--Nous allons conduire cette enfant chez M. le doyen, pour décider avec
lui ce qu’il convient de faire.
--Il y a près d’une lieue jusqu’à Port-Joinville, remarqua Madeleine.
L’objection ne fut pas du goût de Valmineau:
--Et mes bras, demoiselle, ne sont-ils pas là? Je porterais bien cette
pauvre galine tout le chemin s’il le fallait!
--Et bien! partons.
--En route pour la cure!
Hélas! pour une galine (chardonneret), la petite Annie levait un bien
triste visage sur ses protecteurs!
L’abbé Parand était rentré de l’église mordu par l’anxiété, après avoir,
à la Messe, jeté toute son âme de prêtre aux pieds du Sauveur des
hommes, en imploration pour les Islais éprouvés par la tourmente. Et en
était ainsi à chaque tempête: le recteur de cette modeste paroisse
maritime souffrait les angoisses de tant de foyers où ni les pères ni
les fils n’étaient rentrés. Sachant cela dans l’île, on en chérissait
davantage le pasteur, et dès qu’on avait quelque nouvelle, dès qu’une
barque avait rallié le port, plus ou moins meurtrie, on s’empressait
vers la cure, par les rues onduleuses et montantes. Une fervente action
de grâces s’élevait alors du prie-Dieu de l’abbé Parand.
Ce matin-là, le bilan de l’ouragan était sombre. Le _Nereus_, brisé sur
l’estacade de l’avant-port, avait coulé un peu plus loin; les hommes,
d’ailleurs, ayant pu miraculeusement gagner la terre dans le canot du
bord. Il y avait aussi le _Saint-Pierre_ désemparé et chassant sur ses
ancres, dont l’équipage s’était trouvé recueilli par le _Tigre_. Mais la
_Jeune-Captive_ dont on n’avait aucune nouvelle! Pour celui-ci, c’était
terrible. Et une ardente supplication s’élevait du cœur du pasteur. Il y
avait quatre hommes sur ce bateau; s’ils disparaissaient, ils
laisseraient vingt-sept orphelins. «Mon Dieu, gémissait le prêtre, vous
n’avez pas pu vouloir cela!»
C’étaient de bons marins, quoiqu’ils aient manqué l’entrée du port au
grand émoi de ceux qui les avaient aperçus au plus fort de la tourmente.
Pour ne pas s’écraser contre la jetée où luit un feu vert, ils avaient
repris brusquement le large. L’abbé Parand avait affirmé aux femmes
qu’ils trouveraient un abri à La Rochelle. Pouvait-on réellement y
compter par cette bourrasque? Dans ce grand souci, les pertes
matérielles, déjà considérables, passaient inaperçues.
--On se resserrera un peu plus encore, pensait l’abbé; mais les hommes!
--M. le curé, c’est M. Lemarquier, de la Meule, avec sa demoiselle.
--Faites entrer, ma bonne.
--Il y a aussi le braconnier.
--Qu’il vienne avec eux.
--Et une petite fille qui a l’air toute perdue.
--Dépêchez-vous, Sidonie; est-ce qu’on laisse ainsi des chrétiens à la
porte?
La vieille Islaise se hâtait, troublée. Quel miracle pouvait amener à la
cure, en semblable compagnie, le sauvage des Corbeaux? Elle introduisit
les visiteurs, et, quoi qu’en eût sa curiosité, referma derrière eux
l’huis fort exactement, car M. le curé n’aimait pas les courants d’air.
Ce fut Madeleine qui entama la conversation, après les compliments
d’usage:
--M. le doyen, nous vous amenons une petite naufragée.
L’abbé Parand regarda la fillette dont les grands yeux clairs semblaient
deux fleurs tristes, épanouies sous l’or des boucles. Sa main, se posant
au front pur, esquissa paternellement le signe de la bénédiction; il
prononça:
--Pauvre mignonne! elle était sans doute sur le yacht qui a sombré cette
nuit à la pointe Sud?
--Ah! Monsieur le Curé, interrogea le braconnier, vous savez?...
--Mortimprez m’en a dit un mot tout à l’heure à l’église, mon brave.
Une lueur flamba sous les sourcils broussailleux du bonhomme:
--Tant qu’il y était, il ne vous a pas dit que c’était lui qui avait
sauvé la mioche, peut-être?
L’abbé Parand connaissait ses paroissiens, braves cœurs, mais souvent
rude écorce. La boutade donc ne l’étonna guère; il répondit dans un
sourire:
--Non pas, Valmineau. Il m’a dit, au contraire, que le _Gabion_ était
sorti pour rien.
--Damase a ramené la seule survivante, cette enfant. Quelques morts
seulement demeuraient encore sur le pont, fit M. Lemarquier.
--Annie, ma chérie, répète à M. le doyen ce que tu nous as dit tout à
l’heure.
La fillette leva vers Madeleine son visage aux traits tirés. D’une voix
tremblante qui parfois sombrait dans un sanglot, elle recommença son
navrant récit; et dans la grande pièce calme, illuminée par le
rayonnement d’anciennes gravures, flotta l’aile du malheur qui, cette
nuit, sur la mer démontée, avait rendu cette enfant orpheline, et
fauché, gerbe précieuse, tout un bouquet de vies. Quand la petite fille
se tut, le pêcheur tira la conclusion qui s’imposait:
--Alors, on vient prendre votre avis sur ce qu’il faut faire, Monsieur
le curé. Censé un conseil de famille, quoi!
--Je suis touché de votre confiance à tous, mes amis, répondit le
prêtre; mais il ne faut pas oublier qu’avant toute chose une déclaration
officielle est nécessaire. Allons rendre visite au maire: c’est un
esprit avisé et un excellent homme. Nous verrons avec lui comment il
convient d’agir.
L’abbé Parand passa la main sur son front pour en écarter le souci de la
_Jeune-Captive_, puis il atteignit un chapeau qui aurait eu tous les
droits à ses invalides, mais que la charité pastorale condamnait à un
service prolongé. Et tous cinq se dirigèrent vers la route qui, en
bordure de la côte, joint Port-Joinville à Ker-Châlon. De ce côté,
quelques villas élèvent leurs façades coquettes devant l’admirable
tableau maritime qu’au lointain les grèves du continent ourlent d’or
pâle. C’était là qu’habitait M. de Marcis, l’un des deux médecins et le
maire de l’île.
Avec émotion, car un cœur pitoyable à la détresse humaine battait dans
sa poitrine, l’officier municipal écouta l’histoire d’Annie. Il posa
quelques questions, prit quelques notes, obtint du braconnier,
passablement intimidé, une déposition en bonne forme quant à l’état dans
lequel il avait trouvé l’épave de l’_Antoinette_. Puis, se tournant vers
l’abbé Parand:
--Et bien! mon cher Curé, tout le monde a agi pour le mieux, n’est-il
pas vrai? A votre avis, que convient-il de faire maintenant?
--Je crois que vous devriez écrire à l’oncle de cette enfant; il est, en
somme, l’unique soutien naturel que nous lui connaissions.
--Parfaitement. Nous demanderons à ce monsieur quelles sont ses
intentions à l’égard de la pauvre petite... Est-elle mignonne! Voyez-la
donc... Mais, jusqu’à ce que nous soyons fixés?
--D’ici là, proposa le doyen avec bonté, les religieuses du Sacré-Cœur
trouveront bien dans mon école libre un lit blanc pour recevoir cette
oiselle tombée du nid, ou plus exactement surgie de la mer...
Depuis quelques instants le braconnier s’agitait sur sa chaise, tout
comme si des langoustes vindicatives eussent tenaillé sa culotte. Ses
lèvres frémissaient d’impatience contenue, il pétrissait sans ménagement
son béret des grands jours. Si bien que Madeleine en eut pitié:
--Voyons, père Damase, vous avez une idée?
Le bonhomme éclata:
--Demoiselle, c’est pas pour dire du mal de ces dames de Mormaison, qui
sont saintes, et dévouées, et tout; mais je ne vois pas la petite chez
elles! Monsieur le curé m’excusera: ça me fait l’effet qu’elle serait à
l’hospice!
Il se tut, reprit haleine; le curé interrogea avec indulgence:
--Quelle autre solution voyez-vous, mon ami?
--Oh! c’est simple! Sûr que je ne peux pas prendre cette petiote dans ma
cambuse, et lui enseigner à tendre des nasses. Mais si la demoiselle
voulait comme qui dirait être sa mère, au moins jusqu’à ce que l’oncle
réponde, ça serait le mieux...
Un sanglot, menu comme un cri d’oiseau, vibra soudain, interrompant le
débat; la fillette, épouvantée par les changements survenus autour
d’elle, et plus encore par la disparition de ceux qu’elle aimait, la
fillette, lassée de la contrainte que depuis si longtemps elle
s’imposait, venait de se jeter en pleurant dans les bras de Madeleine,
qui se refermèrent sur elle d’un geste maternel.