L'ORGANISATION MÉTHODIQUE DU TRAVAIL

Une récente grève--d'ailleurs à peu près terminée--qui vient d'éclater

dans une de nos plus grandes usines d'automobiles, a posé, sous une

forme nouvelle en France, la question chaque jour plus passionnante des

conflits du capital et du travail. Cette forme nouvelle, c'est la mise

en vigueur du système Taylor.

Qu'est-ce donc, au juste, que le système Taylor? Théoriquement, et tel

qu'il est exposé par l'auteur dans son ouvrage _Principes d'organisation

scientifique des usines_, c'est l'application, au travail manuel, de

méthodes scientifiques rigoureuses: elle conduit à adapter

rationnellement l'ouvrier à la nature du travail qu'il accomplit.

Un exemple fera comprendre en quoi consiste cette méthode. Supposons un

maçon auquel son patron a donné la tâche d'édifier un mur en briques.

L'intérêt des deux parties en présence sera évidemment, pour l'ouvrier,

de se fatiguer le moins en gagnant le plus possible; pour le patron,

d'obtenir le plus grand rendement au meilleur compte. Avec les méthodes

empiriques usitées jusqu'ici, le maçon fera sa besogne d'après les

routines et les tours de main de ses ancêtres. Mais M. Taylor est venu

qui a dit à cet artisan: «Placez votre auge à votre droite, à tant de

centimètres de votre mur. De cette façon, votre main n'aura que le

minimum de chemin à parcourir pour prendre le mortier, et comme, d'autre

part, j'aurai préparé votre tas de briques pour que vous n'ayez pas à

vous baisser pour en prendre, vous gagnerez quelques secondes dans

l'accomplissement de votre travail.

» Bien mieux. J'ai remarqué que vos camarades se croyaient obligés, en

raison de la consistance du mortier, de frapper à coups de manche de

pelle sur la brique, pour la faire adhérer; je vais vous composer un

mortier plus liquide, qui vous permettra de n'appuyer qu'avec la main:

nous gagnerons ainsi le temps qu'il vous fallait pour saisir votre outil

et vous en servir.»

Bref, à force de gagner, de-ci de-là, quelques secondes sur les gestes

de son homme, M. Taylor arrive à obtenir, en un même laps de temps, un

travail double et parfois triple qu'auparavant; et cela avec la simple

assistance d'un chronométreur, chargé de «minuter» les moindres gestes

de ceux qui travaillent.

Voilà donc en quoi consiste le système Taylor. Mais ce n'est point,

quoiqu'on ait semblé le dire, exactement celui qui a été appliqué aux

usines Renault. Il ne fallait point songer, en effet, à obliger des

ouvriers français à se plier à une précision de gestes qui eussent

répugné à leur caractère indépendant. Le système qui fut employé à

Billancourt devint alors le suivant.

Admettons qu'il soit question de fabriquer un moyeu de roue. Le bureau

des plans dessine la pièce. Le service du chronométrage s'empare des

dessins, étudie la forme des outils qui seront nécessaires pour exécuter

le mieux et le plus rapidement possible l'objet. Un ingénieur porte le

morceau de métal sur la machine-outil, regarde sa montre. Le travail

fini, il voit ce qu'il a mis de temps à usiner le moyeu. Au besoin, il

recommence plusieurs fois, toujours avec l'idée de faire mieux et plus

vite.

Cette étude achevée, le bureau établit le prix de revient de la pièce,

fixe un chiffre, qu'il majore de 20% pour tenir compte des différences

possibles résultant de l'habileté professionnelle de celui qui

reproduira ultérieurement le modèle établi. Le contremaître compétent

est alors appelé, à charge par lui d'exécuter strictement, et au prix

fixé, l'objet désigné. Et, en dernier ressort, l'ouvrier recevra la

mission de réaliser le moyeu dont les plans et le prix de revient auront

été ainsi préalablement déterminés.

On voit qu'il n'y a là rien qui ressemble au système américain.

L'ouvrier n'est pas bridé dans son effort: tout ce que lui est demandé,

c'est d'effectuer un travail donné dans un délai donné. De cette

manière, telle pièce qui revenait jadis à 3 francs, par exemple, arrive

à ne plus coûter aujourd'hui que 50 centimes. Et, par contre, l'ouvrier

dont l'effort est plus soutenu, reçoit un salaire plus élevé, qui peut

atteindre 40% de son taux primitif.

Que doit-on penser de cette méthode nouvelle? Il est bien difficile de

le dire exactement. Il semblerait que la grève qui a éclaté

dernièrement, et dont le ohronométre était la cause, soit un argument

décisif contre ce procédé; mais, d'autre part, ses partisans font valoir

qu'en Amérique les ouvriers qui l'ont accepté dans un très grand nombre

d'usines sont plus heureux que les nôtres, travaillant moins longtemps,

gagnant davantage et ayant plus de loisirs.

L'Illustration, No. 3654, 8 Mars 1913 · 第 35 / 45 题