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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
POÉSIE
VIII
TOUS DROITS RÉSERVÉS
ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
ILLUSTRÉES DE GRAVURES A L'EAU-FORTE
D'APRÈS LES DESSINS DE
FRANÇOIS FLAMENG
POÉSIE
VIII
LA LÉGENDE DES SIÈCLES
II
[Illustration]
PARIS
ÉDITION HETZEL-QUANTIN
LIBRAIRIE A. HOUSSIAUX
FRANÇIS GUILLOT, SUCCESSEUR
7, RUE PERRONET, 7
XIII
L'ÉPOPÉE DU VER
Au fond de la poussière inévitable, un être
Rampe, et souffle un miasme ignoré qui pénètre,
L'homme de toutes parts,
Qui noircit l'aube, éteint le feu, sèche la tige,
Et qui suffit pour faire avorter le prodige
Dans la nature épars.
Le monde est sur cet être et l'a dans sa racine,
Et cet être, c'est moi. Je suis. Tout m'avoisine.
Dieu me paye un tribut.
Vivez. Rien ne fléchit le ver incorruptible.
Hommes, tendez vos arcs; quelle que soit la cible,
C'est moi qui suis le but.
O vivants, je l'avoue, on voit des hommes rire;
Plus d'une barque vogue avec un bruit de lyre;
On est prince et seigneur;
Le lit nuptial brille, on s'aime, on se le jure,
L'enfant naît, les époux sont beaux;--j'ai pour dorure
Ce qu'on nomme bonheur.
Je mords Socrate, Eschyle, Homère, après l'envie.
Je mords l'aigle. Le bout visible de la vie
Est à tous et partout,
Et, quand au mois de mai le rouge-gorge chante,
Ce qui fait que Satan rit dans l'ombre méchante,
C'est que j'ai l'autre bout.
Je suis l'Inconnu noir qui, plus bas que la bête,
Remplit tout ce qui marche au-dessus de sa tête
D'angoisse et de terreur,
La preuve d'Alecton pareille à Cléopâtre,
De la pourpre identique au haillon, et du pâtre
Égal à l'empereur.
Je suis l'extinction du flambeau, toujours prête.
Il suffit qu'un tyran pense à moi dans la fête
Où les rois sont assis,
Pour que sa volupté, sa gaîté, sa débauche,
Devienne on ne sait quoi de lugubre où s'ébauche
La pâle Némésis.
Je ne me laisse point oublier des satrapes;
La nuit, lascifs, leur main touche à toutes les grappes
Du plaisir hasardeux,
Et, pendant que leurs sens dans l'extase frémissent,
Des apparitions de méduses blêmissent
La voûte au-dessus d'eux.
Je suis le créancier. L'échéance m'est due.
J'ai, comme l'araignée, une toile tendue.
Tout l'univers, c'est peu.
Le fil imperceptible et noir que je dévide
Ferait l'aurore veuve et l'immensité vide
S'il allait jusqu'à Dieu.
J'attends. L'obscurité sinistre me rend compte.
Le capitaine armé de son sceptre, l'archonte,
Le grave amphictyon,
L'augure, le poëte étoilé, le prophète,
Tristes, songent à moi, cette vie étant faite
De disparition.
Le visir sous son dais, le marchand sur son âne,
Familles et tribus, les seigneurs d'Ecbatane
Et les chefs de l'Indus
Passent, et seul je sais dans quelle ombre est conduite
Cette prodigieuse et misérable fuite
Des vivants éperdus.
Brillez, cieux. Vis, nature. O printemps, fais des roses.
Rayonnez, papillons, dans les métamorphoses.
Que le matin est pur!
Et comme les chansons des oiseaux sont charmantes,
Au-dessus des amants, au-dessus des amantes,
Dans le profond azur!
*
Quand, sous terre rampant, j'entre dans Babylone,
Dans Tyr qui porte Ammon sur son double pylone,
Dans Suze où l'aube luit,
Lorsqu'entendant chanter les hommes, je me glisse,
Invisible, caché, muet, dans leur délice,
Leur triomphe et leur bruit,
Quoique l'épaisseur vaste et pesante me couvre,
Quoique la profondeur, qui jamais ne s'entr'ouvre,
Morne et sans mouvement,
Me cache à tous les yeux dans son horreur tranquille,
Tout, quel que soit le lieu, quelle que soit la ville,
Quel que soit le moment,
Tout, Vesta comme Églé, Zénon comme Épicure,
A le tressaillement de ma présence obscure;
On a froid, on a peur;
L'un frémit dans son faste et l'autre dans ses crimes,
Et l'on sent dans l'orgueil démesuré des cimes
Une vague stupeur;
Et le Vatican tremble avec le Capitole,
Et le roi sur le trône, et sur l'autel l'idole,
Et Moloch et Sylla
Frissonnent, et le mage épouvanté contemple,
Sitôt que le palais a dit tout bas au temple:
Le ver de terre est là!
*
Je suis le niveleur des frontons et des dômes;
Le dernier lit où vont se coucher les Sodomes
Est arrangé par moi,
Je suis fourmillement et je suis solitude,
Je suis sous le blasphème et sous la certitude,
Et derrière Pourquoi.
Nul dogme n'oserait affronter ma réponse.
Laïs pour moi se frotte avec la pierre ponce.
Je fais parler Pyrrhon.
La guerre crie, enrôle, ameute, hurle, vole,
Et je suis dans sa bouche alors que cette folle
Souffle dans son clairon.
Je suis l'intérieur du prêtre en robe blanche,
Je bave dans cette âme où la vérité penche;
Quand il parle, je mens.
Le destin, labyrinthe, aboutit à ma fosse.
Je suis dans l'espérance et dans la femme grosse,
Et, rois, dans vos serments.
Quel sommeil effrayant, la vie! En proie, en butte
A des combinaisons de triomphe ou de chute,
Passifs, engourdis, sourds,
Les hommes, occupés d'objets qui se transforment,
Sont hagards, et devraient s'apercevoir qu'ils dorment,
Puisqu'ils rêvent toujours!
J'ai pour l'ambitieux les sept couleurs du prisme.
C'est moi que le tyran trouve en son despotisme
Après qu'il l'a vomi.
Je l'éveille, sitôt sa colère rugie.
Qu'est la méchanceté? C'est de la léthargie;
Dieu dans l'âme endormi.
Hommes, riez. La chute adhère à l'apogée.
L'écume manquerait à la mer submergée,
L'éclat au diamant,
La neige à l'Athos, l'ombre aux loups, avant qu'on voie
Manquer la confiance et l'audace et la joie
A votre aveuglement.
L'éventrement des monts de jaspe et de porphyre
A bâtir vos palais peut à peine suffire,
Larves sans lendemain!
Vous avez trop d'autels. Vos sociétés folles
Meurent presque toujours par un excès d'idoles
Chargeant l'esprit humain.
Qu'est la religion? L'abîme et ses fumées.
Les simulacres noirs flottant sous les ramées
Des bois insidieux,
La contemplation de l'ombre, les passages
De la nue au-dessus du front pensif des sages,
Ont créé tous vos dieux.
Vos prêtres insensés chargent Satan lui-même
D'un dogme et d'un devoir, lui le monstre suprême,
Lui la rébellion!
Ils en font leur bourreau, leur morne auxiliaire,
Sans même s'informer si cette muselière
Convient à ce lion.
Pour aller jusqu'à Dieu dans l'infini, les cultes,
Les religions, l'Inde et ses livres occultes
Par Hermès copiés,
Offrent leurs points d'appui, leurs rites, leurs prières,
Leurs dogmes, comme un gué montre à fleur d'eau des pierres
Où l'on pose ses pieds.
Songes vains! Les Védas trompent leurs clientèles,
Car les religions sont des choses mortelles
Qu'emporte un vent d'hiver;
Hommes, comme sur vous sur elles je me traîne;
Et, pour ronger l'autel, Dieu n'a pas pris la peine
De faire un autre ver.
*
Je suis dans l'enfant mort, dans l'amante quittée,
Dans le veuvage prompt à rire, dans l'athée,
Dans tous les noirs oublis.
Toutes les voluptés sont pour moi fraternelles.
C'est moi que le fakir voit sortir des prunelles
Du vague spectre Iblis.
Mon œil guette à travers les fêlures des urnes.
Je vois vers les gibets voler les becs nocturnes
Quêtant un noir lambeau.
Je suis le roi muré. J'habite le décombre,
La mort me regardait quand d'une goutte d'ombre
Elle fit le corbeau.
Je suis. Vous n'êtes pas, feu des yeux, sang des veines,
Parfum des fleurs, granit des tours, ô fiertés vaines!
Tout d'avance est pleuré.
On m'extermine en vain, je renais sous ma voûte;
Le pied qui m'écrasa peut poursuivre sa route,
Je le dévorerai.
J'atteins tout ce qui vole et court. L'argiraspide
Ne peut me fuir, eût-il un cheval plus rapide
Que l'oiseau de Vénus;
Je ne suis pas plus loin des chars qui s'accélèrent
Que du cachot massif où des lueurs éclairent
De sombres torses nus.
*
Un peuple s'enfle et meurt comme un flot sur la grève.
Dès que l'homme a construit une cité, le glaive
Vient et la démolit;
Ce qui résiste au fer croule dans les délices;
Pour te tuer, ô Rome, Octave a les supplices,
Messaline a son lit.
Tout ici-bas perd pied, se renverse, trébuche,
Et partout l'homme tombe, étant sa propre embûche;
Partout l'humanité
Se lève dans l'orgueil et dans l'orgueil se couche;
Et le manteau de poil du prophète farouche
Est plein de vanité.
Puisque ce sombre orgueil s'accroît toujours et monte,
Puisque Tibère est Dieu, puisque Rome sans honte
Lui chante un vil pœan,
Puisque l'austérité des Burrhus se croit vierge,
Puisqu'il est des Xercès qui prennent une verge
Et fouettent l'océan,
Il faut bien que le ver soit là pour l'équilibre.
Ce que le Nil, l'Euphrate et le Gange et le Tibre
Roulent avec leur eau,
C'est le reflet d'un tas de villes inouïes
Faites de marbre et d'or, plus vite évanouies
Que la fleur du sureau.
Fétide, abject, je rends les majestés pensives.
Je mords la bouche, et quand j'ai rongé les gencives,
Je dévore les dents.
Oh! ce serait vraiment dans la nature entière
Trop de faste, de bruit, d'emphase et de lumière,
Si je n'étais dedans!
Le néant et l'orgueil sont de la même espèce.
Je les distingue peu lorsque je les dépèce.
J'erre éternellement
Dans une obscurité d'horreur et d'anathème,
Redoutable brouillard dont Satan n'est lui-même
Qu'un épaississement.
*
Tout me sert. Glaive et soc, et sagesse et délire.
De tout temps la trompette a combattu la lyre;
C'est le double éperon,
C'est la double fanfare aux forces infinies;
Le prodige jaillit de ce choc d'harmonies;
Luttez, lyre et clairon.
Lyre, enfante la paix. Clairon, produis la guerre.
Mettez en mouvement cette tourbe vulgaire
Des camps et des cités;
Luttez; poussez les uns aux batailles altières,
Les autres aux moissons, et tous aux cimetières;
Lyre et clairon, chantez!
Chantez! le marbre entend. La pierre n'est pas sourde,
Les tours sentent frémir leur dalle la plus lourde,
Le bloc est remué,
Le créneau cède au chant qui passe par bouffée,
Et le mur tressaillant qui naît devant Orphée,
Meurt devant Josué.
*
Tout périt. C'est pour moi, dernière créature,
Que travaille l'effort de toute la nature,
Le lys prêt à fleurir,
La mésange au printemps qui dans son nid repose,
Et qui sent l'œuf, cassé par un petit bec rose,
Sous elle s'entr'ouvrir,
Les Moïses emplis d'une puissance telle
Que le peuple, écoutant leur parole immortelle
Au pied du mont fumant,
Leur trouve une lueur de plus en plus étrange,
Tremble, et croit derrière eux voir deux ailes d'archange
Grandir confusément,
Les passants, le despote aveugle et sans limites,
Les rois sages avec leurs trois cents sulamites,
Les pâles inconnus,
L'usurier froid, l'archer habile aux escarmouches,
Les cultes et les dieux plus nombreux que les mouches
Dans les joncs du Cydnus.
Tout m'appartient. A moi symboles, mœurs, images,
A moi ce monde affreux de bourreaux et de mages
Qui passe, groupe noir,
Sur qui l'ombre commence à tomber, que Dieu marque,
Qu'un vent pousse, et qui semble une farouche barque
De pirates le soir.
A moi la courtisane! à moi le cénobite!
Dieu me fait Sésostris afin que je l'habite.
En arrière, en avant,
A moi tout! à toute heure, et qu'on entre ou qu'on sorte!
Ma morsure, qui va finir à Phryné morte,
Commence à Job vivant.
A moi le condamné dans sa lugubre loge!
Il regarde effaré les pas que fait l'horloge;
Et, quoiqu'en son ennui
La mort soit invisible à ses fixes prunelles,
A d'obscurs battements il sent d'horribles ailes
Qui s'approchent de lui.
Rhode est fière, Chéops est grande, Éphèse est rare,
Le Mausolée est beau, le Dieu tonne, le Phare
Sauve les mâts penchés,
Babylone suspend dans l'air les fleurs vermeilles,
Et c'est pour moi que l'homme a créé sept merveilles,
Et Satan sept péchés.
A moi la vierge en fleur qui rit et se dérobe,
Fuit, passe les ruisseaux, et relève sa robe
Dans les prés ingénus!
A moi les cris, les chants, la gaîté qui redouble!
A moi l'adolescent qui regarde avec trouble
La blancheur des pieds nus!
Rois, je me roule en cercle et je suis la couronne;
Buveurs, je suis la soif; murs, je suis la colonne;
Docteurs, je suis la loi;
Multipliez les jeux et les épithalames,
Les soldats sur vos tours, dans vos sérails les femmes;
Faites, j'en ai l'emploi.
Sage ici-bas celui qui pense à moi sans cesse!
Celui qui pense à moi vit calme et sans bassesse;
Juste, il craint le remord;
Sous son toit frêle il songe aux maisons insondables;
Il voit de la lumière aux deux trous formidables
De la tête de mort.
Votre prospérité n'est que ma patience.
Hommes, la volonté, la raison, la science,
Tentent; seul j'accomplis.
Toute chose qu'on donne est à moi seul donnée.
Il n'est pas de fortune et pas de destinée
Qui ne m'ait dans ses plis.
Le héros qui, dictant des ordres à l'histoire,
Croit laisser sur sa tombe un nuage de gloire,
N'est sûr que de moi seul.
C'est à cause de moi que l'homme désespère.
Je regarde le fils naître, et j'attends le père
En dévorant l'aïeul.
Je suis l'être final. Je suis dans tout. Je ronge
Le dessous de la joie, et, quel que soit le songe
Que les poëtes font,
J'en suis, et l'hippogriffe ailé me porte en croupe;
Quand Horace en riant te fait boire à sa coupe,
Chloé, je suis au fond.
La dénudation absolue et complète,
C'est moi. J'ôte la force aux muscles de l'athlète;
Je creuse la beauté;
Je détruis l'apparence et les métamorphoses;
C'est moi qui maintiens nue, au fond du puits des choses,
L'auguste vérité.
Où donc les conquérants vont-ils? mes yeux les suivent.
A qui sont-ils? à moi. L'heure vient; ils m'arrivent,
Découronnés, pâlis,
Et tous je les dépouille, et tous je les mutile,
Depuis Cyrus vainqueur de Tyr jusqu'à Bathylle
Vainqueur d'Amaryllis.
Le semeur me prodigue au champ qu'il ensemence;
Tout en achevant l'être expiré, je commence
L'être encor jeune et beau.
Ce que Fausta, troublée en sa pensée aride,
Voit dans le miroir pâle où s'ébauche une ride,
C'est un peu de tombeau.
Toute ivresse m'aura dans sa dernière goutte;
Et sur le trône il n'est rien à quoi je ne goûte.
Les Trajans, les Nérons
Sont à moi, honte et gloire, et la fange est épaisse
Et l'or est rayonnant pour que je m'en repaisse.
Tout marche; j'interromps.
J'habite Ombos, j'habite Élis, j'habite Rome.
J'allonge mes anneaux dans la grandeur de l'homme;
J'ai l'empire et l'exil;
C'est moi que les puissants et les forts représentent;
En ébranlant les cieux, les Jupiters me sentent
Ramper dans leur sourcil.
Je prends l'homme, ébauche humble et tremblante qui pleure,
Le nerf qui souffre, l'œil qu'en vain le jour effleure,
Le crâne où dort l'esprit,
Le cœur d'où sort le sang ainsi qu'une couleuvre,
La chair, l'amour, la vie, et j'en fais un chef-d'œuvre,
Le squelette qui rit.
*
L'eau n'a qu'un bruit; l'azur n'a que son coup de foudre;
Le juge n'a qu'un mot, punir ou bien absoudre;
L'arbre n'a que son fruit;
L'ouragan se fatigue à de vaines huées,
Et n'a qu'une épaisseur quelconque de nuées;
Moi, j'ai l'énorme nuit.
L'Etna n'est qu'un charbon que creuse un peu de soufre;
L'erreur de l'océan, c'est de se croire un gouffre;
Je dirai: c'est profond,
Quand vous me trouverez un précipice, un piége,
Où l'univers sera comme un flocon de neige
Qui décroît et qui fond.
Quoique l'enfer soit triste et quoique la géhenne
Sans pitié, redoutable aux hommes pleins de haine,
Ouverte au-dessous d'eux,
Soit étrange et farouche, et quoiqu'elle ait en elle
Les immenses cheveux de la flamme éternelle,
Qu'agite un vent hideux,
Le néant est plus morne encor, la cendre est pire
Que la braise, et le lieu muet où tout expire
Est plus noir que l'enfer;
Le flamboiement est pourpre et la fournaise montre;
Moi je bave et j'éteins. L'hydre est une rencontre
Moins sombre que le ver.
Je suis l'unique effroi. L'Afrique et ses rivages
Pleins du barrissement des éléphants sauvages,
Magog, Thor, Adrasté,
Sont vains auprès de moi. Tout n'est qu'une surface
Qui sert à me couvrir. Mon nom est Fin. J'efface
La possibilité.
J'abolis aujourd'hui, demain, hier. Je dépouille
Les âmes de leur corps ainsi que d'une rouille;
Et je fais à jamais
De tout ce que je tiens disparaître le nombre
Et l'espace et le temps, par la quantité d'ombre
Et d'horreur que j'y mets.
*
Amant désespéré, tu frappes à ma porte,
Redemandant ton bien et ta maîtresse morte,
Et la chair de ta chair,
Celle dont chaque nuit tu dénouais les tresses,
Plus fier, plus éperdu, plus ivre en ses caresses
Que l'aigle au vent de mer.
Tu dis: «--Je la veux! Terre et cieux, je la réclame!
Le jour où je la vis, je crus voir une flamme.
Viens, dit-elle. Je vins.
Sa jeune taille était plus souple que l'acanthe;
Elle errait éblouie, idéale bacchante,
Sous des pampres divins.
«Son cœur fut si profond que j'y perdis mon âme.
Je l'aimais! Quand le soir, les yeux de cette femme
Au front pur, au sein nu,
Me regardaient, pensifs, clairs, à travers ses boucles,
Je croyais voir briller les vagues escarboucles
D'un abîme inconnu.
«C'est elle qui prenait ma tête en ses mains blanches!
Elle qui me chantait des chansons sous les branches,
Des chansons dans les bois,
Si douces qu'on voyait sur l'eau rêver le cygne,
Et que les dieux là-haut se faisaient entre eux signe
D'écouter cette voix!
«Elle est morte au milieu d'une nuit de délices...
Elle était le printemps, ouvrant de frais calices;
Elle était l'orient;
Gaie, elle ressemblait à tout ce qu'on désire;
L'esquif, entrant dès l'aube au golfe de Nisyre,
N'est pas plus souriant.
«Elle était la plus belle et la plus douce chose!
Son âme était le lys, son corps était la rose;
Son chant chassait les pleurs;
Nue, elle était déesse, et vierge, sous ses voiles;
Elle avait le parfum que n'ont pas les étoiles,
L'éclair qui manque aux fleurs.
«Elle était la lumière et la grâce; je l'aime!
Je la veux! ô transports! ô volupté suprême!
O regrets déchirants!...»--
Voilà huit jours qu'elle est dans mon ombre farouche;
Si tu veux lui donner un baiser sur la bouche,
Prends-la, je te la rends!
Reprends ce corps, reprends ce sein, reprends ces lèvres;
Cherches-y ton plaisir, ton extase, tes fièvres;
Je la rends à tes vœux;
Viens, tu peux, pour ta joie et tes jeux et tes fautes,
La reprendre, pourvu seulement que tu m'ôtes
De ses sombres cheveux.
Nous rions, l'ombre et moi, de tout ce qui vous navre;
Nous avons, nous aussi, notre fleur, le cadavre;
La femme au front charmant,
Blanche, embaumant l'alcôve et parfumant la table,
Se transforme en ma nuit...--Viens voir quel formidable
Épanouissement!
Cette rose du fond du tombeau, viens la prendre,
Je te la rends. Reprends, jeune homme, dans ma cendre,
Dans mon fatal sillon,
Cette fleur où ma bave épouvantable brille,
Et qui, pâle, a le ver du cercueil pour chenille,
L'âme pour papillon.
Elle est morte,--et c'est là ta poignante pensée,--
Au moment le plus doux d'une nuit insensée;
Eh bien, tu n'es plus seul,
Reprends-la; ce lit froid vaut bien ton lit frivole;
Entre; et toi qui riais de la chemise folle,
Viens braver le linceul.
Elle t'attend, levant son crâne où l'œil se creuse;
T'offrant sa main verdie et sa hanche terreuse,
Son flanc, mon noir séjour...
Viens, couvrant de baisers son vague rire horrible,
Dans ce commencement d'éternité terrible
Finir ta nuit d'amour!
*
O vie universelle, où donc est ton dictame?
Qu'est-ce que ton baiser? un lèchement de flamme.
Le cœur humain veut tout,
Prend tout, l'or, le plaisir, le ciel bleu, l'herbe verte...
Et dans l'éternité sinistrement ouverte
Se vide tout à coup.
La vie est une joie où le meurtre fourmille,
Et la création se dévore en famille.
Baal dévore Pan.
L'arbre, s'il le pouvait, épuiserait la séve,
Léviathan, bâillant dans les ténèbres, rêve
D'engloutir l'océan;
L'onagre est au boa qui glisse et l'enveloppe;
Le lynx tacheté saute et saisit l'antilope;
La rouille use le fer;
La mort du grand lion est la fête des mouches;
On voit sous l'eau s'ouvrir confusément les bouches
Des bêtes de la mer;
Le crocodile affreux, dont le Nil cache l'antre,
Et qui laisse aux roseaux la marque de son ventre,
A peur de l'ichneumon;
L'hirondelle devant le gypaète émigre;
Le colibri, sitôt qu'il a faim, devient tigre;
L'oiseau-mouche est démon.
Le volcan, c'est le feu chez lui, tyran et maître,
Mâchant les durs rochers, féroce et parfois traître,
Tel qu'un sombre empereur,
Essuyant la fumée à sa bouche rougie,
Et son cratère enflé de lave est une orgie
De flammes en fureur;
La louve est sur l'agneau comme l'agneau sur l'herbe;
Le pâle genre humain n'est qu'une grande gerbe
De peuples pour les rois;
Avril donne aux fleurs l'ambre et la rosée aux plantes
Pour l'assouvissement des abeilles volantes
Dans la lueur des bois;
De toutes parts on broute, on veut vivre, on dévore,
L'ours dans la neige horrible et l'oiseau dans l'aurore;
C'est l'ivresse et la loi.
Le monde est un festin. Je mange les convives.
L'océan a des bords, ma faim n'a pas de rives;
Et le gouffre, c'est moi.
Vautour, qu'apportes-tu?--Les morts de la mêlée,
Les morts des camps, les morts de la ville brûlée,
Et le chef rayonnant.--
C'est bien, donne le sang, vautour; donne la cendre,
Donne les légions, c'est bien; donne Alexandre,
C'est bien. Toi maintenant!
Le miracle hideux, le prodige sublime,
C'est que l'atome soit en même temps l'abîme;
Tout d'en haut m'est jeté;
Je suis d'autant plus grand que je suis plus immonde;
Et l'amoindrissement formidable du monde
Fait mon énormité.
*
Fouillez la mort. Fouillez l'écroulement terrible.
Que trouvez-vous? L'insecte. Et, quoique ayant la bible,
Quoique ayant le koran,
Je ne suis rien qu'un ver. O vivants, c'est peut-être
Parce que je suis fait des croyances du prêtre,
Des splendeurs du tyran,
C'est parce qu'en ma nuit j'ai mangé vos victoires,
C'est parce que je suis composé de vos gloires
Dont l'éclat retentit,
De toutes vos fiertés, de toutes vos durées,
De toutes vos grandeurs, tour à tour dévorées,
Que je reste petit.
Qu'est-ce que l'univers? Qu'est-ce que le mystère?
Une table sans fin servie au ver de terre;
Le nain partout béant;
Un engloutissement du géant par l'atome;
Tout lentement rongé par Rien; et le fantôme
Créé par le néant.
*
L'épouvante m'adore, et, ver, j'ai des pontifes.
Mon spectre prend une aile et mon aile a des griffes.
Vil, infect, chassieux,
Chétif, je me dilate en une immense forme,
Je plane, et par moments, chauve-souris énorme,
J'enveloppe les cieux.
*
Dieu qui m'avez fait ver, je vous ferai fumée.
Si je ne puis toucher votre essence innommée,
Je puis ronger du moins
L'amour dans l'homme, et l'astre au fond du ciel livide,
Dieu jaloux, et, faisant autour de vous le vide,
Vous ôter vos témoins.
Parce que l'astre luit, l'homme aurait tort de croire
Que le ver du tombeau n'atteint pas cette gloire;
Hors moi, rien n'est réel;
Le ver est sous l'azur comme il est sous le marbre;
Je mords, en même temps que la pomme sur l'arbre,
L'étoile dans le ciel.
L'astre à ronger là-haut n'est pas plus difficile
Que la grappe pendante aux pampres de Sicile;
J'abrége les rayons;
L'éternité n'est point aux splendeurs complaisante;
La mouche, la fourmi, tout meurt, et rien n'exempte
Les constellations.
Il faut, dans l'océan d'en haut, que le navire
Fait d'étoiles s'entr'ouvre à la fin et chavire;
Saturne au large anneau
Chancelle, et Sirius subit ma sombre attaque
Comme l'humble bateau qui va du port d'Ithaque
Au port de Calymno.
Il est dans le ciel noir des mondes plus malades
Que la barque au radoub sur un quai des Cyclades;
L'abîme est un tyran;
Arcturus dans l'éther cherche en vain une digue;
La navigation de l'infini fatigue
Le vaste Aldebaran.
Les lunes sont, au fond de l'azur, des cadavres;
On voit des globes morts dans les célestes havres
Là-haut se dérober;
La comète est un monde éventré dans les ombres
Qui se traîne, laissant de ses entrailles sombres
La lumière tomber.
Regardez l'abbadir et voyez le bolide;
L'un tombe, et l'autre meurt; le ciel n'est pas solide;
L'ombre a d'affreux recoins;
Le point du jour blanchit les fentes de l'espace,
Et semble la lueur d'une lampe qui passe
Entre des ais mal joints.
Le monde, avec ses feux, ses chants, ses harmonies,
N'est qu'une éclosion immense d'agonies
Sous le bleu firmament,
Un pêle-mêle obscur de souffles et de râles,
Et de choses de nuit, vaguement sépulcrales,
Qui flottent un moment.
Dieu subit ma présence; il en est incurable.
Toute forme créée, ô nuit, est peu durable.
O nuit, tout est pour nous;
Tout m'appartient, tout vient à moi, gloire guerrière,
Force, puissance et joie, et même la prière,
Puisque j'ai ses genoux.
La démolition, voilà mon diamètre.
Le zodiaque ardent, que Rhamsès a beau mettre
Sur son sanglant écu,
Craint le ver du sépulcre, et l'aube est ma sujette;
L'escarboucle est ma proie, et le soleil me jette
Des regards de vaincu.
L'univers magnifique et lugubre a deux cimes.
O vivants, à ses deux extrémités sublimes,
Qui sont aurore et nuit,
La création triste, aux entrailles profondes,
Porte deux Tout-puissants, le Dieu qui fait les mondes,
Le ver qui les détruit.
XIV
LE POËTE AU VER DE TERRE
Non, tu n'as pas tout, monstre! et tu ne prends point l'âme.
Cette fleur n'a jamais subi ta bave infâme.
Tu peux détruire un monde et non souiller Caton.
Tu fais dire à Pyrrhon farouche: Que sait-on?
Et c'est tout. Au-dessus de ton hideux carnage
Le prodigieux cœur du prophète surnage;
Son char est fait d'éclairs; tu n'en mords pas l'essieu.
Tu te vantes. Tu n'es que l'envieux de Dieu.
Tu n'es que la fureur de l'impuissance noire.
L'envie est dans le fruit, le ver est dans la gloire.
Soit. Vivons et pensons, nous qui sommes l'Esprit.
Toi, rampe. Sois l'atome effrayant qui flétrit
Et qui ronge et qui fait que tout ment sur la terre,
Mets cette tromperie au fond du grand mystère,
Le néant, sois le nain qui croit être le roi,
Serpente dans la vie auguste, glisse-toi,
Pour la faire avorter, dans la promesse immense;
Ton lâche effort finit où le réel commence,
Et le juste, le vrai, la vertu, la raison,
L'esprit pur, le cœur droit, bravent ta trahison.
Tu n'es que le mangeur de l'abjecte matière.
La vie incorruptible est hors de ta frontière;
Les âmes vont s'aimer au-dessus de la mort;
Tu n'y peux rien. Tu n'es que la haine qui mord.
Rien tâchant d'être Tout, c'est toi. Ta sombre sphère
C'est la négation, et tu n'es bon qu'à faire
Frissonner les penseurs qui sondent le ciel bleu,
Indignés, puisqu'un ver s'ose égaler à Dieu,
Puisque l'ombre atteint l'astre, et puisqu'une loi vile
Sur l'Homère éternel met l'éternel Zoïle.
XV
LES CHEVALIERS ERRANTS
La terre a vu jadis errer des paladins;
Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains,
Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages
La crainte, et la lueur de leurs brusques passages;
Ils étaient, dans des temps d'oppression, de deuil,
De honte, où l'infamie étalait son orgueil,
Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice;
Ils foudroyaient le crime, ils souffletaient le vice;
On voyait le vol fuir, l'imposture hésiter,
Blêmir la trahison, et se déconcerter
Toute puissance injuste, inhumaine, usurpée,
Devant ces magistrats sinistres de l'épée.
Malheur à qui faisait le mal! Un de ces bras
Sortait de l'ombre avec ce cri: Tu périras!
Contre le genre humain et devant la nature,
De l'équité suprême ils tentaient l'aventure;
Prêts à toute besogne, à toute heure, en tout lieu,
Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu.
Ils erraient dans la nuit ainsi que des lumières.
Leur seigneurie était tutrice des chaumières;
Ils étaient justes, bons, lugubres, ténébreux;
Quoique gardé par eux, quoique vengé par eux,
Le peuple en leur présence avait l'inquiétude
De la foule devant la pâle solitude;
Car on a peur de ceux qui marchent en songeant,
Pendant que l'aquilon, du haut des cieux plongeant,
Rugit, et que la pluie épand à flots son urne
Sur leur tête entrevue au fond du bois nocturne.
Ils passaient effrayants, muets, masqués de fer.
Quelques-uns ressemblaient à des larves d'enfer;
Leurs cimiers se dressaient difformes sur leurs heaumes;
On ne savait jamais d'où sortaient ces fantômes;
On disait: Qui sont-ils? d'où viennent-ils? Ils sont
Ceux qui punissent, ceux qui jugent, ceux qui vont.--
Tragiques, ils avaient l'attitude du rêve.
O les noirs chevaucheurs! ô les marcheurs sans trêve!
Partout où reluisait l'acier de leur corset,
Partout où l'un d'eux, calme et grave, apparaissait
Posant sa lance au coin ténébreux de la salle,
Partout où surgissait leur ombre colossale,
On sentait la terreur des pays inconnus;
Celui-ci vient du Rhin; celui-là du Cydnus;
Derrière eux cheminait la Mort, squelette chauve;
Il semblait qu'aux naseaux de leur cavale fauve
On entendît la mer ou la forêt gronder;
Et c'est aux quatre vents qu'il fallait demander
Si ce passant était roi d'Albe ou de Bretagne;
S'il sortait de la plaine ou bien de la montagne;
S'il avait triomphé du maure, ou du chenil
Des peuples monstrueux qui hurlent près du Nil;
Quelle ville son bras avait prise ou sauvée;
De quel monstre il avait écrasé la couvée.
Les noms de quelques-uns jusqu'à nous sont venus;
Ils s'appelaient Bernard, Lahire, Eviradnus;
Ils avaient vu l'Afrique; ils éveillaient l'idée
D'on ne sait quelle guerre effroyable en Judée;
Rois dans l'Inde, ils étaient en Europe barons;
Et les aigles, les cris des combats, les clairons,
Les batailles, les rois, les dieux, les épopées,
Tourbillonnaient dans l'ombre au vent de leurs épées;
Qui les voyait passer à l'angle de son mur
Pensait à ces cités d'or, de brume et d'azur
Qui font l'effet d'un songe à la foule effarée,
Tyr, Héliopolis, Solyme, Césarée.
Ils surgissaient du sud ou du septentrion,
Portant sur leur écu l'hydre ou l'alérion,
Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique,
Marchant seuls au sentier que le devoir indique,
Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel
La vague obscurité d'un voyage éternel;
Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles,
Ils venaient de si loin, qu'ils en étaient terribles;
Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons
Toute l'immensité des sombres horizons.
LE PETIT ROI DE GALICE
I
LE RAVIN D'ERNULA
Ils sont là tous les dix, les infants d'Asturie.
La même affaire unit dans la même prairie
Les cinq de Santillane aux cinq d'Oviedo.
C'est midi; les mulets, très las, ont besoin d'eau,
L'âne a soif, le cheval souffle et baisse un œil terne
Et la troupe a fait halte auprès d'une citerne;
Tout à l'heure on ira plus loin, bannière au vent;
Ils atteindront le fond de l'Asturie avant
Que la nuit ait couvert la sierra de ses ombres;
Ils suivent le chemin qu'à travers ces monts sombres
Un torrent, maintenant à sec, jadis creusa,
Comme s'il voulait joindre Espos à Tolosa;
Un prêtre est avec eux qui lit son bréviaire.
Entre eux et Compostelle ils ont mis la rivière.
Ils sont près d'Ernula, bois où le pin verdit,
Où Pélage est si grand, que le chevrier dit:
«Les arabes faisaient la nuit sur la patrie.
Combien sont-ils? criaient les peuples d'Asturie.
Pélage en sa main prit la forêt d'Ernula,
Alluma cette torche, et, tant qu'elle brûla,
Il put voir et compter, du haut de la montagne,
Les maures ténébreux jusqu'au fond de l'Espagne.»
II
LEURS ALTESSES
L'endroit est désolé, les gens sont triomphants.
C'est un groupe tragique et fier que ces infants,
Précédés d'un clairon qu'à distance accompagne
Une bande des gueux les plus noirs de l'Espagne;
Sur le front des soldats, férocement vêtus,
La montera de fer courbe ses crocs pointus,
Et Mauregat n'a point d'estafiers plus sauvages,
Et le forban Dragut n'a pas sur les rivages
Écumé de forçats pires, et Gaïffer
N'a pas, dans le troupeau qui le suit, plus d'enfer;
Les casques sont d'acier et les cœurs sont de bronze;
Quant aux infants, ce sont dix noms sanglants; Alonze,
Don Santos Pacheco le Hardi, Froïla,
Qui, si l'on veut Satan, peut dire: Me voilà!
Ponce, qui tient la mer d'Irun à Biscarosse,
Rostabat le Géant, Materne le Féroce,
Blas, Ramon, Jorge, et Ruy le Subtil, leur aîné,
Blond, le moins violent et le plus acharné.
Le mont, complice et noir, s'ouvre en gorges désertes.
Ils sont frères; c'est bien; sont-ils amis? non, certes.
Ces Caïns pour lien ont la perte d'autrui.
Blas, du reste, est l'ami de Materne, et don Ruy
De Ramon, comme Atrée est l'ami de Thyeste.
III
NUÑO
Les chefs parlent entre eux, les soldats font la sieste.
Les chevaux sont parqués à part, et sont gardés
Par dix hommes, riant, causant, jouant aux dés,
Qui sont dix intendants, ayant titres de maîtres,
Armés d'épieux, avec des poignards à leurs guêtres.
Le sentier a l'air traître et l'arbre a l'air méchant;
Et la chèvre qui broute au flanc du mont penchant,
Entre les grès lépreux trouve à peine une câpre,
Tant la ravine est fauve et tant la roche est âpre:
De distance en distance, on voit des puits bourbeux
Où finit le sillon des chariots à bœufs;
Hors un peu d'herbe autour des puits, tout est aride;
Tout du grand midi sombre a l'implacable ride;
Les arbres sont gercés, les granits sont fendus;
L'air rare et brûlant manque aux oiseaux éperdus.
On distingue des tours sur l'épine dorsale
D'un mont lointain qui semble une ourse colossale.
Quand, où Dieu met le roc, l'homme bâtit le fort,
Quand à la solitude il ajoute la mort,
Quand de l'inaccessible il fait l'inexpugnable,
C'est triste. Dans des plis d'ocre rouge et de sable,
Les hauts sentiers des cols, vagues linéaments,
S'arrêtent court, brusqués par les escarpements
Vers le nord, le troupeau des nuages qui passe,
Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace,
S'enfuit, à tous les pics laissant de sa toison.
Le Corcova remplit le fond de l'horizon.
On entend dans les pins que l'âge use et mutile
Lutter le rocher hydre et le torrent reptile;
Près du petit pré vert pour la halte choisi,
Un précipice obscur, sans pitié, sans merci,
Aveugle, ouvre son flanc, plein d'une pâle brume
Où l'Ybaïchalval, épouvantable, écume.
De vrais brigands n'auraient pas mieux trouvé l'endroit.
Le col de la vallée est tortueux, étroit,
Rude, et si hérissé de broussaille et d'ortie,
Qu'un seul homme en pourrait défendre la sortie.
De quoi sont-ils joyeux? D'un exploit. Cette nuit,
Se glissant dans la ville avec leurs gens, sans bruit,
Avant l'heure où commence à poindre l'aube grise,
Ils ont dans Compostelle enlevé par surprise
Le pauvre petit roi de Galice, Nuño.
Les loups sont là, pesant dans leur griffe l'agneau.
En cercle près du puits, dans le champ d'herbe verte,
Cette collection de monstres se concerte.
Le jeune roi captif a quinze ans; ses voleurs
Sont ses oncles; de là son effroi; pas de pleurs,
Il se tait; il comprend le but qui les rassemble;
Il bâille, et par moments ferme les yeux, et tremble.
Son front triste est meurtri d'un coup de gantelet.
En partant, on l'avait lié sur un mulet;
Grave et sombre, il a dit: Cette corde me blesse.
On l'a fait délier, dédaignant sa faiblesse;
Mais ses oncles hagards fixent leurs yeux sur lui.
L'orphelin sent le vide horrible et sans appui.
A sa mort, espérant dompter les vents contraires,
Le feu roi don Garci fit venir ses dix frères,
Supplia leur honneur, leur sang, leur cœur, leur foi,
Et leur recommanda ce faible enfant, leur roi.
On discute, en baissant la voix avec mystère,
Trois avis: le cloîtrer au prochain monastère,
L'aller vendre à Juzaph, prince des sarrasins,
Le jeter simplement dans un des puits voisins.
IV
LA CONVERSATION DES INFANTS
--La vie est un affront alors qu'on nous la laisse,
Dit Pacheco; qu'il vive et meure de vieillesse!
Tué, c'était le roi; vivant, c'est un bâtard.
Qu'il vive! au couvent!
--Mais s'il reparaît plus tard?
Dit Jorge.
--Oui, s'il revient? dit Materno l'Hyène.
--S'il revient? disent Ponce et Ramon.
--Qu'il revienne
Réplique Pacheco. Frères, si maintenant
Nous le laissons vivant, nous le faisons manant.
Je lui dirais: Choisis; la mort, ou bien le cloître.
Si, pouvant disparaître, il aime mieux décroître,
Je vous l'enferme au fond d'un moûtier vermoulu,
Et je lui dis: C'est bon; c'est toi qui l'as voulu.
Un roi qu'on avilit tombe; on le destitue,
Bien quand on le méprise et mal quand on le tue.
Nuño mort, c'est un spectre; il reviendrait. Mais, bah!
Ayant plié le jour où mon bras le courba,
Mais s'étant laissé tondre, ayant eu la paresse
De vivre, que m'importe après qu'il reparaisse?
Je dirais:--Le feu roi hantait les filles; bien;
A-t-il eu quelque part ce fils? Je n'en sais rien;
Mais depuis quand, bâtard et lâche, est-on des nôtres?
Toute la différence entre un rustre et nous autres,
C'est que, si l'affront vient à notre choix s'offrir,
Le rustre voudra vivre et le prince mourir;
Or, ce drôle a vécu.--Les manants ont envie
De devenir caducs, et tiennent à la vie;
Ils sont bourgeois, marchands, bâtards, vont aux sermons,
Et meurent vieux; mais nous, les princes, nous aimons
Une jeunesse courte et gaie à fin sanglante;
Nous sommes les guerriers; nous trouvons la mort lente,
Et nous lui crions: viens! et nous accélérons
Son pas lugubre avec le bruit de nos clairons.
Le peuple nous connaît, et le sait bien; il chasse
Quiconque prouve mal sa couronne et sa race,
Quiconque porte mal sa peau de roi. Jamais
Un roi n'est ressorti d'un cloître; et je promets
De donner aux bouviers qui sont dans la prairie
Tous mes états d'Algarve et tous ceux d'Asturie,
Si quelqu'un, n'importe où, dans les pays de mer
Ou de terre, en Espagne, en France, dans l'enfer,
Me montre un capuchon d'où sort une couronne.
Le froc est un linceul que la nuit environne;
Après que vous avez blêmi dans un couvent,
On ne veut plus de vous; un moine, est-ce un vivant?
On ne vous trouve plus la mine assez féroce.
--Moine, reprends ta robe! Abbé, reprends ta crosse!
Va-t'en!--Voilà le cri qu'on vous jette. Laissons
Vivre l'enfant.
Don Ruy, le chef des trahisons,
Froid, se parle à lui-même et dit:
--Cette mesure
Aurait ceci de bon qu'elle serait très sûre.
--Laquelle? dit Ramon.
Mais Ruy, sans se hâter:
--Je ne sais rien de mieux, dit-il, pour compléter
Les choses de l'état et de la politique,
Et les actes prudents qu'on fait et qu'on pratique
Et qui ne doivent pas du vulgaire être sus,
Qu'un puits profond, avec une pierre dessus.
Cela se dit pendant que les gueux, pêle-mêle,
Boivent l'ombre et le rêve à l'obscure mamelle
Du sommeil ténébreux et muet, et pendant
Que l'enfant songe, assis sous le soleil ardent.
Le prêtre mange, avec les prières d'usage.
V
LES SOLDATS CONTINUENT DE DORMIR
ET LES INFANTS DE CAUSER
Une faute; on n'a point fait garder le passage.
O don Ruy le Subtil, à quoi donc pensez-vous?
Mais don Ruy répondrait:--J'ai la ronce et le houx,
Et chaque pan de roche est une sentinelle;
La fauve solitude est l'amie éternelle
Des larrons, des voleurs et des hommes de nuit;
Ce pays ténébreux comme un antre est construit,
Et nous avons ici notre aire inabordable;
C'est un vieux recéleur que ce mont formidable;
Sinistre, il nous accepte, et, quoi que nous fassions,
Il cache dans ses trous toutes nos actions;
Et que pouvons-nous donc craindre dans ces provinces
Étant bandits aux champs et dans les villes princes?
Le débat sur le roi continue.--Il faudrait,
Dit l'infant Ruy, trouver quelque couvent discret,
Quelque in-pace bien calme où cet enfant vieillisse;
Soit. Mais il vaudrait mieux abréger le supplice,
Et s'en débarrasser dans l'Ybaïchalval.
Prenez vite un parti, vite! Ensuite à cheval!
Dépêchons.
Et, voyant que l'infant don Materne
Jette une pierre, et puis une autre, à la citerne,
Et qu'il suit du regard les cercles qu'elles font,
L'infant Ruy s'interrompt, dit:--Pas assez profond.
J'ai regardé.--Puis, calme, il reprend:
--Une affaire
Perd sa première forme alors qu'on la diffère.
Un point est décidé dès qu'il est éclairci.
Nous sommes tous d'accord en bons frères ici,
L'enfant nous gêne. Il faut que de la vie il sorte;
Le cloître n'est qu'un seuil, la tombe est une porte.
Choisissez. Mais que tout soit fait avant demain.
VI
QUELQU'UN
Alerte! un cavalier passe dans le chemin.
C'est l'heure où les soldats, aux yeux lourds, aux fronts blêmes,
La sieste finissant, se réveillent d'eux-mêmes.
Le cavalier qui passe est habillé de fer;
Il vient par le sentier du côté de la mer;
Il entre dans le val, il franchit la chaussée;
Calme, il approche. Il a la visière baissée;
Il est seul; son cheval est blanc.
Bon chevalier,
Qu'est-ce que vous venez faire dans ce hallier?
Bon passant, quel hasard funeste vous amène
Parmi ces rois ayant de la figure humaine
Tout ce que les démons peuvent en copier?
Quelle abeille êtes-vous pour entrer au guêpier?
Quel archange êtes-vous pour entrer dans l'abîme?
Les princes, occupés de bien faire leur crime,
Virent, hautains d'abord, sans trop se soucier,
Passer cet inconnu sous son voile d'acier;
Lui-même, il paraissait, traversant la clairière,
Regarder vaguement leur bande aventurière;
Comme si ses poumons trouvaient l'air étouffant,
Il se hâtait; soudain il aperçut l'enfant;
Alors il marcha droit vers eux, mit pied à terre,
Et, grave, il dit:
--Je sens une odeur de panthère,
Comme si je passais dans les monts de Tunis;
Je vous trouve en ce lieu trop d'hommes réunis;
Fait-on le mal ici par hasard? Je soupçonne
Volontiers les endroits où ne passe personne.
Qu'est-ce que cet enfant? Et que faites-vous là?
Un rire, si bruyant qu'un vautour s'envola,
Fut du fier Pacheco la première réponse;
Puis il cria:
--Pardieu, mes frères! Jorge, Ponce,
Ruy, Rostabat, Alonze, avez-vous entendu?
Les arbres du ravin demandent un pendu;
Qu'ils prennent patience, ils l'auront tout à l'heure;
Je veux d'abord répondre à l'homme. Que je meure
Si je lui cèle rien de ce qu'il veut savoir!
Devant moi d'ordinaire, et dès que l'on croit voir
Quelque chose qui semble aux manants mon panache,
Vite, on clôt les volets des maisons, on se cache,
On se bouche l'oreille et l'on ferme les yeux;
Je suis content d'avoir enfin un curieux.
Il ne sera pas dit que quelqu'un sur la terre,
Princes, m'aura vu faire une chose et la taire,
Et que, questionné, j'aurai balbutié.
Le hardi qui fait peur, muet, ferait pitié.
Ma main s'ouvre toujours, montrant ce qu'elle sème.
J'étalerais mon âme à Dieu, vînt-il lui-même
M'interroger du haut des cieux, moi, Pacheco,
Ayant pour voix la foudre et l'enfer pour écho.
Çà, qui que tu sois, homme, écoute, misérable,
Nous choisirons après ton chêne ou ton érable,
Selon qu'il peut te plaire, en ce bois d'Ernula,
Pendre à ces branches-ci plutôt qu'à celles-là.
Écoute. Ces seigneurs à mines téméraires,
Et moi, le Pacheco, nous sommes les dix frères.
Nous sommes les infants d'Asturie; et ceci,
C'est Nuño, fils de feu notre frère Garci,
Roi de Galice, ayant pour ville Compostelle;
Nous, ses oncles, avons sur lui droit de tutelle;
Nous l'allons verrouiller dans un couvent. Pourquoi?
C'est qu'il est si petit, qu'il est à peine roi,
Et que ce peuple-ci veut de fortes épées;
Tant de haines autour du maître sont groupées
Qu'il faut que le seigneur ait la barbe au menton;
Donc, nous avons ôté du trône l'avorton,
Et nous allons l'offrir au bon Dieu. Sur mon âme,
Cela vous a la peau plus blanche qu'une femme!
Mes frères, n'est-ce pas? c'est mou, c'est grelottant;
On ignore s'il voit, on ne sait s'il entend;
Un roi, ça! rien qu'à voir ce petit on s'ennuie.
Moi, du moins, j'ai dans l'œil des flammes; et la pluie,
Le soleil et le vent, ces farouches tanneurs,
M'ont fait le cuir robuste et ferme, messeigneurs!
Ah! pardieu, s'il est beau d'être prince, c'est rude;
Avoir du combattant l'éternelle attitude,
Vivre casqué, suer l'été, geler l'hiver,
Être le ver affreux d'une larve de fer,
Coucher dans le harnais, boire à la calebasse,
Le soir être si las qu'on va la tête basse,
Se tordre un linge aux pieds, les souliers vous manquant,
Guerroyer tout le jour, la nuit garder le camp,
Marcher à jeun, marcher vaincu, marcher malade,
Sentir suinter le sang par quelque estafilade,
Manger des oignons crus et dormir par hasard,
Voilà. Vissez-moi donc le heaume et le brassard
Sur ce fœtus, à qui bientôt on verra croître
Par derrière une mitre et par devant un goître!
A la bonne heure, moi! je suis le compagnon
Des coups d'épée, et j'ai la colère pour nom,
Et les poils de mon bras font peur aux bêtes fauves.
Ce nain vivra tondu parmi les vieillards chauves;
Il se pourrait aussi, pour le bien de l'état,
Si l'on trouvait un puits très creux, qu'on l'y jetât;
Moi, je l'aimerais mieux moine en quelque cachette,
Servant la messe au prêtre avec une clochette.
Pour nous, chacun de nous étant prince et géant,
Nous gardons sceptre et lance, et rien n'est mieux séant
Qu'aux enfants la chapelle et la bataille aux hommes.
Il a précisément dix comtés, et nous sommes
Dix princes; est-il rien de plus juste? A présent,
N'est-ce pas, tu comprends cette affaire, passant?
Elle est simple, et l'on peut n'en pas faire mystère,
Et le jour ne va pas s'éclipser, et la terre
Ne va pas refuser aux hommes le maïs,
Parce que dix seigneurs partagent un pays,
Et parce qu'un enfant rentre dans la poussière.
Le chevalier leva lentement sa visière.
--Je m'appelle Roland, pair de France, dit-il.
VII
DON RUY LE SUBTIL
Alors l'aîné prudent, le chef, Ruy le Subtil,
Sourit.
--Sire Roland, ma pente naturelle
Étant de ne chercher à personne querelle,
Je vous salue, et dis: Soyez le bienvenu!
Je vous fais remarquer que ce pays est nu,
Rude, escarpé, désert, brutal, et que nous sommes
Dix infants bien armés avec dix majordomes,
Ayant derrière nous cent coquins fort méchants,
Et que, s'il nous plaisait, nous pourrions dans ces champs
Laisser de la charogne en pâture aux volées
De corbeaux que le soir chasse dans les vallées.
Vous êtes dans un vrai coupe-gorge; voyez,
Pas un toit, pas un mur, des sentiers non frayés,
Personne; aucun secours possible; et les cascades
Couvrent le cri des gens tombés aux embuscades.
On ne voyage guère en ce val effrayant.
Les songe-creux, qui vont aux chimères bayant,
Trouvent les âpretés de ces ravins fort belles;
Mais ces chemins pierreux aux passants sont rebelles,
Ces pics repoussent l'homme, ils ont des coins hagards
Hantés par des vivants aimant peu les regards,
Et, quand une vallée est à ce point rocheuse,
Elle peut devenir aux curieux fâcheuse.
Bon Roland, votre nom est venu jusqu'à nous.
Nous sommes des seigneurs bienfaisants et très doux,
Nous ne voudrions pas vous faire de la peine,
Allez-vous-en. Parfois la montagne est malsaine.
Retournez sur vos pas, ne soyez point trop lent,
Retournez.
--Décidez mon cheval, dit Roland;
Car il a l'habitude étrange et ridicule
De ne pas m'obéir quand je veux qu'il recule.
Les infants un moment se parlèrent tout bas.
Et Ruy dit à Roland:
--Tant d'illustres combats
Font luire votre gloire, ô grand soldat sincère,
Que nous vous aimons mieux compagnon qu'adversaire.
Seigneur, tout invincible et tout Roland qu'on est,
Quand il faut, pied à pied, dans l'herbe et le genêt,
Lutter seul, et, n'ayant que deux bras, tenir tête
A cent vingt durs garçons, c'est une sombre fête;
C'est un combat d'un sang généreux empourpré,
Et qui pourrait finir, sur le sinistre pré,
Par les os d'un héros réjouissant les aigles.
Entendons-nous plutôt. Les états ont leurs règles;
Et vous êtes tombé dans un arrangement
De famille, inutile à conter longuement;
Seigneur, Nuño n'est pas possible; je m'explique.
L'enfantillage nuit à la chose publique;
Mettre sur un tel front la couronne, l'effroi,
La guerre, n'est-ce pas stupide? Un marmot roi!
Allons donc! en ce cas, si le contre-sens règne,
Si l'absurde fait loi, qu'on me donne une duègne,
Et dites aux brebis de rugir, ordonnez
Aux biches d'emboucher les clairons forcenés;
En même temps, soyez conséquent, qu'on affuble
L'ours des monts et le loup des bois d'une chasuble,
Et qu'aux pattes du tigre on plante un goupillon.
Seigneur, pour être sage, on n'est pas un félon;
Et les choses qu'ici je vous dis sont certaines
Pour les docteurs autant que pour les capitaines.
J'arrive au fait; soyons amis. Nous voulons tous
Faire éclater l'estime où nous sommes de vous;
Voici. Leso n'est pas une bourgade vile,
La ville d'Oyarzun est une belle ville,
Toutes deux sont à vous; si, pesant nos raisons,
Vous nous prêtez main-forte en ce que nous faisons,
Nous vous donnons les gens, les bois, les métairies.
Donc vous voilà seigneur de ces deux seigneuries;
Il ne nous reste plus qu'à nous tendre la main.
Nous avons de la cire, un prêtre, un parchemin,
Et pour que votre grâce en tout point soit contente,
Nous allons vous signer ici votre patente;
C'est dit.
--Avez-vous fait ce rêve? dit Roland.
Et, présentant au roi son beau destrier blanc:
--Tiens, roi! pars au galop, hâte-toi, cours, regagne
Ta ville, et saute au fleuve et passe la montagne,
Va!--
L'enfant-roi bondit en selle éperdument,
Et le voilà qui fuit sous le clair firmament,
A travers monts et vaux, pâle, à bride abattue.
--Çà, le premier qui monte à cheval, je le tue,
Dit Roland.