Depuis que, aux premiers Jeux Olympiques tenus à Athènes, en 1890, le
lancer du disque a été remis en honneur, ce noble exercice, renouvelé
des Grecs, est devenu l'un des sports favoris de notre temps. Dans sa
méthode d'éducation physique, dont le succès a été si vif, M. le
lieutenant de vaisseau Hébert le place au nombre des huit «exercices
naturels indispensables». Et, dans ces grandes fêtes internationales de
la force et de l'adresse que sont, tous les quatre ans, les Jeux
Olympiques, on ne manque pas de voir, tels les héros chantés par Pindare
ou ces guerriers que montre Stace en sa _Thébaïde_, de jeunes hommes
venus de tous les pays d'Europe, et d'Amérique, lutter entre eux à jeter
au loin le lourd palet.
Est-ce à dire que le lancer du disque se pratique aujourd'hui tout de
même que dans l'antiquité? Cette question, fort complexe, a été soulevée
récemment par M. le chef de bataillon Debax, ancien instructeur à
l'école de gymnastique de Joinville-le-Pont, en un article qu'a publié
_L'Illustration_ du 11 janvier dernier. Selon lui, le Discobole agissait
en tous points comme l'athlète moderne: d'abord tourné vers le but, il
pivotait une fois sur lui-même et faisait face au côté opposé, puis
revenait dans sa position initiale en abandonnant le disque, auquel ce
mouvement de rotation du corps avait assuré l'élan nécessaire. Et le
commandant Debax, appuyant sa thèse sur l'examen de la célèbre statue du
palais, Massimi, copie d'une oeuvre du sculpteur Myron, exposait que, si
le disque avait dû, contrairement à son interprétation, être lancé en
avant de la statue, le Discobole «aurai! malgré lui le regard fixé dans
cette direction, c'est-à-dire droit devant lui»,--ce qui précisément
n'est point le cas.
Il semble bien que cet argument ne soit pas rigoureusement probant. Car,
s'il est vrai que le Discobole du palais Massimi a le regard franchement
dirigé en arrière, le Discobole conservé au Musée Britannique de Londres
relève la tête en avant autant que la position de son corps, ramassé sur
lui-même, le lui permet. En sorte que le degré d'inclinaison, plus ou
moins grand, de la tête paraît dépendre entièrement de l'attitude
générale de l'athlète.
Au reste, on ne saurait, pour l'intelligence de l'exercice antique, se
fonder uniquement sur ces deux effigies, les plus admirables, sans
doute, du Discobole. Il en existe un grand nombre d'autres
représentations, dont il importe de tenir compte. Dans un article publié
par la _Gazette archéologique_ (année 1.888, pages 291 et suivantes), M.
Jean Six s'est attaché, à l'aide de peintures retrouvées sur des vases
polychromes de la période archaïque, à reconstituer en détail la série
de mouvements qui composaient, dans l'ancienne Grèce, le lancer du
disque. Plus récemment, un savant anglais, M. E. Norman Gardiner,
faisant porter son enquête sur l'ensemble des monuments--statues,
bronzes, poteries et monnaies--où sont figurées les diverses attitudes
du Discobole, a consacré à leur examen un important chapitre de son
livre _Greek Athletic Sports and Festivals_ (Macmillan and Co., 1910).
Et les conclusions de son étude, analogues, pour la plupart, à celles de
M. Six, mais appuyées sur une documentation plus étendue, sont très
nettes.
Pour la clarté de l'explication, M. Norman Gardiner décompose l'exercice
en trois temps principaux, qu'il décrit minutieusement. Tout d'abord
l'athlète, tenant le disque à la main gauche, place le pied droit en
avant,--ce double fait est attesté notamment par deux statues fameuses,
celle du Louvre (salle des Cariatides) et celle du Vatican. La tête
légèrement inclinée, il mesure du regard la distance à laquelle il va
lancer le projectile. Puis, soit en restant sur place, soit en avançant
la jambe gauche, il porte le disque à hauteur du front, tandis que la
main droite s'élève jusqu'à lui, prête à le saisir.
Au second temps, la main droite reçoit le disque à plat sur la paume,
puis s'abaisse, le buste se penchant progressivement. Si le Discobole
est resté sur place depuis le début, il n'a pas à changer de pied; s'il
a avancé la jambe gauche au temps précédent, il la recule ou, au
contraire, avance la droite: c'est sur celle-ci que, de toutes façons,
doit reposer désormais le poids de son corps. Cependant il ramène le
disque en arrière, par une conversion du poignet, et fléchit le buste,
réalisant ainsi la position de la statue de Myron.
Au troisième temps--celui qui demande le plus grand travail
musculaire--l'athlète se redresse brusquement, se tend comme un arc,
puis, d'un vigoureux effort, lance devant, lui le disque, le plus loin
possible, et retombe sur le pied gauche.
C'est, en résumé, suivant M. Norman Gardiner, un double balancement du
disque, d'abord avec, la main gauche, ensuite avec la main droite, joint
aux flexions conjuguées du corps, qui donne au projectile l'impulsion
nécessaire: le rapprochement des diverses représentations du Discobole
qui sont parvenues jusqu'à nous ne semble pas laisser de doute à ce
sujet. En pivotant sur eux-mêmes, les athlètes modernes, dont la
méthode, d'origine américaine, s'inspire manifestement d'un exercice
analogue, le lancer du «hammer», s'écartent essentiellement du mode
antique.
Les concurrents des Jeux Olympiques d'Athènes, en 1896, à qui l'on doit
la restauration du jeu, avaient essayé, pourtant, de s'en rapprocher.
Mais, ayant pris comme unique exemple la statue de Myron, ils s'étaient
contentés de copier, strictement, l'attitude dans laquelle y est figuré
le Discobole: sous le prétexte que celui-ci tient la jambe droite en
avant, ils s'astreignaient à conserver la position de cette jambe depuis
le début jusqu'à la fin du mouvement. Et cette imitation laborieuse, qui
reposait sur une fausse interprétation de la statue, véritable
«instantané» plastique, enlevait à l'exercice sa grâce et sa liberté.
Moins attachés au modèle ancien, les Américains imaginèrent alors de
reconstituer, suivant des principes nouveaux, le lancer du disque. Nous
avons, dans _L'Illustration_ du 22 mars 1902, décrit leur méthode, en
l'opposant à celle des Français, des Danois et des Grecs, «L'Américain,
écrivait notre collaborateur le docteur J. Héricourt, par une puissante
action des jambes, tournoie sur lui-même avec rapidité, tandis que son
bras, aux muscles lâches, fait l'office de la corde d'une fronde: tout à
coup le disque s'échappe, fend l'air par sa tranche, et va tomber très
loin.»
Faut-il croire que les Grecs pratiquaient également les deux systèmes,
celui qu'ont adopté presque tous les modernes, et celui qui ressort des
témoignages mêmes du passé? M. le lieutenant de vaisseau Hébert
inclinerait vers cette conciliante hypothèse. «Les manières de lancer le
disque, nous écrit-il, devaient différer, logiquement, avec les
aptitudes particulières des athlètes: la longueur de leurs jambes, de
leurs bras, leur poids, leur taille...» Selon lui, il y avait plusieurs
façons de procéder, l'une, courante, suivant laquelle le Discobole
balançait simplement son disque d'avant en arrière, les autres, celles
des virtuoses ou des champions, dont l'une comportait une rotation
complète du corps.
On doit tout au moins admettre comme certain que les anciens n'avaient
pas besoin, pour lancer le disque, de pivoter sur eux-mêmes, et qu'ainsi
la statue de Myron ne saurait s'expliquer, de toute nécessité, par ce
mouvement, que d'ailleurs les nombreuses représentations antiques du
Discobole ne paraissent point comporter. M. P.
[Illustration: Ramassé sur lui-même, il élève le disque aussi haut que
possible, en opérant une conversion du poignet, la tête dirigée soit en
arrière, soit en avant. _(Statue de Myron, au palais Massimi, et statue
du Musée Britannique.)_
Au commencement du «lancer», il se redresse brusquement et se tend comme
un arc _(Amphore panathénaïque, Musée de Naples.)_
Puis il retombe sur le pied gauche en abandonnant le disque. _(Amphore
panathénaïque, Musée de Leyde.)_
LES ATTITUDES SUCCESSIVES DU DISCOBOLE, D'APRÈS DIVERSES REPRÉSENTATIONS
ANTIQUES]
[Illustration: L'effervescence populaire à Tokio: pendant la séance
parlementaire du 5 février, la foule, contenue par la police, se porte
vers les entrées latérales de la Chambre.]