--Mon père! exclamèrent-ils tous ensemble, et ils lui tendir

LES

CAVALIERS DE LA NUIT

Première Partie

LE GANT DE LA REINE

NOUVEAUTÉS EN LECTURE

DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES

=Les Mémoires d’un vieux Garçon=, par A. de GONDRECOURT.

5 vol. in-8.

=Les Cavaliers de la Nuit=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL, auteur

de la _Tour des Gerfauts_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Les Paysans, Scènes de la Vie de campagne=, par H. de

BALZAC. 5 vol. in-8.

=Les Damnés de Java=, par MÉRY. 3 vol. in-8.

=La Fille de Cromwell=, par Eugène de MIRECOURT, auteur des _Confessions

de Marion Delorme_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Roi de la Barrière=, par Paul FÉVAL. 4 vol. in-8.

=La Roche sanglante=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 5 vol. in-8.

=Le Fou de la Bastide=, par Madame Clémence ROBERT. 3 vol. in-8.

=Le Château des Fantômes=, par Xavier de MONTÉPIN. 5 vol. in-8.

=La Fée du Jardin=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Le Capitaine Zamore=, par le marquis de FOUDRAS et Constant

GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Le Dragon de la Reine=, par Gabriel FERRY, auteur du _Coureur

des Bois_. 4 vol. in-8.

=Diane de Lancy=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.

=Les Amours d’Espérance=, par AUGUSTE MAQUET, collaborateur

d’ALEXANDRE DUMAS. 5 vol. in-8.

=Les Vautours de Paris=, par le marquis de FOUDRAS et Constant

GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Madame Pistache=, par Paul FÉVAL. 2 vol. in-8.

=La Tombe-Issoire=, par ÉLIE BERTHET. 4 vol. in-8.

=Le Comte de Sallenauve=, par H. DE BALZAC. 5 vol. in-8.

=Les Amours de Vénus=, par XAVIER DE MONTÉPIN. 4 vol. in-8.

=La Dernière Favorite=, par madame la comtesse DASH. 3 v. in-8.

=Robert le Ressuscité=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=Les Tonnes d’Or=, par le vicomte PONSON DU TERRAIL. 4 vol. in-8.

=Les Libertins=, par EUGÈNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.

=La Famille Beauvisage=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.

=Un Roué du Directoire=, par EUGÈNE DE MIRECOURT. 2 vol. in-8.

=Le Député d’Arcis=, par H. DE BALZAC. 4 vol. in-8.

=Mercédès=, par Madame la comtesse DASH. 3 vol. in-8.

=Blanche de Savenières=, par MOLÉ-GENTILHOMME. 4 vol. in-8.

=La Fille de l’Aveugle=, par EMMANUEL GONZALÈS. 3 vol. in-8.

=Le Château de La Renardière=, par MARIE AYCARD. 4 vol. in-8.

=Roch Farelli=, par Paul FÉVAL. 2 vol. in-8.

=La comtesse Ulrique=, par le marquis de FOUDRAS et Constant

GUÉROULT, auteur de _Roquevert l’Arquebusier_, etc., etc. 4 vol. in-8.

=Les Catacombes de Paris=, par ÉLIE BERTHET. 4 vol. in-8.

=La Tour des Gerfauts=, par le vic. PONSON DU TERRAIL. 5 v. in-8.

=La Belle Gabrielle=, par AUGUSTE MAQUET. 5 vol. in-8.

Imprimerie de GUSTAVE GRATIOT, 30, rue Mazarine.

LES

CAVALIERS

DE LA

NUIT

Première Partie

LE GANT DE LA REINE

PAR

LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL

Auteur de

La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.

I

AVIS.--Vu les traités internationaux relatifs à la

propriété littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet

ouvrage à l’étranger, sans l’autorisation de l’auteur et de

l’éditeur du roman.

PARIS

L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR

RUE SAINT-JACQUES, 38.

LE

DÉPUTÉ D’ARCIS

PAR

H. DE BALZAC

Jamais peut-être, dans aucune de ses œuvres, la supériorité de Balzac

ne s’est manifestée avec autant d’éclat que dans le _Député d’Arcis_;

jamais il n’a prouvé si hautement qu’il n’est point de sujet si aride,

ni d’étude si sévère qui ne puissent devenir attrayants sous l’aile

fécondante du génie. Les admirateurs du grand écrivain s’attendaient à

voir briller exclusivement dans cet ouvrage l’observation profonde,

hardie, presque infaillible qui forme une des faces les plus

saisissantes de son talent; mais, ce qu’ils croyaient impossible dans

des _Scènes de la vie politique_, ce qu’ils y trouveront, avec surprise,

répandu en abondance et porté au plus haut degré, c’est l’intérêt, mais

un intérêt si vif, si attachant, que le _Député d’Arcis_ nous paraît

supérieur, sous ce rapport du moins, à tout ce qui est sorti jusque-là

de la plume de Balzac. Le procédé employé par l’illustre romancier pour

atteindre ce prodigieux résultat consiste à laisser dans l’ombre les

hautes combinaisons de la politique pour pénétrer dans les familles et y

mettre en jeu toutes les passions humaines par le contre-coup des

petites intrigues électorales. Là, tous les sentiments, depuis les plus

abjects jusqu’aux plus élevés, se déroulent dans des scènes émouvantes

et vivement éclairées par des caractères éclatants de vérité. C’est

d’abord le comte de Sallenauve, noble figure, poétique et sérieuse à la

fois, l’une des plus sympathiques créations de Balzac; puis Mme de

l’Estorade, Naïs, la famille Beauvisage, la famille Giguet, la belle et

touchante Luigia, puis cette terrifiante et originale figure de Vautrin,

revêtant ici un caractère tout nouveau, une dernière et suprême

_incarnation_, sublime d’habileté, de dévouement et de pathétique dans

son rôle de père. Nous en passons beaucoup d’autres pour laisser au

lecteur tout le charme de cette admirable composition qui, nous le

répétons, se distingue surtout par un immense intérêt.

LES CATACOMBES DE PARIS

Roman par ÉLIE BERTHET

Il est des choses dont tout le monde parle et que peu de personnes

connaissent réellement. De ce nombre sont les vastes carrières qu’on

appelle _Catacombes de Paris_, bien que ce nom convienne seulement à

l’ossuaire qu’elles renferment. M. Elie Berthet, que la puissance de ses

conceptions dramatiques et le charme pittoresque de ses descriptions ont

placé parmi nos premiers romanciers, a eu l’idée de descendre dans ces

immenses souterrains, de les étudier avec soin et d’en dégager la sombre

et mystérieuse poésie qu’ils renferment. L’ouvrage que nous offrons au

public est le résultat de ses études et de ses ténébreuses promenades

sous le sol parisien.

Mais les _Catacombes_, avec l’ordre admirable qui règne aujourd’hui dans

leurs lugubres détours, n’eussent pas offert au roman des ressources

suffisantes. L’auteur est donc remonté jusqu’à l’époque où ces galeries

furent, pour ainsi dire, découvertes, alors que leur délabrement

compromettait la solidité d’une portion de Paris et que, chaque jour, à

chaque heure, de nouveaux écroulements venaient consterner les quartiers

de la rive gauche. En beaucoup d’endroits on peut encore observer l’état

primitif des carrières; ces endroits s’appellent _travaux des anciens_.

Il lui a donc été facile de se représenter les _Catacombes_ telles

qu’elles étaient au siècle dernier, et il a créé l’œuvre la plus

curieuse, la plus dramatique, la plus saisissante qui soit jamais tombée

de sa plume.

PROLOGUE.

LA TOUR DE PENN-OLL

CHAPITRE PREMIER

I

--Quelle nuit sombre, quelle orage!... Maître, ne chercherons-nous point

un abri, castel ou chaumière, où nous puissions attendre le jour le

verre et les dés en main?

--Que me font la nuit et l’orage!

--Maître votre manteau ruisselle et les bords de votre feutre sont aussi

détrempés que la route où nous chevauchons. Le vent en a brisé la plume;

votre cheval se cabre à la lueur de la foudre, et le rugissement de la

mer fait frissonner le mien sous moi.

--La bise séchera mon manteau; je remplacerai ma plume brisée; et quant

à nos chevaux, si le tonnerre et les rugissements de la mer les

épouvantent, s’ils refusent d’avancer, nous mettrons pied à terre, et

nous continuerons notre chemin a pied.

--Maître, maître, au nom de Dieu!....

--Dieu veille sur ceux qui le servent. Mais souviens-toi qu’un éperon de

fer est vissé à ta botte.... L’heure s’avance,--on nous attend!

Ce dialogue avait lieu sur une route de Bretagne, courant en rampes

brusques et raboteuses entre une forêt et une falaise déserte, au pied

de laquelle la mer déferlait pendant une nuit orageuse du mois d’août

1572.

La pluie tombait en tourbillonnant au souffle du vent, et les éclairs

déchiraient la voûte noire du ciel. La forêt, située à droite de la

route, inclinait sous l’effort de la tempête les hautes cimes de ses

noirs sapins, qui jetaient, comme un lointain et lugubre écho, leurs

gémissements et leurs craquements confus aux voix courroucées de

l’Océan.

Les deux cavaliers cheminant ainsi par ce sentier désert, et dont les

montures frémissaient à chaque éclat du tonnerre, venaient de bien loin

sans doute, car la pluie qui ruisselait depuis deux ou trois heures,

n’avait pu parvenir à laver la boue de leurs manteaux. Celui des deux

cavaliers qui parlait la voix haute, avec l’accent impérieux du maître,

était un jeune homme solide et campé sur sa selle comme un preux du

moyen-âge.

Quand un éclair déchirait la nue, on pouvait distinguer la belle et

martiale figure d’un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avec un

teint brun, une barbe noire pointue, de fines moustaches retroussées,

une lèvre insouciante et railleuse, de longs cheveux bouclés, malgré la

mode du temps, qui les voulait rasés.

La longue épée du jeune cavalier rebondissait sur les flancs de son

cheval; son manteau court, sans broderies, était fièrement attaché sur

son épaule; son feutre, tout détrempé qu’il fût, cavalièrement incliné

sur son oreille gauche.

C’était un beau jeune homme chevauchant le poing sur la hanche et la

tête haute malgré l’orage, la foudre et le vent.

Son compagnon était un gros homme de près de quarante ans, déjà

grisonnant, ventru, pleurard, qui, à en juger par ses plaintes récentes,

eût préféré de beaucoup le plafond enfumé et les pots d’étain d’une

taverne à ce voyage nocturne à la suite du gentilhomme auquel il servait

d’écuyer.

--Allons! maître fainéant, reprit le cavalier après un moment de

silence, essuie ton front et donne une accolade à cette gourde à large

panse qui roule et rebondit sur ton dos; elle te conseillera la

patience...

--Nous venons de si loin! murmura l’écuyer lassé.

--Corbleu! si nous venons de loin, c’est une bonne raison pour ne pas

nous décourager au terme du voyage. La tour de Penn-Oll est proche, nous

a-t-on dit; c’est là que nous allons.

--Si elle était si proche que vous le dites, maître, nous la verrions à

la lueur de ces éclairs.

Le gentilhomme haussa les épaules et ne répondit pas; puis il poussa

vigoureusement son cheval qui prit le trot.

Au bout de cent pas, la route fit un coude et se trouva suspendue sur le

bord de la falaise qui surplombait sur une mer en courroux.

Le vieil océan était beau de colère et de majesté! Les rocs de la grève,

les cavernes sous-marines retentissaient sous son clapotement; ses lames

couronnées d’une écume blanche, hérissées d’une gerbe d’étincelles

phosphorescentes, galopaient vers la terre, mugissantes et échevelées,

comme des troupeaux de buffles sauvages qui fuiraient quelque fleuve

débordé dans l’Amérique du Nord.

Là, le cavalier arrêta court sa monture, et sa silhouette noire apparut

entre le ciel et la mer, ayant une pointe de rocher pour appui. Et sous

le poids sans doute d’une pensée tenace, oubliant son écuyer qui, lui

aussi, s’était arrêté pour avaler une gorgée de vin, il sembla se parler

à lui-même et murmura:

--Non, jamais les vagues molles des mers d’Italie n’eurent pareils

rugissements, jamais le golfe napolitain ne déploya si majestueuse

fureur... O vieil Océan! c’est bien toi que j’ai entendu dans mon

enfance, quand tu m’éveillais dans cette demeure vermoulue dont tu

rongeais patiemment la base. C’est bien toi que j’ai vu, tantôt d’un

gris terne, tantôt noir comme le ciel qui nous couvre tous deux,

toujours avec ta crinière écumante que tu jettes, ainsi qu’un défi, à ce

même ciel qui t’impose sa couleur!

C’est bien cette grève désolée sur laquelle j’ai couru tête nue; c’est

bien cette lande aride dont les ronces ensanglantaient mes pieds...

J’avais oublié le nom de mon pays, comme le mien, comme celui de mon

père; je sais maintenant le premier; dans deux heures, je saurai les

autres!

Et il éperonna de nouveau son cheval et repartit, pressant du genou les

flancs essoufflés du noble animal, et lui communiquant cette impatience

fébrile du voyageur pressé d’arriver.

Le chemin qu’il suivait se bifurquait un peu plus loin, ou du moins il

était rejoint par un autre qui venait de l’intérieur des terres et

sortait d’une coulée de châtaigniers et de sapins.

Au moment où notre gentilhomme arrivait à ce point de jonction, un

autre cavalier l’atteignait aussi par la route intérieure.

Celui-là était tout seul; mais, comme le premier, et autant qu’on en

pouvait juger au travers des ténèbres, c’était pareillement un

gentilhomme, jeune, hardi, portant bien son feutre et son manteau et

possédant, lui aussi, une bonne rapière à poignée d’acier tordu et des

pistolets dans ses fontes.

Celui-ci, parvenu le premier à l’embranchement des deux sentiers,

s’arrêta et parut hésiter, puis apercevant les deux cavaliers qui

venaient sur lui, il leur cria:

--Holà, messeigneurs! vilains ou gentilshommes, qui que vous soyez,

parlez-vous une langue chrétienne, italien, français ou espagnol?

Et il s’exprimait en français avec une nuance d’accentuation alsacienne.

--Oui, répondit le premier cavalier dans la même langue, mais avec

l’intonation italienne. Que désirez-vous?

--Je désire savoir lequel bout de ce chemin, du nord ou du sud, conduit

à la tour de Penn-Oll?

--J’y vais, messire, et si vous me voulez suivre...

--Volontiers, mon gentilhomme, car je me suis égaré deux fois déjà, je

viens de loin et l’heure me presse.

--Vous venez de loin? dit le premier cavalier en tressaillant.

--Oui, messire.

--Puis-je vous demander de quel pays?

--Sans doute. Je viens de Lorraine: de la cour du duc de Guise.

--Ah! fit le premier cavalier intrigué, et vous allez à la tour de

Penn-Oll?

--On m’y attend à minuit précis.

Le premier cavalier tressaillit de nouveau.

--C’est comme moi, dit-il. Et je viens pareillement de loin.

--D’où venez-vous?

--De Naples.

--Et vous allez à Penn-Oll?

--Oui, messire.

--Sang-Dieu! mon gentilhomme, puisqu’il en est ainsi, peut-être

m’expliquerez-vous un mystère.... J’ignore mon pays, je porte un nom de

hasard. Je suis écuyer de monseigneur le duc de Mayenne, j’avais quatre

ou cinq ans quand je quittai la demeure paternelle, je ne sais pourquoi,

je ne puis m’expliquer comment: un nuage s’étend sur mon souvenir.

Il y a quinze jours un inconnu a placardé, à la porte de mon logis, une

lettre avec son poignard. Cette lettre contenait...

--Peut-être ces mots, interrompit le premier cavalier: «Si vous voulez

savoir votre nom, le nom de votre pays, et les grandes choses que vous

réserve la destinée, prenez sur-le-champ la route de Bretagne, et

trouvez-vous, le 17 du mois d’août, le douzième coup de minuit sonnant,

à la porte de la tour de Penn-Oll.»

Le cavalier poussa un cri.

--Vous savez donc, dit-il, vous connaissez celui qui m’a écrit?

--Pas plus que vous. J’ai reçu une lettre semblable à la vôtre, et comme

la vôtre je l’ai trouvée clouée à la porte de mon logis avec la dague

que voilà.

--C’est étrange! murmura le cavalier. Ainsi, comme moi vous ignorez

votre pays?

--Non, fit vivement le gentilhomme, je viens de le reconnaître. Mon

pays, c’est la Bretagne. Cette mer que voilà, je m’en souviens

maintenant, cette grève que nous foulons, je l’ai parcourue les pieds

nus, les cheveux au vent...

Le cavalier qui venait de Lorraine, ainsi que l’avait fait naguère le

Napolitain, arrêta court son cheval, lui tourna la tête vers l’Océan;

examina les vagues moutonnantes, puis la falaise à pic, puis la grève

déserte, puis la forêt sombre où le vent sanglotait;--il laissa une

minute glisser la bride de sa main, porta cette main à son front, sembla

lire dans son souvenir, interroger les échos lointains et les tableaux

brumeux du passé, et enfin, il s’écria:

--Moi aussi! moi aussi, je te reconnais mer qui grondait dans ma tête,

quand j’essayais de me rappeler les jours éteints, je vous reconnais

bien aussi falaise escarpée, grève rocailleuse, forêt chevelue, vent

impétueux qui en courbe les cimes!

--Vous aussi! fit le Napolitain... Oh! c’est plus qu’étrange!

--Ecoutez, continua l’écuyer du duc de Mayenne, je commence à me

rappeler la demeure paternelle: c’était un vieux château, un château qui

tombaient en ruines... l’Océan l’entourait...

--Vous souvient-il de votre père? interrompit le Napolitain, dont la

voix tremblait.

--Oui, oui, fit vivement le Lorrain; c’était un homme de haute taille,

déjà blanc de cheveux et de barbe, mais dont l’œil brillait comme un

reflet d’épée au soleil.... Il était vêtu de noir.... Il avait une plume

noire à son chapeau....

Le cavalier napolitain poussa un nouveau cri:

--Cet homme était votre père? s’écria-t-il.

--Et, continua le Napolitain dont la voix tremblait de plus en plus, ne

vous souvient-il pas maintenant que vous aviez des frères?

--Des frères?

Le Lorrain passa de nouveau la main sur son front...

--Oui, balbutia-t-il, il me semble... Nous étions quatre, j’étais le

plus petit... car les autres me portaient...

--Oh! fit soudain l’Italien dont l’émotion couvrit la voix: le voile du

passé se déchire.... Je me souviens... Tu es mon frère!

Et, poussant un même cri, les deux cavaliers se jetèrent à bas de leurs

chevaux, et aux éclats de la foudre, aux lueurs des éclairs,

s’étreignirent et se donnèrent un baiser.

--Frère! dit alors le Napolitain, l’heure marche! A cheval! on nous

attend!

Ils se remirent en selle et continuèrent leur route côte à côte, la main

dans la main, ainsi qu’il convient à deux rejetons du même arbre que la

tempête a longtemps séparés, et dont un nouveau caprice de la tempête

réunit enfin les rameaux. Tout à coup, une bouffée de vent leur apporta

sur son aile le bruit d’un lointain galop de cheval qui retentissait

parmi les voix de l’orage.

--Frère! dit le Lorrain, entends-tu?

--Oui, fit l’Italien, tournant la tête et tendant l’oreille. C’est un

cavalier qui accourt bride abattue.

--Frère, nous étions quatre, peut-être est-ce l’un de nos frères!

--Qui sait? fit le Lorrain hochant la tête.

--Qui donc veux-tu qui chevauche à pareille heure, par temps pareil et

dans pareil chemin, si ce n’est celui que l’heure presse, que la

destinée pousse, que le prestige ardent de l’inconnu attire?

--C’est juste, dit le Lorrain.

Et tous deux mus par la même pensée, s’arrêtèrent, écoutant, anxieux, le

galop qui se rapprochait.

Bientôt une silhouette noire se dessina sur le sillon blanc du chemin,

puis cette silhouette cria:

--Holà! cavaliers?

--Qui êtes-vous? répondit l’Italien frémissant.

--Un gentilhomme espagnol qui a nom don Paëz.

Le Lorrain tressaillit.

--Ce n’est pas notre frère, murmura-t-il.

--Que demandez-vous?

--Mon chemin.

--Où allez-vous?

--A la tour de Penn-Oll.

--Nous y allons... venez avec nous...

L’Italien tremblait en parlant:

--Mon gentilhomme, reprit-il au moment où le cavalier arrivait sur eux,

vous nommez-vous bien don Paëz?

--Oui certes, car c’est moi qui me suis donné ce nom.

--Et... vous n’en avez pas d’autre?

--Je le saurai dans une heure!

Un double cri échappa aux poitrines oppressées des deux gentilshommes.

--C’est lui! murmurèrent-ils.

--Qui lui! fit le nouvel arrivant.

--Notre frère, dit le Lorrain, en lui tendant les bras par-dessus le col

de son cheval. Frère, te souvient-il du manoir paternel?... Te

souviens-tu d’une vieille salle aux plafonds écussonnés, d’une tour

écroulante, d’une mer furieuse qui en mordait les assises: te

souviens-tu d’une grève isolée où nous étions quatre enfants, à nous

défier à la course?

--Oui, dit l’Espagnol.

--Reconnais-tu cette mer, cette grève? Vois-tu dans l’éloignement cette

masse gigantesque qui se dresse plus noire que la nuit d’alentour?...

Frère, frère, te souvient-il?

Comme les deux autres, le troisième cavalier tourna la tête de sa

monture vers la mer, puis vers la forêt, puis vers la masse gigantesque

aperçue par le Lorrain...

Comme eux il interrogea le passé, la main sur son front, et il cria

comme eux:

--Oui, je me souviens! Frères, salut!

--Hâtons-nous donc! ajouta-t-il, car minuit sonnera bientôt et on nous

attend!

Et alors ils labourèrent de l’éperon les flancs haletants de leurs

chevaux, et ils galopèrent vers la tour de Penn-Oll qui commençait à

apparaître au travers des brumes, et qu’un éclair leur montra tout à

coup solitaire sur sa base de rochers, séparée du continent par un

étroit bras de mer.

Vingt minutes après ils étaient en face d’elle, n’ayant plus pour

l’atteindre que le bras de mer à franchir.

--Maître, grommela alors l’écuyer du gentilhomme italien, je ne vois de

barque nulle part.

--Nos chevaux nagent.

--Maître, la mer est si mauvaise...

--Ecuyer maudit, répondit le gentilhomme, si tu crains la mort, demeure

sur la grève... tu n’as point de secret à apprendre... et je n’ai nul

besoin de toi!

Et il lança bravement son cheval à la mer.

L’animal se cabra, recula frissonnant, mais l’éperon déchira son flanc,

et furieux, ensanglanté, il se jeta à la rencontre des vagues,

hennissant de douleur.

Le Lorrain et l’Espagnol suivirent leur frère.

L’écuyer hésita longtemps, mais la pluie tombait toujours... et sa

gourde était vide!

Il ôta son chapeau, fit un signe de croix, invoqua la madone

napolitaine, et suivit les trois gentilshommes.

L’Océan essaya bien de rugir et de rejeter à la côte ces hommes assez

téméraires pour la braver ainsi; mais ces hommes étaient de forte et

fière trempe,--et ils fendirent les lames, et après quelques minutes

d’une lutte terrible, l’ongle de fer de leurs étalons grinça sur le roc

glissant et poli qui supportait la tour de Penn-Oll. Cette tour était

tout ce qui restait d’une antique demeure féodale.

La vague avait passé sur les décombres du reste.

--Frères! dit alors le cavalier lorrain en soulevant le marteau de

bronze de la porte, nous étions quatre autrefois, et nous ne sommes que

trois maintenant!

--Voici le quatrième! répondit une voix venant de la haute mer.

Ils regardèrent, et aperçurent, se balançant à la crête des vagues, à

cent brasses de la tour, une barque, à l’avant de laquelle se tenait

tout debout un gentilhomme vêtu de noir, avec une plume rouge au

chapeau.

--D’où venez-vous? Frère, d’où viens-tu?

--D’Écosse, répondit-il.

En ce moment le beffroi de la tour retentit, et sonna le premier des

douze coups de minuit.

--Entrons, dit le cavalier lorrain,--laissant retomber, sur le chêne

ferré de la porte, la main de bronze qui servait de marteau.

CHAPITRE DEUXIÈME

II

Le coup de marteau retentit à l’intérieur de la tour avec un bruit

lugubre qui alla se répercuter en de sonores et lointains échos, tandis

que minuit sonnait.

A la dernière vibration du beffroi, la porte tourna sur ses gonds et

mit à découvert les ténébreuses profondeurs d’un vestibule au fond

duquel blanchissaient les dalles d’un escalier à balustre de fer.

Presque aussitôt, en haut de cet escalier, une lumière brilla, éclairant

la tête du vieillard, blanchie et ridée, mais dont les yeux enfermaient

un rayon de jeunesse et de mâle énergie.

--Qui êtes-vous? demanda la voix chevrotante de ce vieillard.

--Des gens qui cherchent un nom, répondit l’un des cavaliers.

--D’où venez-vous?

--De loin.

--Enfin! murmura le vieillard dont l’œil flamboyait.

Puis il reprit:

--Lorraine, êtes-vous là?

--Oui, dit le cavalier lorrain.

--Naples, êtes-vous là?

--Oui, dit le Napolitain.

--Et vous, Espagne?

--Moi aussi, dit le castillan don Paëz.

--Et vous, Écosse?

Il y eut un moment de silence, puis un choc eut lieu en dehors, la

barque qui se balançait peu auparavant sur les lames houleuses accosta

le roc de Penn-Oll, et le quatrième gentilhomme sauta lestement à

terre, entra dans le vestibule et répondit:

--Me voilà!

--C’est bien, dit le vieillard, suivez-moi.

Et il remonta les deux marches qu’il avait descendues, sa torche à la

main.

L’escalier était large, les quatre gentilshommes le gravirent de front

côte à côte.

Au bout de cinquante marches, ils eurent atteint le premier repos et se

trouvèrent face à face avec leur guide. Alors ils reculèrent tous d’un

pas, portèrent la main à leur feutre ruisselant et saluèrent ce

vieillard.

Il était vêtu de noir, il était de haute taille, sa barbe était blanche

et non taillée,--son feutre qu’il tenait à la main avait une plume

noire.

--Mon père! exclamèrent-ils tous ensemble, et ils lui tendirent les bras

avec la spontanéité passionnée de la jeunesse.

Mais le vieillard fit un pas de retraite, poussa une porte devant lui et

répéta froidement:

--Suivez-moi!

Ils traversèrent, guidés par la torche du vieillard, une première salle

dévastée, sans meubles, avec des boiseries vermoulues et des

tapisseries de haute lice tombant en lambeaux.

Puis le vieillard ouvrit une seconde porte qui livra passage à un jet de

lumière, et les quatre gentilshommes furent introduits dans une autre

salle tout aussi vaste, enfumée au plafond, mais tendue de rouge

écarlate et moins délabrée que la première; un feu colossal flambait

sous le manteau écussonné de l’âtre, jetant de fantastiques lueurs aux

tentures et au vieil ameublement gothique.

Au milieu de cette salle, sur un lit de parade, était un enfant de

quatre ou cinq ans, dormant, tout vêtu, de ce profond et calme sommeil

de la jeunesse. Il était habillé de velours noir et portait au col une

chaîne d’or massif.

Ses cheveux d’un blond doré ruisselaient en boucles capricieuses sur la

courtine rouge du lit et ses mains blanches et mignonnes, croisées sur

sa poitrine, se détachaient admirablement sur le velours noir de son

pourpoint.

Au chevet du lit, il y avait une femme vêtue de noir, d’une merveilleuse

beauté, blonde comme l’enfant, et si jeune qu’on eût dit sa sœur

aînée.

Son front pâle portait l’empreinte de la tristesse, la douleur avait

creusé un pli léger aux coins de ses lèvres, et la queue de sa longue

robe de crêpe, ramenée sur sa tête, annonçait qu’elle était en deuil.

Qui donc pleurait-elle?

Un anneau d’alliance passé à sa main droite et brisé selon la mode du

temps, disait assez qu’elle était veuve.

A l’angle droit de la cheminée se trouvait un large et haut fauteuil de

cuir de Cordoue à clous d’or.

Autour de ce fauteuil se groupaient quatre sièges pareils mais moins

élevés.

Le vieillard gagna lentement le premier, s’y assit et dit:

--Seigneurs cavaliers, découvrez-vous. L’enfant qui dort ici est votre

maître.

Et comme leurs regards se portaient avec curiosité sur l’enfant qui

sommeillait paisiblement, le vieillard continua:

--Seigneurs cavaliers, vous êtes venus malgré la distance, malgré la

tempête, sur la foi d’un billet tracé par une main inconnue, merci! vous

êtes hardis, vous êtes loyaux, vous êtes Bretons!

Vous ne vous êtes point trompés, messires, en m’appelant votre père.

Cette tour, cette salle vous ont vus naître, cette mer vous a bercés.

Vous avez oublié votre nom, vous ne l’avez jamais su, peut-être; ce nom,

je vous le dirai tout à l’heure.

Vous êtes frères, messires, vous vous ressemblez assez les uns aux

autres pour que nul n’en puisse douter en vous voyant réunis, et

pourtant, malgré cette communauté de berceau, quatre pays divers,

séparés par de longues distances, ont vu grandir votre jeunesse. Vous

n’avez point été enlevés d’ici comme on le pourrait croire; c’est moi,

moi, votre père, qui vous ai confié à quatre messagers différents;

lesquels, prenant quatre routes opposées, vous ont conduits en des

climats lointains, et là, feignant de vous abandonner à la merci du

hasard, n’ont cessé, invisibles et muets, de veiller sur vous.

Les quatre gentilshommes se regardèrent avec étonnement.

--Don Paëz, continua le vieillard, s’adressant à l’Espagnol, quelle

route avez-vous faite sur le chemin de la fortune et des honneurs?

Don Paëz s’avança au milieu de la salle, rejeta son manteau, et apparut

aux yeux paternels couvert d’un riche pourpoint brodé d’or, et portant à

la ceinture une épée à poignée ciselée.

--Mon père, dit-il avec la gravité solennelle des Castillans, je suis le

favori du roi d’Espagne et je commande un régiment de ses gardes.

--Êtes-vous riche?

--J’ai un crédit illimité sur les caisses du roi.

--C’est bien; cela nous servira peut-être. Seyez-vous à ma droite, don

Paëz, vous étiez l’aîné de mes fils et vous vous nommiez Jean.

--Gaëtano, poursuivit le vieillard, s’adressant au Napolitain, avez-vous

fait fortune?

Comme l’Espagnol, le Napolitain s’avança, rejeta son manteau boueux et

se montra vêtu de velours noir fané, portant fraise jaunie, épée

grossièrement taillée, mais d’une garde sûre et d’une pointe vaillante,

et stylet de lazzaronne sur le flanc.

--Mon père, dit-il, le roi de Naples m’a souvent confié un régiment et

donné beaucoup d’or. J’ai toujours battu l’ennemi et traité comme

l’ennemi l’or du roi. Le vin de Falerne, mes créanciers,--et, par les

cornes de Satanas, ils sont nombreux! les dés, le jeu de paume et les

femmes ont ordinairement pris soin de vider mon escarcelle. Voyez

plutôt...

Et le Napolitain secoua la bourse qui pendait à sa ceinture et dans

laquelle deux pistoles s’entrechoquèrent avec un maigre bruit.

--Que vous soyez riche ou pauvre, avare ou prodigue, peu m’importe!

L’essentiel est que vous soyez bien en cour et qu’un jour vous deveniez

puissant. Seyez-vous à ma gauche, dit le vieillard. Vous êtes le second

de mes fils, et vous vous nommiez Raoul.

Et vous? continua-t-il, s’adressant au Lorrain.

--Moi, fit celui-ci, je ne suis ni pauvre ni riche, ni grand seigneur ni

vilain. Quand ma bourse est pleine, mon tavernier verse du vin de

Guienne et décoiffe des flacons poudreux; quand elle est vide,--et par

le pied fourchu du diable! elle l’est souvent,--il remplace le vin de

Guienne par du Bourgogne, et ses flacons poudreux restent en cave.

Quant au duc de Mayenne, que je sers en qualité d’écuyer, il m’aime

comme son chien, son cheval et sa maîtresse. Il me sacrifiera même ces

trois êtres et tous ses amis, mais il m’abandonnera aux rapières de

quatre estafiers s’il sent son dîner servi et s’il a le nez chatouillé

par le fumet d’une bisque de perdreaux ou d’un salmis de bécasses. En

temps de famine, c’est un homme à se dévorer lui-même tout cru.

--Et le duc de Guise, son frère, comment vous traite-t-il?

--Mal; il m’accuse d’avoir été son heureux rival.

--C’est bien, messire Gontran, car c’est ainsi, je crois, qu’on vous

nomme en Lorraine. Si votre crédit est mesquin, vous avez fière mine et

grand air, et, en vous voyant, l’on se dit: Bon sang ne peut mentir!

Allez vous asseoir sur ce dernier escabeau. Vous étiez le plus jeune et

vous aviez nom Alain.

Des quatre cavaliers, trois étaient assis déjà; le quatrième, celui qui

demeurait debout au seuil de la salle, enveloppé dans son manteau, pâle,

hautain, était un beau jeune homme de vingt-trois ans, plus grand que

les autres, blond comme ils étaient bruns, ayant dans son visage, dans

sa tournure, quelques-uns des traits caractéristiques du peuple anglais.

Le plaid écossais lui tenait lieu de manteau, et la plume rouge de son

feutre avait été enlevée à un coq de bruyères des monts Cheviot.

Il s’avança de lui-même et sans attendre que son père l’invitât.

--Moi, dit-il, je ne suis ni favori de roi, ni écuyer de duc. Ma bourse

est légère, mon épée est lourde, et je suis un simple soldat dans les

gardes de la reine d’Écosse; mais je me sens fort, messire mon père, et

vous pouvez compter sur moi pour les choses grandes ou aventureuses que

vous nous avez réservées. Il est inutile que vous m’appreniez mon nom,

j’ai une meilleure mémoire que mes frères et je ne l’ai point oublié; je

me nommais et je me nomme Hector.

Et le quatrième cavalier alla prendre place auprès des autres, après

s’être incliné, comme eux, devant la jeune femme vêtue de noir et

portant le deuil des veuves.

Le vieillard fit un geste d’assentiment, demeura silencieux pendant

quelques instants, puis continua:

«Il fallait, messires mes fils, un motif bien puissant pour obliger un

père à se priver de ses quatre rejetons et les faire élever ainsi en

terre étrangère, isolés les uns des autres.

»Ce motif vous allez le comprendre:

»J’ai soixante-cinq ans, je suis Breton et l’un des derniers

gentilshommes de ce pays qui se souviennent que jadis la Bretagne était

un fière duché, libre de droit, ayant souverain légitime, lequel

souverain était duc, comme celui de France était roi.

»Le duc de Bretagne et le roi de France marchèrent de pair aux grandes

assemblées de l’Europe; ils avaient tous les deux couronne en tête et

dague au flanc, éperons d’or et vaillante épée.

»Le duc ne plaçait point ses mains dans les mains du roi, en signe de

vasselage,--le duc était son égal, et il l’appelait «_mon cousin_.»

»Malheureusement la loi salique n’existait pas en Bretagne; les femmes

régnaient. Un jour vint où la couronne ducale des Dreux brilla au front

d’une femme, et cette femme deux fois l’épouse d’un roi de France, lui

vendit le trône de Bretagne, lui livra son manteau d’hermine, ses clés

vierges, sa liberté, et le roi, prenant tout cela, raya le nom de

Bretagne du livre des nations!

»Notre beau duché ne fut plus qu’une obscure province à laquelle on

envoya un gouverneur indolent qui s’établit dans le palais ducal, et

substitua au loyal et paternel gouvernement de nos souverains, le

despotisme et l’exaction.

»Des gentilshommes bretons, quelques-uns s’indignèrent et s’enfermèrent

derrière leurs murailles, protestant par leur silence contre cette

violation du droit des peuples;--d’autre fléchirent le genou et

courbèrent la tête. Ils s’en allèrent, vêtus de bure et couverts d’armes

non-ciselées, les maîtres nouveaux dans leur Louvre; les maîtres

nouveaux les accueillirent froidement, et leurs courtisans, qui

portaient pourpoints de velours et manteaux brodés, se moquèrent de

leurs grossiers habits et de leurs lourdes chaussures.

»Alors, comme la vanité humaine parle souvent plus haut que le

véritable orgueil, les lâches retournèrent chez eux, vendirent leurs

prés et leurs moulins, puis s’en revinrent à la cour de France, vêtus

comme les courtisans, ayant riches justaucorps et collerettes de fine

dentelle.

»Et puis, d’autres les imitèrent, et, moins d’un siècle après, la

Bretagne tout entière était vaincue, garrotée, à jamais dépouillée de

son manteau ducal. L’étoile des Dreux s’était effacée devant l’astre des

Valois.

»Pourtant, la duchesse Anne était morte sans postérité; le trône de

France était passé aux mains du roi François, et il eût été juste que

le duché de Bretagne retournât aux rejetons de ses anciens maîtres, si

ces rejetons existaient.

»Le duc François avait un bâtard, un beau gentilhomme qui se nommait

Robert de Penn-Oll...»

A ce nom, les quatre cavaliers tressaillirent et jetèrent à leur père un

regard éloquent de curiosité.

--Attendez, fit le vieillard d’un geste.

Et il reprit:

«Robert de Penn-Oll était un vaillant compagnon, il portait haut la tête

et savait quel noble sang coulait dans ses veines. «Race oblige,» il se

crut obligé, et quand la reine de France, Anne, duchesse de Bretagne et

sa sœur, mourut, il revendiqua hautement la couronne de son père...

»Il appela à lui la noblesse de Bretagne...

»La noblesse de Bretagne était découragée ou corrompue. Le roi de France

avait peu à peu, et sous divers prétextes, rasé ses murailles, comblé

ses fossés, démantelé ses places fortes; il avait arrosé du plus pur et

du plus noble sang breton la terre meurtrière d’Italie, et la noblesse

de Bretagne demeura sourde à la voix héroïque de Penn-Oll.

»Il avait réclamé son bien, la couronne qui était la sienne, et on

l’accusa de haute trahison.

»Il paya de sa tête l’audace d’avoir osé parler de son droit. Mais il

laissait un fils; ce fils, c’était mon père...»

Le châtelain de Penn-Oll s’arrêta, se prit à écouter le murmure

d’étonnement et d’orgueil qui souleva les poitrines des quatre fils à

cette révélation de leur origine, de même qu’un vieux cheval de bataille

qui se traîne dans un sillon dresse soudain la tête au bruit lointain

du clairon, et l’oreille tendue, hennissant, l’œil en feu, écoute

avec une âcre volupté les notes de la fanfare guerrière.

«Ecoutez, reprit-il: Mon père se nommait Guy de Penn-Oll; comme son père

il était vaillant, comme lui il était de haute taille et portait

noblement la tête en arrière.

»Comme lui, il fit un appel à la noblesse de Bretagne, comme lui il

invoqua la justice du roi de France.

»Le roi jeta avec dédain ses prétentions et la noblesse lui fit défaut.

»Le roi d’alors se nommait Henri II, et il avait pour femme Catherine

de Médicis.

»Le roi eût pardonné peut-être, la reine fut implacable. Mon père avait

pris les armes avec son fils aîné, âgé de vingt ans. Moi, j’en avais

huit à peine, et mon corps eût fléchi sous le poids d’une armure.

»Mon père mourut sur le billot et par la hache, comme c’était son droit

de gentilhomme.

»Mon frère, protégé par un gentilhomme breton au service du roi de

France, parvint à fuir; il gagna les côtes d’Angleterre et jamais on ne

le revit.

»Moi, je demeurais triste et seul dans le manoir de Penn-Oll, notre

unique héritage.

»Alors parut un édit du roi qui ordonnait de raser le château, et l’édit

fut exécuté.

»Seulement, comme je n’étais point coupable du crime de rébellion et

qu’il me fallait vivre et avoir un abri, on me laissa un coin de terre

et cette tour qui demeura debout sur l’ilôt de rochers où se dressait

naguère la forteresse de Penn-Oll.

»J’étais du sang de mon père, mais je compris, en devenant homme, que

l’heure n’était point venue de recommencer l’œuvre de mes ancêtres et

de tenter comme eux la fortune.

»Je vécus solitaire dans cette vieille tour que l’aile du temps

délabrait d’heure en heure, que la mer rongeait à la base, comme si la

mer elle-même eût voulu détruire ce qui restait de la race des antiques

ducs bretons. Une châtelaine du pays de Léon, pauvre comme moi, accepta

ma main et mourut en donnant le jour au dernier de vous.

»Je vous élevai dans l’ombre et le silence, comme une louve allaite ses

louveteaux, et je me dis:

»La race des Dreux ne mourra point encore, et peut-être un jour viendra

où la Bretagne, se drapant de nouveau dans l’hermine ducale, jettera le

gant aux Valois et redeviendra grand peuple.

»Mais une pensée me préoccupait incessamment:

»Qui sait, me disais-je, lorsqu’ils auront vingt ans, s’ils n’oublieront

pas leur origine, s’ils ne mentiront point à leur sang, et, séduits par

les promesses et les flatteries de la fortune, s’ils n’iront point

offrir leur épée à ces mêmes rois de France qui les ont dépouillés?

»Et comme mes cheveux se hérissaient à cette idée fatale, je pris une

résolution désespérée:

»J’envoyais l’un de vous en Espagne, l’autre en Italie, le troisième en

Lorraine, le quatrième en Angleterre; quatre nations où le nom de France

est détesté, où la haine de l’oriflamme devait vous être inculquée

chaque jour.

»Ils grandiront, pensai-je, ils haïront la France, ils deviendront

vaillants, et si, d’ici là, mon frère n’a pas reparu, je les appellerai

à moi et nous recommencerons l’œuvre de nos pères....»

Le vieillard s’arrêta une fois encore, et spontanément, ivres d’un

enthousiasme subit, les quatre cavaliers se levèrent et portèrent la

main à la garde de leur épée.

--C’est bien, fit le vieillard dont l’œil rayonna, l’heure viendra.

Mais ce premier mouvement de fierté éteint, le regard des cavaliers se

porta vers le lit.

--Qu’est-ce que cet enfant? demanda Alain.

--Votre maître.

--Et cette femme?

--Sa mère. Attendez, et écoutez-moi:

«Il y avait dix-huit ans que vous étiez partis, j’étais demeuré seul,

quittant rarement cette salle, et montant souvent sur la plate-forme de

la tour, la nuit, qu’elle fût étoilée ou orageuse.

»Alors, mon regard se portait alternativement vers le nord qui me

cachait l’Écosse, vers l’est où est la Lorraine, vers le sud-est qui me

dérobait l’Italie, et vers le sud-ouest où se trouve

l’Espagne,--songeant à chacun de vous.

»Une nuit, la mer était bien grosse, il pleuvait comme à cette heure, la

foudre déchirait les flancs tourmentés des nuages, et la grève

retentissait des sanglots des lames clapotant et se tordant sous les

rochers.

»Et cependant, je demeurais sur la plate-forme, les yeux tournés vers le

Nord, quand un cri de détresse m’arriva. Mon œil plongea dans

l’obscurité, et au milieu des ténèbres j’aperçus une frêle barque,

suspendue à la crête d’une vague et prête à venir se briser contre les

rocs qui servent de base à la tour.

»Dans cette barque, continua le châtelain de Penn-Oll, j’aperçus une

forme blanche et une forme noire.

»La forme blanche était une femme tenant dans ses bras un enfant, et

semblant invoquer le ciel pour lui. La forme noire était un homme de

haute taille qui, l’aviron en main, essayait de lutter contre la lame en

fureur.

»Mais malgré sa force, malgré son sangfroid, il ne pouvait parvenir à

manœuvrer l’embarcation, qui, poussée par le vent, arrivait sur les

rescifs de la tour avec une effrayante vitesse.

»Je me précipitai vers l’escalier intérieur qui conduisait à la

plate-forme, et je descendis de toute la vitesse de mes jambes

engourdies....

»J’arrivai trop tard... la barque venait de heurter le roc et s’était

brisée.

»Un double cri de suprême angoisse m’annonça ce malheur, et je ne vis

plus sur les flots qu’un débris d’aviron et l’homme qui luttait

énergiquement contre la mort, nageant d’une main, tenant la femme de

l’autre.

»La femme, à demi-évanouie, serrait son enfant sur son sein.

»Je m’élançais à la mer, je parvins à saisir la femme et je voulus

dégager l’homme; l’homme était épuisé déjà, et tandis que je retournais

au rivage, entraînant la mère et l’enfant, l’infortuné disparut en leur

criant:--Adieu!

»Je déposai les deux infortunés sur le roc, je retournai à la mer,

j’essayai de retrouver le naufragé, je sondai la profondeur de l’abîme,

mon œil plongea sous les lames... Je ne vis plus rien!

»Tout à coup la foudre retentit, un éclair jaillit du ciel et me montra

à cent brasses le malheureux qui, parvenu à remonter à la surface, se

débattait dans les convulsions dernières de l’agonie.

»Il m’aperçut, fit un suprême effort, sortit la tête entière hors de

l’eau et me cria:--Je suis le petit-fils de Guy de Penn-Oll, cette

femme est la mienne, cet enfant est le mien!

»Et comme je n’avais plus qu’une brassée à faire pour atteindre cette

tête, une lame passa dessus, et elle disparut pour toujours.

»Cet homme était mon neveu, le fils de mon frère, né dans l’exil, il

avait voulu voir la terre de ses pères et mettre sa femme et son fils à

l’abri des murs de Penn-Oll.

»Cette femme et cet enfant, messires mes fils, les voilà!

»Si la Bretagne doit jamais reconquérir son indépendance et son rang

parmi les peuples, la couronne ducale sera placée sur le front de cet

enfant: il est le chef de la race.»

Le châtelain s’arrêta et croisa les bras sur sa poitrine; alors, d’un

commun élan et mus par la même pensée, les quatre cavaliers se levèrent,

tirèrent leurs épées et s’approchèrent du lit où l’enfant dormait

toujours.

Et comme deux heures sonnaient au beffroi de la tour, don Paëz, qui

était l’aîné de tous, étendit son bras et son épée au-dessus de la tête

de l’enfant, et dit:

--Sire duc, notre neveu et notre maître, nous te reconnaissons duc

souverain de Bretagne, de plein et légitime droit;--et, notre épée

aidant, nous te ferons duc de fait! Sire duc, notre neveu et maître,

j’espère dévouer ma vie à la restauration de notre race, en ta personne,

sur le trône de la vieille Armorique.

Et, ayant parlé, don Paëz se couvrit, comme c’était l’usage alors, après

avoir tenu discours à un souverain, et il fit un pas en arrière avant de

rendre son épée au fourreau.

Après lui vint Gaëtano, qui répéta mot pour mot le même serment, puis se

couvrit.

Les deux autres cavaliers jurèrent comme leurs frères; comme eux, ils

remirent rapière au fourreau et feutre en tête.

Alors, le vieux châtelain de Penn-Oll, reprit:

«J’avais raison de croire à notre antique adage: «Bon sang ne peut

mentir;» vous êtes de l’héroïque race de Dreux, messires mes fils, et si

je meurs avant que notre tâche soit remplie, je descendrai calme et

confiant au cercueil.

»Maintenant, écoutez-moi, car si je n’ai plus la force qui donne la

victoire, j’ai l’expérience qui conseille les batailles. L’heure n’est

point venue où il vous faudra, une fois encore, appeler la Bretagne aux

armes, et lui montrer son manteau d’hermine comme drapeau national. Les

peuples reviennent tôt ou tard aux races qui firent leur splendeur et

leur force; tôt ou tard ils tournent les yeux vers le passé et

comprennent que le passé renferme les gages certains de grandeur et de

prospérité de l’avenir.

»Cette heure ne tardera pas à sonner pour l’Armorique, mais il la faut

attendre. Et pour être fort au jour de la lutte, il faut être calme et

prudent la veille.

La race des Valois s’éteint. Le roi François II est mort sans lignée,

le roi Charles IX mourra de même; son frère d’Anjou et son frère

d’Alençon s’éteindront pareillement, si j’en crois la voix secrète de

l’avenir.

»Alors deux nouvelles races se trouveront en présence et se disputeront

le trône:--Les Guises et les Bourbons, Lorraine et Navarre.

»Ce jour-là sera celui de notre réveil et du réveil de la race bretonne.

»Que chacun de vous retourne au pays qui lui a servi de seconde patrie;

que chacun de vous s’attache à la fortune du maître qu’il s’est fait,

et qu’il grandisse en dignités.

»Plus vous serez haut situés dans l’échelle des hommes, plus votre tâche

sera facile.

»Le peuple, auquel vous pourrez montrer à la fois l’épée qui asservit et

l’or qui enchaîne, celui-là sera le vôtre, car il comprendra que vous

possédez les deux prestiges les plus puissants pour dompter les hommes:

la force et la richesse.

»Mais d’ici là, il vous faut être patients, avisés, circonspects. Nous

avons pour adversaires trois races de rois ou de princes, Valois,

Bourbons et Lorrains, toutes trois intéressées à notre perte, toutes

trois prêtes à nous détruire.

»Il y a, de par le monde chrétien, une femme dangereuse, terrible, pour

qui la mort n’est qu’un jeu, qui emploie indifféremment le poison et le

poignard, le gant parfumé des Italiens et la dague des estafiers,--cette

femme a tué mon père... et elle se nomme Catherine de Médicis!

»Il y a quelques mois à peine que cet enfant est ici avec sa mère. Ni

l’un ni l’autre n’ont traversé la mer et touché le continent; nul ne

les a vus... et cependant depuis huit jours, des cavaliers inconnus

longent la grève au galop et jettent de rapides regards aux vieux murs

de la tour.

»Peut-être que déjà la vie de cet enfant est menacée; peut-être les

bourreaux viendront le réclamer demain. Emportez-le!

»Que l’un de vous se charge de sa jeunesse; qu’il l’élève dans la haine

de l’oriflamme et des rois de France, dans l’ignorance de son nom et de

son rang.

»Quand il aura quinze ans, âge où les souverains sont hommes, il sera

temps de lui révéler l’un et l’autre.»

--Sire mon père, dit don Paëz, donnez-moi l’enfant, je m’en charge.

--Non pas, fit Gaëtano, je le veux pour moi.

--Non pas, dit Gontran le Lorrain, c’est moi qui l’aurai.

--Et moi, murmura l’Écossais avec son fier sourire, ne suis-je donc rien

ici?

Et comme une querelle allait peut-être s’engager, la veuve jusque-là

muette, se leva:

--Je suis sa mère, dit-elle, et j’ai le droit de ne pas me séparer de

mon enfant.

--Il le faut, répondit le vieillard.

--Mais c’est mon fils!

--C’est le duc de Bretagne; voilà tout!

--Mon Dieu! supplia la pauvre mère.

--Madame, dit froidement le vieux Penn-Oll, choisissez: si votre fils

demeure ici, le poignard ou le poison vous le raviront avant qu’il soit

peu..... S’il part avec l’un de ses oncles, Dieu permettra sans doute

que la couronne de Bretagne étincelle un jour à son front.

--Eh bien! fit la veuve, je suis Écossaise, mon père est un laird des

montagnes, laissez-moi retourner dans mon pays avec celui de vos fils

qui a vécu en Écosse et nous l’élèverons ensemble.

Le vieillard tressaillit et fronça le sourcil, puis il parut hésiter;

mais don Paëz s’écria:

--Non pas, je suis l’aîné, et après le duc notre maître et le châtelain

notre père, j’ai le droit de parler haut et franc.

--Parlez, dit le vieux Penn-Oll.

--Nous venons, reprit don Paëz, de faire hommage lige et de promettre

fidélité et appui à l’enfant qui sera notre duc; puisque l’un de nous

doit l’élever, il faut que celui-là soit désigné par le sort, car nous

sommes tous égaux.

--C’est juste, fit Gaëtano.

L’Écossais et la mère gardèrent seuls un morne silence.

Les cavaliers de la nuit, 1er partie (t. 1/4) · 第 1 / 6 段