vicomte de Turenne d'attaquer, sans

attendre le maréchal de La Ferté, le canon et toutes les choses

nécessaires pour rompre les murailles, combler les retranchements,

enfoncer les barricades.

M. de Turenne les fit inutilement prier de prendre patience; il

représenta que l'ennemi ne pouvait échapper, si les Parisiens, dont on

croyait être assuré, ne lui ouvraient les portes; le temps qu'il fallait

pour avoir le canon n'en donnerait pas assez à Condé pour se fortifier

davantage; il était dangereux de s'exposer ainsi, sans les précautions

nécessaires, à un échec qui ferait manquer une entreprise, au contraire

assurée si l'on attendait que le canon et les outils de pionniers

fussent arrivés.

L'impatience de la cour l'emporta sur toutes ces bonnes raisons; M. de

Bouillon pressa plus que personne son frère de suivre aveuglément des

ordres imprudents, mais formels, plutôt que de s'exposer à la censure

des courtisans capables de persuader au roi qu'il voulait épargner le

prince de Condé.

M. de Turenne n'était pas encore assez bien dans l'esprit du roi; il

n'avait pas alors cette réputation de probité acquise depuis; pour oser

désobéir à des ordres contraires au bien du service, il ne se fiait pas,

à cette époque, sur sa capacité et son expérience, autant qu'il le fit

dans la suite en plusieurs occasions; après avoir opposé la résistance

qui lui était alors permise, il crut qu'il était sage d'obéir à des

volontés que son autorité, toute grande qu'elle était déjà, ne pouvait

cependant pas encore éclairer.

* * * * *

120. Mais de tous les moyens matériels d'action, ceux dont il faut

constamment se préoccuper de la manière la plus sérieuse, et dont le

défaut a fait triompher la plupart des émeutes, ce sont les

approvisionnements de vivres et de combat, sur la plus grande échelle,

et pour les diverses éventualités.

Cette prévoyance des services administratifs, si importante dans toutes

les guerres, devient encore plus décisive en celle-ci; le moral est

alors plus impressionnable; tant de péripéties diverses peuvent tout à

coup surprendre, et si peu de moments sont accordés, au milieu de la

tourmente révolutionnaire, pour pourvoir aux nécessités nouvelles de

chacun de ces instants, où se décident irrévocablement les plus grandes

destinées.

En pareille circonstance, la victoire sera presque toujours pour celui

qui, le dernier, pourra subsister et combattre.

Les magasins de vivres et de munitions des divers quartiers généraux,

ceux du quartier militaire ou de la position extérieure de ralliement,

les approvisionnements de vivres particuliers des fournisseurs protégés

par ces centres d'action, les moyens de transports suffisants et de

toute nature, des services administratifs actifs et mobiles avec

l'armée, assureront, ainsi qu'il sera expliqué ultérieurement, ces

grands et impérieux besoins.

* * * * *

Nous venons de voir l'opinion de Turenne sur l'utilité de l'artillerie

dans une semblable lutte.

À propos du deuxième siége de Sarragosse, en 1808, Napoléon répète

plusieurs fois: _La prise de cette ville est une affaire de canon, que

ne pourraient avancer de nouveaux renforts de troupes_.

Ainsi, plus la lutte sera sérieuse, plus la répression aura dû employer

les voies lentes et régulières, plus il faudra de matériel: nécessité

moins regrettable, si l'abondance des moyens prévient l'effusion du

sang, en rendant toute lutte impossible.

* * * * *

Après avoir résumé les principaux faits observés ou les principes qui

s'en déduisent pour ce triste genre de guerre, et avant d'exposer le

système général de répression qu'il convient d'adopter, rappelons une

maxime du chancelier de L'Hospital, qui doit être toujours présente à

l'esprit:

«Toute sédition est mauvaise et pernicieuse en royaume et république;

encore qu'elle eust bonne et honnête cause, il vaut mieux souffrir

toutes pertes et injures qu'être cause d'un si grand mal, que d'amener

guerre civile en son pays.»

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 35 / 60 题