TEMPS ANCIENS ET MOYEN ÂGE.

2. Chez les anciens, plusieurs grandes villes, entre autres Thèbes,

Syracuse, Rome et plus tard Constantinople, ont été, nonobstant des

armes de jet moins puissantes, le théâtre d'émeutes sérieuses.

Le moyen âge offre des enseignements divers et nombreux: nous voyons

l'évacuation des capitales ne pas toujours décider immédiatement la

chute des dynasties; l'exemple suivant, nonobstant la différence des

temps, a encore quelqu'intérêt, quoiqu'il soit difficile d'en tirer

aucune conséquence utile pour l'époque actuelle.

Débordés par la féodalité, obligés de reconnaître, après de vaines

résistances, l'hérédité des fiefs et offices royaux, de permettre aux

seigneurs d'hérisser la France de châteaux, les derniers Carlovingiens

luttèrent, de 843 à 991, pour obtenir une ombre de l'autorité que

Charlemagne leur avait transmise: partout s'étaient élevés de petits

États ayant une existence distincte, des intérêts séparés et une

indépendance de fait.

Obligés de donner en fiefs leurs dernières provinces pour s'attacher des

hommes vaillants, ils finirent par être réduits au rocher de Laon: ce

fut là, mais seulement après soixante années de luttes, qu'expira la

royauté Carlovingienne.

Ne possédant que Laon et son territoire, sans autre appui que des

alliances dans le midi et l'influence du pape, ils résistèrent de 936 à

987, pendant trois règnes, avec des fortunes très-diverses, aux

puissants seigneurs du nord, les ducs de France et de Normandie, le

comte de Vermandois, qui n'avaient pas craint de faire hommage à un

souverain étranger.

À la mort de Louis V, il ne restait qu'un Carlovingien, Charles, haï des

Français comme vassal germain.

Hugues-Capet fut proclamé roi par l'assemblée de Noyon, composée de ses

vassaux et de ceux des ducs de Bourgogne et de Normandie ses proches.

Mais les comtes de Vermandois, de Flandres, de Troyes, de Blois, le duc

d'Aquitaine, et presque tout le midi, ne tardent pas à lui opposer

Charles.

En 988, celui-ci s'empare de Laon et s'y fait couronner; son oncle,

l'archevêque de Rheims, lui livre cette dernière ville.

Hugues commence par isoler Charles de ses alliés, puis il assiége Laon

deux fois sans succès: Charles s'empare de Soissons; mais, en 991,

l'évêque de Laon ouvre les portes de la ville à Hugues.

Charles, prisonnier, fut enfermé à Orléans où il mourut.

* * * * *

3. L'émeute a ensanglanté les Républiques italiennes du moyen âge; les

Guelfes et les Gibelins, ces deux factions qui s'y disputèrent longtemps

le pouvoir, avaient leurs maisons fortifiées même à l'intérieur des

villes. À chaque émeute, leurs partisans prenaient position autour de

ces espèces de citadelles constamment approvisionnées de vivres, d'armes

et de munitions; ils attaquaient les postes environnants ou les

défendaient, en élevant des barricades, tendant des chaînes préparées à

l'avance.

Chaque chef de faction était établi dans un solide bâtiment commandant

les communications voisines, ainsi que la barricade, chaîne ou cheval

de frise qu'il faisait, au besoin, placer contre, à l'aide d'anneaux

fixés aux murs.

En cas d'émeute, les uns défendaient ainsi les places et carrefours,

d'autres gardaient les grandes communications, d'autres bloquaient,

attaquaient les chefs et les administrations opposées.

Ces combats, souvent renouvelés et pour lesquels, quoique les armes à

feu n'aient été en usage que vers le milieu du 14e siècle, on prenait

déjà des dispositions qui égalent la science militaire moderne,

finissaient ordinairement par l'expulsion et la ruine de l'un des deux

partis; ils ont formé la plupart des hommes de guerre de l'Italie; ce

beau pays, subissant depuis les conséquences fatales d'un trop funeste

genre de gloire, n'a pu encore, après tant de siècles écoulés,

reconstituer une nationalité profondément atteinte par ces luttes

fratricides. Citons deux exemples entre tant d'autres.

* * * * *

4. En 1215, la guerre civile éclata dans Florence à l'occasion d'une

alliance manquée entre deux familles puissantes; des combats fréquents

s'engagèrent entre quarante-deux familles Guelfes et vingt-quatre

familles Gibelines: chacun éleva des tours et fortifia ses palais; les

deux partis demeurèrent ensemble, dans l'enceinte des mêmes murs,

pendant trente-trois ans; ils vécurent dans et pour la guerre civile

jusqu'à l'expulsion de l'un d'eux par l'étranger.

Cette guerre continue, au sein de Florence, n'eut pas seulement pour

effet d'accoutumer la nation aux luttes domestiques: elle imprima aussi

un caractère particulier à son architecture, dont la force fait le

principal et triste ornement; ce sont d'épaisses murailles embossées,

des portes élevées au dessus du sol, de larges anneaux où l'on plaçait

les drapeaux et les chaînes; enfin, tout l'appareil lourd et sévère de

la guerre civile en permanence, de rue à rue, de maison à maison.

Les familles nobles des deux factions se combattaient fréquemment, soit

devant les tours que chaque maison puissante avait élevées, soit dans

quatre à cinq places principales, où les nobles de tout un quartier

avaient placé des fortifications mobiles appelées _serragli_; c'étaient

des barricades ou chevaux de frises pour barrer, en partie, une rue et

se défendre derrière.

Les familles, près du palais desquelles les barricades étaient

pratiquées, en conservaient le commandement, et elles se bâtaient de les

fermer dès qu'il y avait une émeute: ainsi les Uberti, qui occupaient

l'espace où est aujourd'hui le Palais vieux, commandaient la rue qui

aboutit par cet endroit à la grande place; les Tedallini défendaient la

porte Saint-Pierre; les Cattani la tour du Dôme.

En 1248, l'empereur Frédéric II, moyennant la promesse d'un secours de

1600 chevaux, engagea les Uberti à prendre les armes pour chasser les

Guelfes; l'un et l'autre parti courut, avec fureur, à ses barricades

accoutumées; les Gibelins, négligeant leurs autres retranchements, se

concentrèrent tous à la maison des Uberti et obtinrent aisément la

victoire sur les Guelfes d'un seul quartier; ils suivirent ainsi leurs

adversaires de barricade en barricade, battant toujours des ennemis non

encore réunis.

Tous les Guelfes échappés aux combats précédents se trouvèrent resserrés

aux barricades des Guidollolli et des Bagnesi, en face de la porte

San-Pier Scheraggio. Pour la première fois, les deux partis entiers

furent en présence; pendant qu'ils combattaient, le secours promis par

Frédéric arriva par une porte dont les Gibelins étaient les maîtres; les

Guelfes soutinrent quelque temps l'effort des Gibelins et de la

cavalerie allemande; mais, au bout de quatre jours, la nuit de la

Chandeleur, ils se retirèrent tous dans leurs possessions de la campagne

où ils se fortifièrent de nouveau. Jusqu'alors l'autorité publique

avait cru pouvoir maintenir les deux factions d'une main impartiale.

Mais, comme toujours, l'étranger était venu dire son mot décisif.

* * * * *

5. Le 15 juin 1310, dans la soirée, le doge de Venise fut instruit de

l'existence d'une conspiration: on lui rapporta qu'il se formait un

grand rassemblement chez Boemond Liepalo et un autre devant la maison

Quirini; aussitôt il fit réunir son monde, envoya sommer les séditieux

de se disperser et fortifia toutes les avenues de la place Saint-Marc.

Pendant ce temps, les conjurés s'étaient rendus maîtres de la chambre

des officiers de paix au Rialto et de celle des blés.

Au point du jour, ils marchèrent vers la place; la bataille fut

sanglante: mais le doge, qui avait eu plusieurs heures pour se préparer,

profita de l'avantage des lieux, avantage grand pour celui qui se

défend.

Les rues qui aboutissaient à la place Saint-Marc étaient étroites et

tortueuses; la multitude des assaillants y devenait inutile: ils

tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient

les barricades, ou qui des maisons lançaient des pierres.

Après une attaque obstinée, les rebelles, découragés par l'inutilité de

leurs efforts, se retirèrent vers le pont de Rialto et se fortifièrent

dans le quartier de la ville, au delà du canal.

Si le doge les y avait poursuivis, il aurait éprouvé à son tour le même

désavantage qui, dans Venise, est le partage des assaillants; mais il

traita avec eux, profitant du découragement où ils étaient, par suite du

combat de Saint-Marc.

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6. À la même époque, nos rois posaient les fondements de leur puissance en protégeant les bourgeois des communes contre les nobles et le clergé.

Il n'est pas de ville de France où cette émancipation n'ait donné lieu à

des combats pareils à ceux dont il vient d'être question: mais livrés

sur des théâtres moins importants, ils n'ont point toujours été signalés

par l'histoire qui, cette fois, aurait pu constater le résultat heureux

pour les peuples et pour la civilisation qu'en obtint quelquefois un

pouvoir de plus en plus fort. Là se résume la politique intérieure des

rois de France, de Louis-le-Gros à saint Louis.

* * * * *

7. Plus tard, lorsque saint Louis n'est plus, que les croisades ont

cessé, l'esprit du moyen âge expire avec son plus beau représentant: des

faits d'un caractère nouveau, d'épouvantables excès assombrissent la fin

de cette période et forment le prélude sanglant du mouvement social du

14e siècle et de la première moitié du 15e, qui, à deux reprises

différentes, désolera les Flandres, Paris et les campagnes, l'Angleterre

et l'Allemagne.

À la nouvelle du soulèvement des artisans de Bruges et de leurs

désordres dans la campagne, en 1302, Jacques de Châtillon entra dans

cette cité avec 1500 cavaliers et 2500 sergents à pied français.

Mais les chefs des tisserands et des bouchers introduisirent leurs

bandes dans la ville pendant la nuit du 21 mars.

Les corps de métiers prirent les armes en silence, tendirent des chaînes

dans les rues pour arrêter la cavalerie: chaque bourgeois s'était chargé

de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride; les soldats

furent réveillés par le cri: _Vive la commune; Mort aux Français_. Ils

furent attaqués en détail dans les rues et dans l'intérieur des maisons.

Le massacre continua pendant trois jours; les prisonniers conduits

devant la communauté, y étaient mis à mort: les femmes plus féroces

précipitaient les soldats des fenêtres.

1200 cavaliers et 2000 sergents périrent. Jacques de Châtillon, qui

n'avait pas su préserver la garnison de telles horreurs, se déroba par

une prompte fuite.

* * * * *

8. En 1306, le rétablissement du tarif des monnaies de saint Louis, par

la réduction au tiers, exaspéra les Parisiens dont un grand nombre dut,

par suite, payer le triple des loyers réellement convenus.

La populace se précipita vers le palais du Temple, où logeait alors

Philippe IV, et n'ayant pu lui exposer ses plaintes, résolut de le

forcer par la famine, en interceptant toutes les communications du

palais.

La foule, informée qu'un riche propriétaire de maisons, nommé Barbet,

avait suggéré par intérêt cette ordonnance, quitta le Temple pour se

porter à sa maison, près Saint-Martin-des-Champs, et la piller.

Philippe IV profita de ce moment pour réunir et faire agir ses archers:

les principaux agitateurs furent arrêtés et exécutés.

Néanmoins, dès le mois d'octobre, le roi modifia ce qu'il y avait de

plus criant dans les ordonnances.

* * * * *

9. En 1320, un prêtre et un moine déserteurs des autels entraînèrent, en

procession mendiante, les gens des campagnes, sous le nom de

pastoureaux.

Une de ces troupes arriva à Paris, délivra les prisonniers de

Saint-Martin-des-Champs, força le Châtelet, Saint-Germain-des-Prés, et

se retrancha au Pré-aux-Clercs, d'où le gouvernement effrayé la laissa

s'échapper.

Cette bande se dirigea sur le Languedoc, qu'elle traversa en juin:

40,000 hommes entrèrent en même temps par différents côtés.

Ces malheureux, dont les magistrats et les prêtres demandaient

l'extermination, étaient eux-mêmes animés d'une égale férocité: le

massacre des juifs était leur mission; partout ils les livrèrent à

d'affreux supplices.

Les juifs du diocèse de Toulouse s'étalent réfugiés, au nombre de 600,

dans le château royal de Verdun-sur-Garonne: ils y furent bientôt

assiégés, les officiers royaux ne pouvant engager aucun chrétien à

prendre leur défense. Les pastoureaux les poursuivent dans la plus haute

tour, mettent le feu aux étages inférieurs et les réduisent, avant de

s'entregorger, à jeter leurs enfants aux assaillants, dans l'espoir,

bientôt trompé, qu'on prendrait pitié de leur innocence.

Le pape, lui-même, effrayé dans Avignon, prononça l'anathème contre ces

forcenés; il somma les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne de

résister: les pastoureaux se rejetèrent sur Aigues-Mortes, pour s'y

embarquer: ils furent cernés et moissonnés dans ces plaines

pestilentielles, faute de vivres et d'abris: ceux qui essayaient de

s'échapper étaient exécutés.

Il y a des époques ou l'histoire des nations semble être celle de tous

les excès.

§ II.

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 17 / 60 题