AVANT-PROPOS.

Le sujet de ce livre est la répression des émeutes dans les grandes

capitales de l'Europe.

Une table analytique fait connaître la nature, l'ordre et la division

des matières traitées.

Il n'y a point d'officier, en Europe, qui n'ait eu l'occasion d'étudier

et même de pratiquer plusieurs fois, sur une échelle plus ou moins

restreinte, ce triste genre de guerre: ce que tous ont fait ou vu,

chacun a pu le méditer et en composer une théorie.

On ne dira, dans ce livre, rien de particulier à la France, quant aux

mesures à prendre; non que cela eût offert quelqu'inconvénient: mais

c'eût été inutile et en dehors du sujet exclusivement européen que nous

nous proposions de traiter: tout projet, à l'égard de Paris, serait

au-dessous des mesures actuellement prises dans cette capitale; toute

préoccupation paraîtrait plus qu'exagérée, vu la surabondance et la

solidité des moyens de répression; d'ailleurs, nous trouvons, à l'abri

d'un pouvoir sage, la solution des difficultés actuelles: et la France,

désormais fatiguée de révolutions, n'aspire qu'au repos.

La question se présente bien autrement générale et importante: une de

ces périodes de bonheur, rarement accordées à l'humanité, va peut-être

finir; et le monde paraît vouloir rentrer dans cet état normal d'excès

qui assombrit l'histoire de siècles entiers.

Sur quelques points, il se livre une lutte désespérée à l'anarchie.

Des nationalités et des gouvernements européens sont plus ou moins en

péril: peu de pays pourront rester tranquilles, tant qu'on n'y aura pas

vu les drames les plus sanglants: trop de ruines ou d'anxiétés

n'éclaireront peut-être pas: c'est exclusivement, en vue de ces

déplorables parodies, que le lugubre problème de ce livre doit offrir

quelque intérêt.

Si, par exception, on parlera quelquefois de la France, ce sera pour

citer son passé, pour rappeler les redoutables écueils qu'elle a plus ou

moins heureusement évités; ou pour mieux constater, à l'aide d'un pays

plus connu de nous, mais désormais moins intéressé dans la question, la

facile application des mesures proposées.

Aucun des principes de ce livre n'est absolu ou indispensable, aucun ne

peut convenir à tous les cas et dans sa généralité: mais il pourra être

avantageux de les appliquer le mieux possible, dans un grand nombre de

circonstances, avec les modifications que celles-ci rendent toujours

nécessaires; modifications qu'il serait également difficile de prévoir

et d'énumérer.

Il est peu de préceptes théoriques qui, dans un cas donné, ne deviennent

plus ou moins utiles; qu'on ne s'étonne pas de leur nombre, de leur

généralité absolue, de la puissance des moyens représentés: il fallait

tenir compte de la diversité infinie des situations possibles; il

fallait surtout avoir constamment en vue l'émeute la plus sérieuse,

l'attaque la plus formidable contre la société, celle qui aurait

d'autres chances de succès qu'une surprise ou un malentendu.

Heureuse la répression toutes les fois qu'elle pourra modérer la

rigueur de ses moyens vis-à-vis d'une révolte moins redoutable.

La théorie n'indique que les axes des directions les plus générales, et

à côté desquelles, presque toujours, le praticien doit savoir marcher

ainsi que le veulent les circonstances: à mesure qu'elle descend aux

détails, ses indications deviennent plus vagues, plus rares, moins

complètes: elle ne donne même alors, quelquefois, que des moyennes

grossières, utiles pour fixer les idées, un moment, non pour servir, en

quoique ce soit, dans l'action.

Un chef utilise d'autant mieux les règles de l'art, qu'il possède à un

degré plus éminent le jugement et l'énergie: ces deux qualités innées,

exclusivement constitutives de l'homme d'action, échapperont toujours à

toute théorie.

La science militaire peut néanmoins rappeler, avec utilité, d'habiles

dispositions tant de fois recommandées, à des époques ou dans des pays

divers, et par le succès, et par les hommes éminents qui les ont prises.

Ces dispositions convenablement imitées rendraient, dans le plus grand

nombre de cas, toute tentative de lutte impossible à l'anarchie; elles

préserveraient l'humanité de calamités publiques et privées également

irréparables: à ce titre, elles doivent vivement intéresser les hommes

de bien.

Telle est désormais la noble et difficile tâche de quelques armées

étrangères: car, on l'a dit, longtemps encore, gouverner les sociétés

ce sera monter la garde et la faction; car la vie et l'activité des

empires, la richesse, le bonheur des peuples, les labeurs de l'artisan,

la petite et si respectable aisance des classes pauvres, l'existence

même des nationalités deviendraient impossibles, au milieu des scènes

sanglantes, des terreurs ou des excès journaliers; et alors que chaque

famille pourrait, à tous moments, se dire avec une douloureuse anxiété:

_Pauperis et tuguri congestum cespite culmen,

Post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Barbarus has segetes! en quo discordia cives

Perduxit miseros! en queis consevimus agros!_

Août 1849.

Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes par le général de brigade Roguet · 第 13 / 60 题